2
Le clos et l’ouvert



L’humain vit essentiellement de son
souffle. C’est-à-dire de sa vie spirituelle. Et le souffle ne survit que dans l’ouvert.


Pourquoi les civilisations meurent-elles ?

Lorsqu’elles
s’essoufflent... La raison n’est pas différente de celle qui préside à la mort de n’importe quel système vivant. Elle s’énonce de façon très simple. Un vivant meurt lorsqu’il se ferme et, en se fermant, perd sa différence de potentiel et succombe ainsi à son entropie.

L’énergie sirituelle ne ‘fonctionne’ pas différemment de l’énergie tout court. Les raisons profondes de sa vie et de sa mort sont de l’ordre de l’entropie et de la néguentropie. Le paradigme thermodynamique les met en lumière. Entre déclins et renaissances. Entre fatigue et vitalité. La dégradation de l’énergie spirituelle. Les ressourcements prophétiques d’une ‘foi’ commune. Les capteurs bien ou mal orientés. Les réservoirs vides ou pleins. Les recyclages possibles ou impossibles. La vitalité ou les renaissances impliquent haute énergie spirituelle et grande dynamique néguentropique. Les déclins prennent la pente en sens inverse.

Mortelles in-différences !


Différences

Une culture engendre de plus en plus de différences. Mais déjà elle ne se constitue qu’à partir d’une
concentration de différences. A l’origine des multiples cultures historiquement apparues il y a cette condition nécessaire bien que non suffisante de quelque chose comme une ‘oasis’ de densité humaine, le long d’un fleuve nourricier, par exemple, ou bien dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d’une agri-culture qui sédentarise une concentration humaine croissante. Aucune grande culture ne s’est constituée sans céréale, ce concentré miraculeux de glucides, de protides et de lipides avec ses sels minéraux et ses vitamines... Ce milieu humain concentré intègre un maximum de différences personnelles, puisque l’homme est la seule espèce où les individualités se différencient fortement et se différencient d’autant plus fortement qu’ils forment une plus grande communauté. C’est une telle communauté étreignant un maximum de différence qui devient source de culture marquante. Une telle concentration communautaire induit toute une série d’autres diversifications et d’autres intensifications comme par exemple la différenciation des tâches ou la production plus intensive de subsistance. C’est toujours une différence concentrée en même temps qu’une concentration différenciée qui fait ce mélange détonnant provocateur d’humanité.


Entre Source chaude et Puits froid

L’énergie spirituelle est fille de la
différence. Elle fonctionne entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le sens est pertinent.

Une grande philosophie, par exemple, est celle dont les concepts essentiels fonctionnent sur une différence de potentiel importante. Il en va de même pour les religions, les systèmes de salut, les projets politiques, etc.

La source chaude se situe face au puits froid comme le plein face au vide, le haut face au bas, le positif face au négatif. Elle est de l’ordre de la
néguentropie face à l’entropie. En fait il s’agit de concepts dialectiquement antithétiques. La source chaude n’est qu’en face d’un puits froid. Le puits froid n’est qu’en face d’une source chaude.

Ce qu’est concrètement la source chaude et le puits froid de l’énergie spirituelle de l’humain et comment joue le face-à-face de l’entropie et de la néguentropie se dévoilera progressivement au cours de notre démarche.

Le puits froid du sens n’est pas ‘négatif’ de façon absolue. Que serait la vie de l’esprit, par exemple, s’il n’y avait pas de questions ? Et que serait une question qui ne reposerait pas sur un vide, en l’occurrence un vide de savoir, une ignorance ? La dynamique de la recherche et de la connaissance ont autant besoin d’un vide que d’un plein. Il n’en va pas autrement avec le moteur de l’action humaine qui ne tournerait pas sans le désir. Mais qu’est fondamentalement le désir sinon un manque qui appelle un plein ? Dis-moi ton puits froid et je te dirai la force qui t’habite.


Un espace ouvert

Il s’agit de notre espace d’humanité. Notre ‘oïkos’. Notre maison d’humanité qui appelle une ‘écologie’ du souffle.

Il faut commencer par réfléchir sur la condition ‘spatiale’ de l’humain qui est nécessairement ‘logé’ quelque part. L’humain, en effe, habite un espace. Le sens habite un espace. Avant même que ‘je’ ne devienne homme, déjà il y a un espace où le ‘çà’ du sens de l’humain se déploie. Avant que ‘je’ ne désespère, par exemple, déjà il y a un espace où ‘ça’ désespère. L’espérance est présente ou absente d’un ‘Umwelt’. Elle affecte qualitativement un milieu. Elle se vit et se respire comme le climat d’une contrée ensoleillée. Il y a des espaces où personne n’en parle tellement elle va de soi. Il y a des espace où se fait criante son absence. L’espérance est donc logée
différemment dans différents espaces à travers l’espace et le temps. Et elle y prend forme différemment.

L’espace où l’humain se décide n’est pas d’abord la simple structure spatiale abstraite et vide de la géométrie, mais un espace-temps concret et vivant. Un espace où les ‘contenus’ sont en interaction avec le ‘contenant’. Un espace qui est en même temps ‘plus’ que la somme des parties qui l’occupent et qualitativement différent d’elles. Un espace quasi biologique qui a déjà sa densité et son intensité spécifiques. Quelque chose comme un milieu de vie, un habitat...

Différentes images peuvent s’en donner. Il y a le ‘territoire’ qui délimite l’espace vital. Il y a la ‘sphère’ qui englobe un possible ou une influence. Il y a la ‘bulle’ de la science fiction qui enferme les conditions de survie dans n’importe quelle situation. Il y a la ‘coquille’ dans laquelle se retire une frileuse suffisance. Il y a la ‘maison’ qui abrite un foyer d’intimité.

Le milieu humain est essentiellement
social. C’est l’espace d’un ‘nous’ et c’est ce ‘nous’ qui lui confère en même temps sa qualité propre. Ce ‘nous’ n’est pas simplement un ensemble, un pluriel de singuliers, une collection ou un collectif, mais une réalité vivante originale se déployant en tel temps et en tel lieu. Ce ‘nous’ n’est certes pas sans les multiples ‘je’ qui le constituent. Mais en même temps c’est lui qui les précède et les étreint.

L’éthologie peut souligner de nombreuses et troublantes ressemblances entre le règne animal et le règne humain. Reste cependant la différence. Elle est criante. Le chimpanzé demeure grosso modo identique à lui-même à travers les espaces et les temps. L’homme ne cesse de traduire l’humanité au pluriel en une incroyable diversité
culturelle.

Le milieu humain existe chaque fois comme espace de l’humain
constitué en telle région du globe et à tel moment de l’histoire. Espace de la raison constituée avec ses possibilités et ses impossibilités épistémologiques et pragmatiques. Espace de la parole constituée à travers les philosophies et les lettres. Espace du savoir constitué à travers les sciences ou les mythes. Espace de la sensibilité constituée à travers les arts, les modes, les séductions... Espace des constructions. Espace des innovations. Espace des surgissements. Espace des décadences. Espace des techniques. Espace des réseaux et des communications. Espace des affrontements. Espace du désir. Espace des croyances. Espace des rêves. Espace des projets. Espace des valeurs. Espace des utopies...

Cet espace de l’humain est matriciel. Il porte en gésine. Le petit de l’homme sorti du sein biologique n’est encore qu’une sorte de ‘matière première’ à hominisation. Son humanité foetale n’arrive à maturation qu’à travers un long engendrement dans le milieu humain et son dialogue qui, d’une certaine façon, précède la parole.


Espace de la Parole

La différence pertinente de l’humain, sa différence spécifique d’avec tout le reste de l’être, cette différence qui identifie l’homme, c’est le logos. Par lui l’humain se trouve exposé hors de. Par lui il est entraîné dans une aventure jamais finie. Verbe méta-phore qui porte infiniment au-delà.

Que serait le simple donné naturel, que serait l’être du monde, s’il restait prisonnier du silence ? Accéder à la parole c’est d’abord rompre l’éternel silence du monde. Et l’émergence de l’homme signifie cette rupture. Avec lui tout se met à parler. Et tout en lui, geste, main, regard, posture, attitude, démarche, rythme, devient “parlant”.

La parole... Existe-t-il une seule possibilité qui ne l’implique pas ? Sans elle, que resterait-il de la pensée ? Et de l’imagination ? Et de la perception ? Et du sentiment ? Sans la parole... On peut essayer d’imaginer, à la limite – à l’extrême de la limite ! – un silence éternel et absolu. Mais c’est encore, c’est toujours, un silence qui parle ! Et s’il se taisait ? Alors plus rien... rien... rien... Même pas les points de suspension ! Si n’était pas la parole... Ce conditionnel est lourd d’absurde. Mais sans la parole l’absurde lui-même n’aurait pas de sens. Rien n’aurait de sens. Bien moins, rien n’existerait. Que serait en effet l’être immergé dans un silence impénétrable ? Rien ne serait. Même pas le néant puisque le néant lui-même a encore besoin de se dire.

Déjà est la parole. Toujours, déjà, est la parole. Il est impossible de contourner son en-deçà. Elle est là, au surgissement de l’être. En archè est le Verbe.

L’homme parle. Il dit et se dit à travers ce dire. L’humain est création du verbe. En même temps le verbe est création humaine. Le cercle n’est vicieux que dans le monologue. Il est par contre infiniment fécond dans le dialogue. Ici encore le critère passe entre le clos et l’ouvert.


Espace de la culture

Il n’y a jamais d’humain que lorsque se dit une culture. Un discours multiforme à travers les temps et les lieux. Un discours polyvalent fait aussi bien de gestes constructeurs et de graphies symboliques que de sonorités verbales. Un discours à la fois matériel et idéel. Un discours tour à tour logique et prophétique. L’humain n’est pas sans ce discours par lequel l’homme se dit en disant sa culture. Cette parole décide de l’homme parce que l’homme se décide à proférer le verbe qui donne sens à son monde et qui lui donne sens.

Une culture est fondamentalement discours. Discours par lequel l’humain se dit en se constituant et se constitue en se disant. Ce Discours noue en même temps le désir, les valeurs et le sens en raison de vivre.

Ces discours sont multiples et différents. Il y a, par exemple, le discours idéologique qui donne des motifs, le discours mythique qui donne des signes, le discours scientifico-logique qui donne des raisons, le discours du désir qui donne des mobiles, le discours de la construction matérielle qui fabrique les objets...


Nature et culture

Il y a ce qui est donné avec la naissance. Il y a ce qui se donne par conquête. Les deux dimensions se recoupent. Les frontières sont indiscernables. L’homme se trouve dans l’impossibilité absolue de faire l’expérience de ce que serait la simple biologie sans l’esprit. L’homme est fondamentale unité physico-bio-psycho-socio-spirituelle. Que l’homme se soit dressé bipède et vertical, ce phénomène est-il naturel ou culturel ? En l’homme la matière est pétrie d’esprit. En l’homme l’esprit embrasse la matière. Sous quelque forme et à quelque niveau que nous tentions de les cerner, déjà la ‘nature’ se manifeste avec un indice de ‘culture’, déjà la ‘culture’ n’est pas sans ‘nature’.

En fait il n’est pas faux de dire que la
culture devient pour l’homme nouvelle ‘nature’. L’essentiel singulier de ‘la’ culture se traduit inlassablement au pluriel. Une très grande variété de cultures particulières surgissent à travers l’espace géographique et le temps historique. Une même humanité se traduit et se réalise de façons différentes. Toute culture est en effet synthèse vivante originale. Elle noue en un tout organique une multiplicité et une diversité de contenus. Elle les intègre dynamiquement en une synthèse totalisatrice et cohérente. La totalité ‘contenante’ devient ainsi plus significative que les contenus eux-mêmes. L’ensemble devient plus que la somme des composants.

Chaque culture articule ainsi de façon originale et différentielle, à la manière d’un langage, les éléments culturels entre lesquels s’instaure une
relation. Comment concevoir cette articulation intégratrice ? Les éléments s’intègrent-ils parce qu’ils ‘fonctionnent’ ensemble, en s’ajustant et se réajustant sans cesse au tout, comme le pensait, par exemple, l’école fonctionnaliste avec Malinowski ? Ne faut-il pas plutôt dépasser une telle approche quasi mécanique et chercher, comme l’ont fait Benedict et l’école thématique, un intégrateur plus spécifiquement humain ? Du côté des buts, des vouloirs, des motifs, du sens, du projet. Quelque chose comme un système de significations, fut-il inconscient, qui régit la ‘configuration’ d’ensemble de l’espace culturel.

Les innombrables cultures
constituées présupposent une matrice constituante. Une matrice commune qui donne naissance à l’humain universel. Que peut-être fondamentalement cette matrice ? Est-elle identifiable avec autre chose que le logos ? Le Verbe archéologique qui engendre l’humain en tant qu’humain. Le logos anthropogène.


Matrice de l’humain

Pour naître
humain suffit-il d’être engendré dans le sein d’une femme ? La nature engendre chaque vivant selon son espèce dans une matrice spécifique. Mais la matrice ‘naturelle’ de l’espèce humaine suffit-elle à engendrer authentiquement cet ‘enfant d’ailleurs’ qu’est l’homme ? La matrice ‘biologique’ est certes condition sine qua non. Est-elle raison suffisante ? Par exemple, que devient le petit de l’homme abandonné à la simple nature ? Qu’y a-t-il de proprement ‘humain’ chez l’enfant-loup ? Il n’est ni homme ni complètement loup. Un monstre plutôt !

Au sortir de sa matrice naturelle, l’homme ne fait que balbutier son humanité. La matrice biologique n’engendre encore que le préalable. Pour donner naissance à l’authentique spécifique humain, une autre matrice est indispensable. Comment la caractériser cette matrice ‘différente’ ? Mais ne l’avons-nous pas déjà désignée ? En parlant dès le début de notre démarche d’
espace d’humanité. Cet espace vital qu’on peut tout aussi bien appeler ‘espace culturel’ dans lequel l’animal humain poursuit son ontogenèse du côté de l’autre. L’authentique maternité et l’authentique paternité sont donc moins procréatives qu’éducatives. Au sens le plus fort qui reste à ce terme de son étymologie. Ex-ducere. Conduire hors de... Très loin hors de et sans jamais s’arrêter.


Le Discours dominant

Derrière l’infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Il ne s’explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Un Discours derrière les discours. Le grand ‘souffleur’ de nos mises en scène. C’est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l’est pas, ce qui est ‘correct’ et ce qui ne l’est pas. Le non-dit est son expression habituelle. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Le ‘on’ est son empire.

Ce Discours est donc plus inconscient que conscient, plus implicite qu’explicité, plus sous-jacent que manifesté, plus omniprésent qu’exprimé. En lui-même, ce Discours est plutôt silence, étant plus essentiellement ce qui rend possible tel ou tel discours. Le non-dit derrière le dit. L’englobant des discours. Le système des systèmes discursifs. Un contenant, donc, plutôt qu’un contenu. Un champ. Un espace.

Ici joue une sorte de
catalyse. On sait que ce phénomène physique a lieu quand un corps met en jeu par sa seule présence certaines affinités qui sans lui resteraient inactives. Un phénomène identique a lieu dans l’espace humain où il prend des proportions inattendues. Bouclant la cause sur l’effet et l’effet sur la cause, il grossit selon la loi de la ‘boule de neige’. Ses mécanismes sont complexes. Il joue les séductions entre la majorité silencieuse et la masse critique. Les media lui fournissent l’orchestration et lui assurent l’amplification et la résonance. L’Audimat le dynamise. Pourtant le phénomène en lui-même reste mystérieux tout comme l’esprit du temps. Pourquoi ça prend ? Pourquoi ici et maintenant, et pas ailleurs ? Pourquoi telles idées sont-elles ‘dans le vent’ ?

Ils sont multiples. Ils sont différents. Synchroniquement en eux-mêmes. Diachroniquement dans leur évolution historique. Quels critères choisir pour marquer les différences ? Quelles polarités antithétiques ? Et, partant, quelles coordonnées ? Quel espace (au singulier) pour englober les différents espaces culturels (au pluriel) ? Les possibilités sont quasi infinies. A titre d’exemple, voici
un système de coordonnées possible. Chaque culture peut y trouver son lieu. Sous forme de point ou de ‘région’ lorsque son rythme historique est plutôt statique. Sous forme de vecteur lorsque ce rythme est plutôt dynamique.


L’Allégorie de la caverne

Elle commence avec un soupçon. Sub-spicere. Regarder dessous. Découvrir ce qui n’apparaît pas d’emblée. Et porter un regard critique sur le regard lui-même. Il vient d’un païen... Déjà. Mais l’Esprit ne souffle-t-il pas où il veut ? Et, depuis toujours, le Verbe n’illumine-t-il pas tout homme ?

Un étrange soupçon ! La réalité vraie est-elle seulement ce que les hommes expérimentent dans l’espace ‘naturel’ qui est le leur depuis leur naissance ?

Une si radicale question ne peut se dire qu’à la limite. Platon, au Livre Septième de la République, parle donc à travers une allégorie. Agoreuo-allos. Une parole qui s’ouvre pour crier un ‘ailleurs’ sur la place publique.

Cela commence par une curieuse mise en scène. Une demeure souterraine en forme de caverne. Des hommes sont enchaînés là depuis leur naissance, le dos tourné contre l’unique entrée d’où vient la lumière. De solides liens les empêchent de bouger et de tourner la tête. Ils ne peuvent donc voir que devant eux. La lumière vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée et le long de cette route est construit un petit mur pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquels ils font voir leurs merveilles. Il faut maintenant se figurer le long de cette route, derrière ce mur, des porteurs d’objets divers. Ces porteurs parlent ou se taisent et leurs voix se répercutent en écho. Seuls les objets qu’ils portent dépassent le mur. Leurs ombres se projettent au fond de la caverne.

Etrange mise en scène ! Etranges prisonniers ! Eh bien, ils nous ressemblent !

Il faut encore imaginer ces cavernicoles s’entretenir entre eux. Peuvent-ils avoir le moindre doute sur ce qui leur paraît être le ‘réel’ ? Manquant de toute référence à l’
autre, ce même s’impose à eux comme un absolu. Il est seul à faire la loi sans la différence. Ainsi donc la réalité de la fiction peut-elle être pour l’homme plus réelle que le réel ! Et immédiatement la question nous concerne, inquiétante. Si notre ’réel’ n’était qu’une sorte de cinéma ?

L’ébranlement de la fiction est douloureuse parce qu’elle signifie la rupture d’un monde ’naturellement’ donné depuis notre naissance. Qu’arrivera-t-il si l’on délivre un de ces prisonniers de ses chaînes et qu’on le délivre de son ignorance ? Détachez-le. Vous le ferez souffrir. Cet éblouissement lui sera intolérable ! Les ombres qu’il voyait tout à l’heure ne lui paraîtront-elles pas plus vraies que les objets qu’on lui montre maintenant ? Et que dire de la lumière elle-même ? Ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Ce n’est pourtant qu’à travers une rupture que la fiction se dévoile fiction et partant se relativise. Il faut avoir risqué le passage pour jouir de la clairvoyance.

Imaginons-le encore, ce prisonnier libéré. Se souvenant de sa première caverne, de la sagesse que l’on y professait et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité. Ayant connu la différence, ne se réjouirait-il pas du changement ? Ne plaindra-t-il pas ses anciens compagnons ? Toute cette vanité des honneurs, des louanges et des récompenses qu’on se décernait alors. Pour celui qui saisissait de l’œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble et qui, par là, était le plus habile à deviner leur apparition... Jaloux de ces distinctions et de ces honneurs ? Comment ne préférerait-il pas mille fois n’être qu’un valet de charrue au service d’un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ?

Cette rupture te rend étranger. ll faut encore imaginer cet homme redescendre dans la caverne et s’asseoir à son ancienne place. N’aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ? Imaginons-le entrer à nouveau en compétition pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n’ont point quitté leurs chaînes, dans l’état où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis. Ne prêtera-t-il pas à rire à ses dépens ? Ne diront-ils pas qu’étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée ? Et donc que ce n’est même pas la peine d’essayer d’y monter !

Ton retour dans la caverne te laisse ridicule trouble-fête dans le petit monde des certitudes naturelles. Bien plus, tu risques la mort. Car la moyenne ne pardonne jamais à l’unique de l’avoir quittée pour la vérité.

La portée de l’allégorie est infinie. L’humain n’a pas fini de sortir de la caverne. L’humain n’a pas fini de faire son exode. Aujourd’hui encore. Aujourd’hui plus que jamais.


Clôture

Il est vrai que nous l’avons aménagée, la caverne de notre modernité. Elle a été immensément élargie. Eclairée désormais à l’électricité, sonorisée avec puissance et haute fidélité et dotée de mille facilités, elle est devenue encore plus confortable. Le jeu des ombres s’est perfectionné. On n’en perd pas le moindre détail sur les petits écrans de la télévision. Les media s’amusent à orchestrer et à amplifier les débats des cavernicoles...

Heureux es-tu si tu as appris à lire entre les lignes et à discerner entre les ombres. Car les ombres sont incapables de se discerner elles-mêmes. Ces temps devenus si critiques sur les méthodes sont devenus si peu critiques sur ce qu’ils sont et comment ils fonctionnent. On n’a pas fini de livrer sournoisement à la dérision les témoins d’ailleurs, prophètes de l’Alliance avec l’Autre.

La clôture moderne, en bouclant la totalité du sens en immanence et en faisant de l'homme schizoïde le créateur absolu du sens absolu, s'était donné l'
illusion d'une infinie ‘ouverture’. Comme si le mythe de la ‘lucidité’ était le plus aveuglant de tous! En fait, c’est en clôture qu’elle fonctionne. Et cet enfermement lui coupe radicalement toutes les chances de survie. C’est-à-dire toutes les chances de la néguentropie. Inexorablement l’entropie gagne... C’est-à-dire la mort.

Mais, de fait, est-elle complètement close sur elle-même? Les prophètes d’un ‘ailleurs’ n’ont-ils plus aucune chance? Et s’il y avait quand même aux creux de nos clôtures de subreptices ouvertures. Ces ‘ressources d’espérance’ que nous avons déjà évoquées. La clôture et son entropie ne peuvent que susciter la désespérance. L’espérance, elle, est fille de l’
ouvert.


Ouverture verticale

D’où peut venir en cet animal humain ce tropisme vers le haut ? Le logos le présuppose. Sans arriver à le fonder parfaitement en raison. Il n’y a que le mythos qui puisse donner à penser son archè. Un fragment du divin perdu dans l’animal humain et qui, au cœur de l’expérience sensible, garde la nostalgie du divin. Une puissance d’aspiration de l’âme vers ce qui est en-haut. A travers une chute, une réminiscence et une ascension.

Mythe universel dans sa structure. Toute une tradition pré-platonicienne lui donne un contenu concret. L’Orphisme, par exemple, avec son mythe central de Zagreus (Dionysos) fils de Zeus, dévoré par les Titans que Zeus frappe du feu pour former ensuite de leurs cendres les hommes. D’où l’incoercible besoin de salut en cette double nature à la fois divine et ‘titanique’ de l’homme. Incoercible besoin de salut de la partie divine en l’homme, l’
âme, qui en se libérant du monde sensible, remonte vers sa patrie divine. D’où la sotériologie qui imprègne la piété et célèbre les mystères de l’orphisme en ses rites dionysiaques. Voie de la purification et de l’extase qui tend à la fusion avec le divin.

A l’opposé du simple instinct qui se déploie en horizontalité, éros veut ‘monter’. A travers la tension
verticale du sacré. La dynamique d’éros naît dans la différence sacrale.

La dialectique ascensionnelle de Platon dans son ‘Banquet’. S’élever, par pur éros, au-dessus des réalités terrestres. Commencer à distinguer ce qu’est la beauté. Accéder à la beauté d’en-haut. Par degrés. D’un seul beau corps à deux et de deux à tous. Passer des beaux corps aux belles créations. Passer des belles créations aux belles connaissances. Finalement à la connaissance de la Beauté en soi.

Toute la philosophie de Platon se joue dans la tension entre le possible rationnel et le sur-possible mystique. Au-delà de la spéculation intellectuelle vers la réalisation plénière de l’humain. La fin de la philosophie est salut. Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Salut, donc retournement de situation, conversion. L’idée abstraite n’y suffit pas. Elle est bien capable d’éclairer. Mais elle manque de la dynamique capable de transformer. Au-delà des concepts, au-delà des essences, il doit y avoir une puissance d’action. Non pas simplement ‘ce que’ les choses sont, mais ‘que’ le nouveau soit. Cette puissance d’action Platon la désigne par ‘éros’.

L’essentiel d’éros échappe à l’emprise du discours purement logique. Ce n’est qu’à travers un dire mythique que l’indicible surgence d’Eros arrive à accéder à quelque intelligibilité. Un indicible qui ne peut devenir dicible qu’à la limite de la symbolique du mythos qui ouvre une lecture infinie et donne infiniment à penser.

Eros, fils de
poros et de penia; fils d’abondance et de pauvreté. Ni purement divin, ni purement humain, mais quelque chose d’intermédiaire, quelque chose comme un grand ‘démon’ qui provoque l’homme. Qui le pro-voque vers le haut. Vers l’Idée, vers la Valeur, vers le Vrai, vers le Bien, vers le Beau... Le Beau surtout ! Avec toute sa puissance érotico-esthétique capable d’éveiller l’éros de l’âme. L’Idée la plus lumineuse. La dernière que l’homme oublie. la première que l’homme reconnaît dans sa grande tâche du ressouvenir.


Le sens du sens

La maison du sens que nous habitons au jour le jour n’est pas d’emblée la grande maison. Elle ressemble plutôt à un pavillon fait à notre mesure où nous nous retrouvons ‘chez-nous’. Il faut un ouragan qui ébranle ses assises et dévaste les terres voisines pour que nous nous sentions dépendants d’un environnement plus large. L’espace de notre sens se sent pris dans un espace plus grand qui l’englobe.

Un ébranlement ou un bouleversement nous éjectent
hors de nos certitudes quotidiennes. La catastrophe. L’accident. L’échec. La mort. Le scandale... Etre expulsé du ‘milieu’ et projeté vers les ‘extrêmes’. Lorsque les ponts sont brûlés, reste une absolue béance où le sens peut se donner absolument. Les grandes ‘conversons’ en témoignent.

Le sens dans le sens. Cela veut dire qu’il y a toujours un sens plus large – un sens plus englobant – qui porte et englobe notre sens. On peut exprimer cela également en distinguant entre le sens
constitué, celui qui est actuellement et effectivement mien ou nôtre, et le sens constituant, à savoir cette dynamique même qui rend possibles, qui engendre et qui porte les sens ‘constitués’.

Le sens n’est pas à partir de rien. Tout sens se donne toujours à partir d’un sens plus grand et plus fondamental. La simple possibilité de dire: “c’est absurde” présuppose une englobante possibilité de sens.

Ainsi donc les différents niveaux de sens s’emboîtent. Tel sens peut englober un sens plus régional et se trouver englobé, à son tour, par un sens plus englobant. Un ‘pourquoi’ n’est pas forcément l’ultime ‘pourquoi’. Il reste toujours un pourquoi du pourquoi.

Mener sa pensée jusqu’au bout d’elle-même ne va pas sans questionner sur l’englobant ultime du sens. L’ultime limite de notre possible dont un au-delà est impossible. La Nature ? Le hasard ? La Nécessité ? Dieu ?

L’ultime sens englobant, le
sens du sens, reste extrême béance. Sans ‘ce que’. Simplement QUE - qu’il y ait du sens, que ne soit pas absolument le non-sens... - l’acte d’être même du sens, sans contenu et possibilité absolue de tout ‘ce que’.


Le ‘sacré’ pro-vocateur

L’homme n’est possible qu’à partir d’un animal en crise. En crise face à l’altérité pro-vocante qui le défie au dépassement. Longue et progressive histoire d’un certain vivant à travers une suite indéfinie de crises différentielles. Il faut à ce processus un grand pro-vocateur.

L’homme est défié par le sacré qui le provoque à sacrifier son animalité.
Nous ne savons pas quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement. Il fallait le fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animal et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini n’était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l’autre. La grande négativité dialectique. L’autre infiniment autre. La grande différence pro-vocatrice.

Par la suite, l’histoire de l’homme est inséparable de l’histoire de ses dieux. De son Dieu. L’homme est toujours à l’image de son Dieu. Plus il se divinise, plus l’homme s’humanise.

Le divin ouvre la différence à travers laquelle l’humanité advient. Différence et différence de la différence. Mais déjà le ‘divin’ lui-même s’ouvre à la différence pour accéder progressivement, dialectiquement, à la plénitude. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales... Des divinités agraires au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...

Exode de l’homme vers l’humain. Accession de l’homme à la conscience de plus pleine humanité, à la conscience morale, à la liberté créatrice et historique, à la personne. Exode. Théorie. Procession vers le divin.

La culture commence avec l’originaire culte. Si archaïque soit-il, le rite cultuel est archéologique praxis d’humanisation. Continuation, réactualisation efficiente dans le hic et nunc terrestre du drame bio-cosmique sacral qui garantit l’ultime consistance ontologique.

C’est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Entre la nécessité et la liberté, entre l’ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort.


Béance

Ouverture d’un espace négatif, en quelque sorte un anti-espace par rapport à l’espace naturel, un espace dialectiquement antithétique, où la création nouvelle se fait non pas d’abord par comblement mais par vide aspirant, par appel, par exigence. Le sacré est instaurateur d’un tel espace. Cet espace appelle. Il exige. Il pro-voque au sens premier et fort du terme.

Dans cet espace se signifient originalement les articulations et s’articulent de façon toujours nouvelle les significations. Le sacré ouvre l’antithèse de la dialectique promotion du nouveau humain. Ainsi donc, avant les valeurs constituées du nouveau monde de l’humain, il y a la béance constituante, dialectiquement constituante, de cette nouvelle création.

L’homme, le seul animal qui sait qu’il va mourir ! Le seul animal nu incapable de s’installer pleinement dans la vie pour coïncider avec elle. Le seul animal qui s’accomplit dans l’exode de son animalité.

L’homme, un vivant bizarre. Proprement anormal selon les normes de la vie simplement biologique. Négativité au cœur de la massive affirmation vitale. Et que proteste Nietzsche avec toute la modernité ! Nous ne bouclons la boucle de l’animalité qu’en nous niant nous-mêmes.

Paradoxale fécondité de cette béance ! L’humain n’est réellement qu’à travers sa crise. Il se trouve en plénitude dans la traversée de l’extrême différence.
L’homme est ce vivant qui vit dans l’exode à travers sa propre béance. En chemin. Vers l’Autre.