Jubiler



Le premier degré d'une vie intérieure et vertueuse, celui qui nous conduit directement dans la plus grande proximité avec Dieu, consiste en ce que l'homme se tourne vers les actions merveilleuses et les merveilleuses révélations qui coulent comme des dons indicibles hors de la mystérieuse bonté de Dieu. De là naît un état d'âme qui s'appelle ‘jubilation’. (40)


On arrive à la ‘jubilation’, en considérant attentivement les délicieux témoignages d'amour que Dieu nous a donnés dans les merveilles du ciel et de la terre. L'homme dont l'amoureux regard pénètre toutes ces choses sent naître en lui une grande et vive joie. La claire vision d'amour de ces merveilles fait déborder son cœur de telles délices que
son faible corps ne peut contenir cette joie et qu'elle éclate en manifestations toutes spéciales. (40)


La joie devient si grande qu'elle monte, intérieurement,
comme du vin nouveau qui bouillonne dans le tonneau. Mais il vaut encore mieux qu'elle s'échappe ainsi plutôt que de courir le risque de rendre malade la nature. Ceci est cependant encore très loin du plus haut degré et reste dans la nature inférieure, dans la sensibilité. (43)


Il lui semble alors qu'il pourrait faire des miracles. Il lui semble qu'il passerait bien avec joie à travers le feu, l'eau, des milliers de glaives, oui, qu'il braverait la pointe du glaive. Il ne craint plus ni vie ni mort, ni plaisir ni douleur. Cela vient de ce qu'il est enivré. On appelle cela ‘jubiler’.
Dans cet état tantôt on crie, tantôt on rit, tantôt on chante. (11)


Alors s'en viennent des gens raisonnables qui ne savent rien des merveilles et des œuvres que le saint Esprit fait avec les siens. Car ils n'ont et ne savent que ce que leur donne la nature. Et ils disent : "Mon Dieu, que vous êtes emportés et fougueux!" Cela provient de ce qu'ils sont encore enivrés. Mais ceux-là n'en savent rien. (11)


Après cela
ils entrent dans une joie ineffable en sorte que tout leur est allégresse et joie. Quoi qu'il leur arrive, quoi qu'on leur fasse, ils sont toujours dans la paix et la joie véritables. Le brandon d'amour est en eux. Il est incandescent, il est ardent, il consume toute l'eau qu'il y a en eux et qui se met à pétiller d'allégresse et de joie. (11)


Certains en meurent. Leur cœur se brise en deux.
Ils ne peuvent supporter les grandes œuvres de Dieu, tellement elles sont fortes en eux et grandes. Sachez que plus d'un homme est mort ainsi pour s'être tellement livré à cette œuvre si merveilleusement grande. La nature n'a pu le supporter et il y a succombé. (11)


Quand notre bon Seigneur voit qu'ils veulent ainsi se livrer à des excès et qu'ils boivent sans mesure, il fait comme un bon et brave père de famille qui a chez lui beaucoup de bon vin. Pendant qu'il est couché et qu'il dort, ses enfants s'en vont à la cave et boivent tant de ce vin généreux qu'ils en deviennent complètement ivres. Quand le brave homme se lève et s'en aperçoit, il se fait un bon fouet et les rosse si bien qu'ils deviennent plus tristes qu'ils n'avaient jamais été joyeux.
Puis il leur donne tant d'eau qu'ils s'en désenivrent aussi complètement qu'ils s'étaient enivrés. (11)


Ainsi fait notre Seigneur. Il se comporte comme s'il dormait et il laisse ses amis prendre de son bien et en jouir autant qu'ils peuvent le désirer. Mais quand il s'aperçoit que cela ne leur est plus utile et qu'ils font des excès, alors il leur enlève la jouissance, la consolation et le vin capiteux. Il fait qu'ils deviennent aussi tristes qu'ils avaient été joyeux, aussi sobres qu'ils avaient été enivrés, si bien que cette consolation et cette euphorie commencent à leur devenir étrangères. (11)


Hélas! à quoi leur a-t-il servi de s'être enivrés à ce point ? Ils avaient très soif et on leur avait donné pleine satisfaction. Par là le Seigneur les a attirés, les a arrachés à eux-mêmes, à la lamentable captivité des misérables créatures. Alors ils se sont déchaînés.
Maintenant le Seigneur veut les ramener à lui par le jeûne. Il les ramène alors à plus de modération. Calmés, ils se rendent compte à présent de ce qu'ils sont et de ce qu'ils peuvent, étant revenus à eux-mêmes. (11)


Ceux que tout à l'heure personne n'était capable de brider, qui voulaient toujours en faire plus qu'on ne pouvait leur proposer, toujours plus de souffrance, toujours plus d'œuvres, les voici ramenés à plus de calme. Maintenant qu'ils sont
abandonnés à leur propre force, c'est à peine s'ils pourraient, sans extrême difficulté, faire la moindre petite œuvre ou supporter la moindre parole désagréable. (11)


Dans cet état ils voient ce qu'ils sont par eux-mêmes, ce qu'ils peuvent avec leur valeur et leur propre force.
C'est ainsi qu'ils deviennent tout à fait modestes, très profondément confiants et parfaitement tranquilles. (11)


Cependant
toutes ces impressions, cette agitation, ces œuvres, tout cela s'est passé dans les facultés inférieures. Or Dieu ne veut y habiter d'aucune façon. Ce n'est pas là sa place. Elle est trop étroite et trop exiguë pour lui. Il ne peut pas s'y mouvoir. Il ne peut pas y accomplir son œuvre. (11)


Il veut et il doit habiter dans les facultés supérieures. C'est là qu'il doit agir divinement à sa propre manière. C'est là seulement qu'est sa place. Là il trouve sa propre image et ressemblance. Là Dieu habite et là il agit. Qui veut vraiment trouver Dieu, c'est là qu'il doit le chercher et nulle part ailleurs. Celui qui y parvient s'aperçoit qu'il a cherché trop loin et par de longs détours. (11)


La douceur spirituelle nous devient un secours qui nous conduit à Dieu et vers un plus grand bien.
Nous devons en user mais non pas en jouir. (24)