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Extraordinaire aventure



En apparence, cependant, durant longtemps, cette union semble promise à la stérilité sinon à la catastrophe. Que n’a-t-on dit des ‘ténèbres du Moyen Age’ ! Pourquoi cette relative ’lenteur’, voire cette apparente ’régression’ du procès historique ? Il ne peut y avoir à cela que des raisons profondes.
L’énormité de la différence ainsi rencontrée ne peut pas ne pas être traumatisante. L’Occident ne sort ni facilement ni rapidement de son traumatisme de naissance.


Durant des siècles la démesure judéo-chrétienne reste contenue

Parce qu’essentiellement verticalisée. Elle joue en Alliance. Ses prouesses sont mystiques. Ses audaces culminent dans les flèches des cathédrales. Elle joue peu dans le spectaculaire horizontal. Sur la scène du monde elle reste à sa façon ‘mesure’. Mais de façon radicalement différente de la ’mesure’ grecque. Celle-ci est accord avec la nécessité du ’il y a’. Celle-la est convivialité avec la liberté de ’Je suis’. Celle-ci est lien nécessaire avec la rationalité de la totalité théo-cosmo-anthropologique. Celle-la est alliance avec l’Infini Personnel dans la communauté ecclésiale humano-divine.

La mesure de la mesure païenne est la raison cosmique. La mesure de la mesure judéo-chrétienne est la démesure d’une liberté infinie. La démesure, d’un côté, ne peut être que prométhéenne et nécessairement vouée à l’échec. La démesure judéo-chrétienne est canalisée verticalement. Elle joue en Agapè. Pour les Grecs, que l’homme soit la mesure de toutes choses n’est vrai, sous peine de tomber dans le scepticisme, que dans la mesure où l’homme s’identifie à la raison. Dans l’espace judéo-chrétien, que l’homme soit la mesure de toutes choses est vrai dans la mesure où l’homme reste à l’image et à la ressemblance de Dieu.

La défense de l’homme y passe nécessairement par la défense de Dieu et de la communauté ecclésiale humano-divine. L’homme est grand dans la mesure où est grand Celui à l’image et à la ressemblance de qui il est créé. Le possible de l’homme est infini non pas en autonomie mais dans la relation avec l’infinie Source du Sens. En Alliance.


Un long travail de gestation

Ces hommes des premiers siècles chrétiens que nous appelons ‘Pères’ veulent rendre raison de la scandaleuse déraison judéo-chrétienne. Une très grande certitude anime leur effort de mettre en lumière le paradoxe chrétien, à savoir que rien, absolument rien, ne peut rester radicalement étranger au Christ. La raison humaine ne peut pas ne pas être en accord profond avec le Logos de Dieu. Foi et raison doivent finalement converger.

Génie de l’Eglise. Génie de l’Esprit ! Dans le désaccord surmonté entre Athènes et Jérusalem s’ouvre progressivement un espace nouveau d’intelligibilité. Un débat s’instaure. Les penseurs grecs sont relus avec passion. Platon surtout, ce ‘saint’ païen si étonnamment proche des réalités invisibles, qui prolonge sa présence sous les mille formes de néo-platonisme.

Lorsque le chrétien Boèce (+524), dernier des romains et premier des philosophes médiévaux, découvre Aristote, ce n’est pas simplement pour le réécrire. De son dialogue avec le Stagirite naissent de nouveaux outils conceptuels et de nouvelles perspectives. Lorsque, par exemple, la réalité personnelle est affirmée comme ‘rationalis naturae individua substantia’ ou que l’éternité se définit comme un éternel présent, ‘tota simul’, n’est-ce pas un nouvel éclairage qui se jette sur la personne humaine et sa liberté engagée entre temps et éternité ? C’est à la limite du pensable païen que de tels thèmes nouveaux surgissent.

Ainsi un travail se poursuit lentement en profondeur. Derrière des formulations souvent identiques de nouvelles lumières jaillissent et de nouvelles perspectives s’ouvrent.

Derrière des formulations souvent identiques il s’agit en fait d’un éclairage nouveau sur les thèmes anciens, sur les thèmes éternels, pourrait-on dire. A travers des glissements de sens, parfois imperceptiblement progressifs et parfois brusques, c’est un espace nouveau d’intelligibilité et de possibilité qui lentement s’ouvre.

Notre modernité a tellement intégré ces acquis qu’ils semblent tout ‘naturels’. Si on les replace par rapport à leur ‘avant’ ils sont de grande audace. Ces concepts du temps, de l’histoire, de la personne, de l’existence, de la liberté, de l’expérience, de la destinée, de la faute... Le temps entre création et parousie. L’histoire entre temps et éternité. La personne entre individu et acte créateur. L’existence entre être et création. La liberté entre essence et existence. L’expérience entre intelligible et réel. Le réel entre physique et mystique. La destinée entre fatum et grâce. La faute entre destin et péché...

Nous risquons parfois de croire un peu naïvement que ces acquis qui se trouvent à l’avant-scène de notre modernité nous viennent en ligne directe, par évolution continue, de la problématique païenne. Or ils impliquent tous une gigantesque rupture. Ces concepts-clés, en effet, vivent aujourd’hui d’une ‘ouverture’ qu’ils ne pouvaient acquérir qu’à travers un affrontement avec leur ‘autre’. Il fallait des générations d’hommes pour les penser dans leur différence.

En fait il s’agit non seulement d’un élargissement de l’espace de rationalité mais de l’élargissement de la raison elle-même. Dans une lettre à Charlemagne, Alcuin d’York ne cache pas son enthousiasme
d’édifier en Francie une Athènes nouvelle, plus brillante que l’ancienne, puisqu’elle sera l’Athènes du Christ. Une Athènes nouvelle. Une raison nouvelle. Né cinq siècles après Alcuin d’York, Ramon Lulle (+1316) ne vivra que pour un tel idéal: établir sur terre la ‘catholicité’ de la raison et de la foi. Une catholicité missionnaire dans l’exigence de l’universel.


Un âge constructeur de cathédrales

Cathédrales de pierre et cathédrales du verbe. Une même construction. Une même démesure harmonisée. Au cœur de l’intelligence chrétienne, les ‘universités’ et les ‘sommes’. Au cœur de la sensibilité chrétienne, l’univers poétique d’un Dante. Au cœur de la campagne chrétienne, les citadelles de la louange et du travail: les monastères. Au cœur de la ville chrétienne, plus qu’un temple, une maison du peuple de Dieu. Verticalité matérialisée en merveille architecturale. Matérialité transparente des verrières et des dentelles minérales. Symbole omniprésent d’un réel plus présent que le reste du réel. Expression de ce réalisme et de cette transcendance que le Moyen Age a voulu étreindre en mesure et en démesure.

Une même universalité de la raison et de la foi. Donc une même contrainte logique selon la même nécessité logique. L’ ‘Ars Magna’ se veut être cet art de raisonnement universel, valable pour tous les esprits, valable pour tout savoir, selon une méthode infaillible. Près de quatre siècles avant Descartes et sept siècles avant notre moderne logique informatique, Ramon Lulle s’emploie à une ‘logistique’ qui ne soit pas simplement outil de démonstration comme pour Aristote mais outil de découverte. Ars inventita veritatum. Un outil qui ne soit pas seulement au service des essences mais au service du réel concret. Le projet donc d’une combinatoire universelle, parcourant tout le réel, de bas en haut et de haut en bas, analytiquement et synthétiquement, articulant, désarticulant et réarticulant le tout en fonction d’éléments logiques simples à deux valeurs selon des lois de combinaison. En somme déjà quelque chose comme un ‘ordinateur’ auquel il manque simplement encore le ‘hardware’. Mais déjà pensable.

Une raison universelle ouverte par une foi universelle. Mais à travers un chemin de croix. Un écartèlement.

A partir d’une expérience et d’un raisonnement. Une expérience. L’espace chrétien n’est pas logeable dans l’espace grec. Parce qu’il déborde horizontalement et verticalement le logos grec en sa parfaite rondeur. Un raisonnement. Sous-jacent. Une alternative souvent plus implicite qu’explicite. Ou bien l’espace païen est effectivement l’espace du logos absolu et alors, en vertu de la révélation, devant un ‘autre’ logos et un ‘autre’ absolu, le premier ne peut se révéler que faux et, partant, être voué à la marginalisation et à l’exclusion. Ou bien l’espace païen, par manque de Révélation, n’est ‘que’ ce qu’il est, gigantesque déjà, et comme marqué par une ‘révélation naturelle’, trop étroit pourtant. Il peut et doit donc être ‘ouvert’ aux dimensions du vrai Logos.

Le débat interne de la pensée médiévale se résout constamment du côté du second terme de l’alternative. Tant est grande la foi en la catholicité de la raison !

A travers des voies différentes, c’est une même intention profonde: le refus d’un éclatement. La certitude que le païen, TOUT le païen, est
baptisable. Que l’espace païen n’est pas faux mais seulement étriqué. Que la vérité cherchée par les païens est la ‘même’ vérité, mais simplement incomplète. Que le logos est inchoative démarche du Logos...

La raison profonde de cette unité d’harmonieuse synthèse où la chercher fondamentalement sinon dans ce
lien de la subjectivité à l’objectivité ?


Une subjectivité encore béante sur une transcendance

La subjectivité humaine ne se boucle pas encore sur elle-même et ne s’enferme pas encore en anthropo-centrisme. Elle reste béante sur la transcendance. Dieu ne joue pas encore contre l’homme et l’homme ne joue pas encore contre Dieu. Ce n’est pas encore le pensable qui définit l’être, mais c’est l’être qui définit le pensable. La vérité se fait par rapport à la chose et non pas encore par rapport à la connaissance. L’objectivité ne fait pas encore problème et n’est pas encore devenue tâche impossible. La pensée pense encore dans l’alliance entre l’être et le connaître. Elle n’est pas encore condamnée à la quête infinie des médiations. Elle n’est pas encore livrée à la tâche infinie de fonder le fondement.

L’homme n’est pas encore le berger angoissé de l’être étrange. Il est le berger étonné et reconnaissant de l’être en plénitude.

Ainsi Jean TAULER (1300-1361). Sondant les abîmes inconscientes de la subjectivité humaine et y découvrant un plus béant Abîme d’objectivité. Cinq siècles avant Freud, l’inconscient psychanalysé ! Non pas en clôture de la désespérante neutralité du ‘ça’ mais dans l’ouvert d’une Subjectivité trans-objective de l’infini ‘Je Suis’ qui dit son Verbe humanisant.

La descente dans les extrêmes profondeurs... Se laisser tomber... De bouleversement en bouleversement... Dans un Fond sans fond... Là où se trouve l’habitation propre de Dieu... Se faire néant dans un Néant... Une simplicité toute simple... L’homme déiforme... Un homme si profondément humain...


La démesure verticale explose à l’horizontale

L’explosivité judéo-chrétienne ne reste pas indéfiniment contenue. Le fils de la mère grecque revendique pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin par grâce veut devenir dieu sans le Père. L’homme manifesté divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut poursuivre seul cette expérience sans Dieu.

La judéo-chrétienne démesure, jusque là verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre, se reprend en autonomie et explose en horizontalité. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. Le fils de la mère païenne revendique
pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut devenir dieu sans le Père.

L’
acte de naissance de la modernité rompt la communion originaire et instaure l’homme dans son autonomie anthropocentrique. La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution d’un espace de pure immanence.


Raisons de la lenteur

L’énormité de la différence rencontrée ne pouvait pas ne pas laisser une profonde blessure. L’Occident ne sortira ni facilement ni rapidement de son traumatisme de naissance.

En tout processus vivant, les cycles gestateurs ou de maturation sont des cycles longs. Ici le temps de gestation était inévitablement à la mesure de l’énormité des différences qui se sont étreintes. De telles semailles ne pouvaient que traverser un très long hiver.

La révolution judéo-chrétienne désagrège la massive cohérence gréco-romaine. Entre cette déstructuration et la nouvelle restructuration, il faudra des siècles de profonde re-signification et de lente trans-signification. Grégoire le Grand... Vers l’an 600. Deux siècles après, une première ‘Renaissance’ avec Charlemagne...

Lorsque l’éternité est ouverte, le temps peut se faire patience. Les investissements se font à très long terme. On sème pour une récolte qui transcende les rythmes solaires. Étonnante patience ! Au Moyen Age encore, les décennies voir les siècles nécessaires à la construction d’une cathédrale sont loin de paralyser les projets. Et pourtant n’avaient-ils pas une espérance de vie nettement plus courte que la nôtre ?

Toute déstructuration laisse un émiettement et un éparpillement d’éléments structurels à partir desquels la construction d’une nouvelle structure n’est pas immédiate. Elle l’est d’autant moins que la structure détruite est plus énorme. Or l’impact judéo-chrétien, fondamentalement désagrégateur de toute clôture structurale parce que son projet essentiel n’est pas horizontale construction mais verticale ouverture, ne peut jouer que de façon déstructurante et désagréger la massive cohérence païenne, en l’occurrence gréco-romaine. Entre cette déstructuration et une nouvelle restructuration, il faudra des siècles de réajustements.

La culture antique ainsi déstructurée est ’élitiste’. Elle fonctionne insulairement. La cité vit au détriment des immenses espaces environnants et, dans la cité, neuf dixièmes des habitants sont esclaves de la minorité citoyenne. La révolution judéo-chrétienne proclame qu’il n’y a plus ni esclave ni homme libre mais uniquement des fils et des filles du même Père. Une telle ’démocratie’ et son apprentissage ne peut être, durant de longs siècles, qu’un facteur de profond dysfonctionnement.

L’esclavage, c’est-à-dire le mode de production où le producteur-esclave, très peu consommateur, libère une disponibilité de consommation, constitue l’outilité motrice de la puissance antique. Or cette outilité est principiellement niée par la nouveauté judéo-chrétienne. Nécessaire conséquence de la suppression de l’esclavage, c’est donc l’homme ‘libre’ qui doit se convertir en travailleur. Cette conversion, cet apprentissage de la liberté libérée est nécessairement un processus lent.

La culture commence avec l’agriculture. Et l’agriculture avec le défrichage. Que serait l’agriculture sans le long travail préalable des ’moines défricheurs’ ?

Lorsque l’éternité est ouverte le temps peut se faire patience. Les investissements se font à très long terme. On sème pour une récolte qui transcende les rythmes solaires. Etonnante patience ! Au Moyen Age encore, les décennies voir les siècles nécessaires à la construction d’une cathédrale sont loin de paralyser les projets. Et cela malgré une espérance de vie nettement plus courte que la nôtre.

Le concept de ’progrès’ qui a si souvent servi de cheval de bataille contre la pertinence judéo-chrétienne est lui-même, comme bien d’autres concepts dynamiques, fruit tardif de l’histoire à partir de l’interfécondation entre les deux apports antithétiques. Il a ses racines davantage au Sinaï qu’à Athènes. Ce concept, essentiellement relatif, n’est ensuite devenu un absolu que par manque d’Absolu et par substitution.

Parce que la nouveauté judéo-chrétienne refuse d’enfermer l’homme dans le cercle vicieux de la production bouclée sur la consommation, l’idée de ’progrès’ est signifiée et valorisée par rapport à bien autre chose que le simple accroissement cumulatif voire exponentiel de l’avoir et du pouvoir. Mais le progrès spirituel est infiniment plus laborieux et plus lent que l’autre.

L’affrontement entre composante gréco-latine et exposante judéo-chrétienne n’a pas joué à l’état pur. Il s’est compliqué et complexifié comme à plaisir. Mesure-t-on assez, par exemple, la perturbation que représente la menace permanente et l’invasion successive des ’barbares’ ? Ensuite la nécessaire ’durée’ entre les affrontements jusqu’aux intégrations.

Et que dire de l’affrontement avec l’Islam ? Ces ’cousins’ spirituels farouches constitueront un défi majeur. Ici, pourtant, la différence ne joue plus à l’état brut et les espaces culturels ne sont pas fondamentalement hétérogènes. Mais l’Islam se noue en totalité idiosyncratique et risque ainsi de heurter sans cesse l’autre de plein fouet dans un affrontement du tout ou rien. L’Islam ne renvoie-t-il pas parfois à la révolution judéo-chrétienne l’image de ce qu’elle aurait pu devenir si elle s’était refermée sur son absolu en refusant de rencontrer et d’affronter son ’autre’ pour l’étreindre et le féconder ?

Les valeurs apportées par la révolution judéo-chrétienne sont d’abord des anti-valeurs. Elles risquent de laisser à la paganité de très longues indigestions.


Les ’lumières’...

Vous serez comme des dieux ! L’euphorie occulte alors ce qui un jour, nécessairement, adviendra. C’est écrit:
Ils virent qu’ils étaient nus... Les dessous du jeu du Prince de ce monde n’ont probablement jamais été autant soupçonnés qu’en nos jours où cette folle aventure commence à tourner mal.

L’acte de naissance de la modernité scelle la rupture de l’Alliance. Cela émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l’an 1100. Cela débute par un ‘innocent’ péché contre le Logos, qui, alors, ne peut plus être simplement celui des Grecs. La nominalistique tentation commence par susurrer cette simple question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il nécessaire qu’il y ait un garant autre que toi-même pour assurer la consistance fondamentale de ta parole et de ta pensée ?

Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifié par les mille échos de la caverne. Cinq siècles plus tard, de ce doute procédera l’affirmation fondatrice –
je pense donc je suis – de notre plus récente modernité.

Huit siècles d’histoire seraient à reprendre pour montrer comment, à partir d’innocentes émergences, la démesure judéo-chrétienne va courir son aventure en autonomie. Comment par une série de ruptures de plus en plus audacieuses
cette démesure s’horizontalise dans l’immanence païenne jusqu’à l’athéisme. Comment toute l’aventure de la modernité n’est essentiellement, quant à son énergie et sa fécondité, que la poursuite de l’expérience judéo-chrétienne, mais sans l’Autre, sans Dieu. Comment les plus dynamiques des valeurs de notre modernité ne sont fondamentalement, malgré les apparences trompeuses, que des valeurs judéo-chrétiennes, mais tournant en ’roue libre’, devenues ’folles’, parce que hors de la source de leur sens. Comment c’est chaque fois la plus grande hardiesse contre l’Alliance qui se fait acclamer sur la scène du monde en se faisant passer pour la plus ’libératrice’. Comment, ce faisant, les ’mauvais rôles’ à jouer incombent quasi fatalement aux tenants de l’Alliance. Comment la dynamique ’révolutionnaire’ de leur foi leur est ravie, récupérée sans la foi, et même tournée contre eux. Contre l’Alliance.

Malice du ’Prince de ce monde’... Ironie de l’histoire... Humour de Dieu...

L’homme divinisé par grâce veut devenir ’dieu’ sans Dieu. Le fils de l’Autre veut devenir fils de soi-même. L’acte de naissance de la modernité rompt la communion originaire et instaure l’homme dans son autonomie anthropocentrique.


Singulière aventure que celle de l’Occident !

Le reste du monde, de gré ou de force, pour son bonheur ou pour son malheur, n’est resté et n’a pu rester étranger à cette aventure. Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, c’est un fait historique.

Pourquoi l’Occident ? Pourquoi l’extraordinaire dynamique de cette aventure ? Il ne semble y avoir qu’une seule réponse. C’est la dynamique dialectique du défi réciproque, de l’affrontement et de l’interfécondation de la gigantesque rencontre de différence entre la
com-posante grecque et l’ex-posante judéo-chrétienne.

Le génie grec avait réussi à boucler en harmonie la boucle des naturelles valeurs et significations ’païennes’. Thèse parfaite de la plénitude immanente de l’humain. Or c’est cette positivité de la perfection ’thétique’ qu’affronte la négativité ’anti-thétique’ des significations judéo-chrétiennes. Et cet affrontement est dialectiquement moteur.

Extraordinaire aventure que celle de
l’homme occidental. L’aventure de la modernité conquérante. Une aventure qui est en même temps paradigmatique de l’humain plus universel. Singulière aventure, en effet, que celle de l’Occident ! Le reste du monde, de gré ou de force, pour son bonheur ou pour son malheur, ne pouvait rester étranger à cette aventure. C’est par la ‘force’ des choses que l’Occident s’est imposé ‘universel’ en conquérant le monde. Par les armes. Par les techniques. Par les séductions. Par les modèles. Pourquoi l’Occident ? Pourquoi les Chinois, inventeurs de la boussole, ne l’ont-ils pas utilisée pour la découverte du monde ? Et pourquoi, ayant inventé la poudre à canon, ne s’en sont-ils pas servis pour dominer par la force ?

La modernité, sans doute, ne signifie rien de plus essentiel que la
montée d’une gigantesque euphorie. Fondée sur l’homme. Fondée sur le possible de l’homme. Fondée sur la puissance et la gloire de l’homme. Rien ne semble impossible et immenses semblent les raisons d’espérer...

Extraordinaire aventure...
Et paradoxale aussi ! En ses profondeurs se joue quelque chose comme une négative théologie négative.

C’est donc une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini JE SUIS qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de JE SUIS clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.

Cet athéisme-là n’est réellement et radicalement possible qu’à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Qui d’autre que l’homme révélé divin, bien plus, révélé ’fils’ de Dieu, peut véritablement vouloir ’tuer’ le Père ?


Etonnante aventure

Et jusqu’en sa crise d’aujourd’hui, un long cycle euphorique.

1100
Emergences innocentes

1400
Irruption explosive

1600
Déploiement euphorique

1750
Conquête triomphante

1850
Défense militante

1950
Béances inquiétantes

Aujourd’hui
Les possibles piégés



Quelques moments significatifs...

La connaissance dans les strictes limites de l’humain et à la mesure de l’homme. La crise nominaliste. Roscelin (1050-1120). Abélard (1079-1142). L’autonomie de la cité des hommes. Les chances du ’bourgeois’ et des métiers. Le mouvement des communes. La ’Magna charta libertatum’ de 1215. La raison humaine capable d’embrasser le mystère divin. La Somme théologique. Thomas d’Aquin (1226-1274). La fécondité de l’expérience humaine. Roger Bacon (1214-1294). La jubilation euphorique de tous les possibles humains. L’Humanisme de la Renaissance. La puissance humaine devenue conquérante. Christophe Colomb et les Indes Occidentales en 1492. La Cité, non plus ’Cité de Dieu’ mais cité de l’homme livrée à elle-même et pour elle-même. Machiavel (1469-1527). Thomas More (1480-1535). Jean Bodin (1530-1596). Campanella (1568-1639). Grotius (1583-1645). L’homme ’infini’ et ses coryphantes du quinzième siècle, Pléthon, Bessarion, Marcile Ficin, Pic de la Mirandole. L’homme micrososme, clé du mystère du monde. Paracelse (1493-1541). Jakob Boehme (1575-1624). L’homme devenant maître de la nature grâce à la science. Giordano Bruni (1548-1600). Kepler (1571-1630). Galilée (1564-1642). La raison humaine toute-puissante. Descartes (1596-1650). Spinoza (1632-1677). Leibniz (1646-1716). Les ’lumières’ humaines se suffisant à elles-mêmes sans la foi. L’Aufklärung. Les ’Philosophes’ du dix-huitième siècle. L’optimisme d’un progrès infini. Les révolutions industrielles. L’ ‘Encyclopédie’. Le progressisme scientiste. Le possible de l’homme devenant radicalement créateur. Kant (1724-1804). Fichte (1762-1815). Schelling (1775-1854). Hegel (1770-1831)...


Déploiement euphorique

La période d’effervescence entre l’âge médiéval et l’âge classique situe le centre de la philosophie partout et ne trouve sa circonférence nulle part. Il s’agit désormais de lui trouver un centre et de lui assigner une circonférence. Le nouvel âge ‘classique’ se propose-t-il autre chose ? Avec très profondément l’intention de ramener ‘à la raison’ la judéo-chrétienne démesure.

Le centre ne peut plus être désormais que le centre décentré du possible de l’homme lui-même. La circonférence ne peut pas ne pas être la circonférence circonscriptible du possible de l’homme ‘sur’ lui-même.

Est ainsi centré et circonscrit un espace. Un espace de la raison et de l’expérience. Un espace de l’avoir et du pouvoir. Espace totalisant de la totalisation du pensable et du possible. En système. Multiples.

Le rayon de cette courbure spatialisante pourra être variable d’un système à l’autre. Il y aura désaccord sur les grands axes et sur leur ancrage dans l’absolu. Mais le nouveau consensus s’accorde sur la construction, méthodique, d’un espace total du sens total.

Nouveauté donc. Mais pas unanimité. Au seuil de la modernité systémique le génie judéo-chrétien d’un Pascal perçoit que le centre reste plus ‘partout’ que jamais et la circonférence plus ‘nulle part’ que jamais. Que toujours l’homme crève les bulles. Que l’homme passe l’homme. Infiniment.

A ne pas oublier non plus qu’un Descartes est élève de la scolastique et qu’un Leibniz gardera le souci constant de penser la philosophie nouvelle dans le lien avec l’ancienne. Et que dire de la vitalité spirituelle d’un christianisme qui surmonte l’ébranlement du schisme ? En suscitant des saints et en rivalisant d’ardeur dans l’enseignement, dans les missions, parmi les malades et les pauvres...


Vers le ‘progrès’

La volonté meurtrière de supprimer le Père judéo-chrétien par les fils conjurés veut récupérer l’héritage pour la seule euphorie de l’homme en clôture ‘séculière’. Et c’est du côté des parricides que se noue désormais la ‘bonne conscience’. Tout se passe comme si les 'mécanismes' néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle.

L'outil produisant l'outil qui le dépasse, Une masse d'outilité gonfle et déborde. L'invention provoque l'invention de plus en plus hardie. De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques.


Révolution mécaniste

La possibilité du ‘progrès’ impliquait un renversement épistémologique et pramatique. Cette ‘révolution’ eut lieu dès le début du XVIIe siècle. C’est la
révolution mécaniste. Elle consacre les premiers triomphes de la science exacte et rigoureuse: Galilée, Mersenne, Gassendi, Descartes...

Si la complexité de la nature ne peut pas être élucidée uniquement par la démarche déductive de l’esprit, elle ne saurait l’être davantage uniquement au niveau de l’expérience. La science moderne ne commencera à faire de réels progrès qu’à partir du moment où elle assumera dialectiquement les deux démarches, chacune restant stérile dans sa position exclusive mais se révélant vraie, fertile et efficace dans sa complémentarité avec l’autre. De cela un homme comme Pascal en prendra une conscience aiguë. La véritable méthode scientifique sera la nécessaire dialectique entre l’idée abstraite et le fait concret. Cette démarche dialectique s’imposera progressivement comme la condition même de la possibilité des sciences de la nature. Elle constitue en quelque sorte la révolution à l’intérieur de la révolution mécaniste.

Ce n’est qu’à l’intérieur de cette tension dialectique que la mathématique – appelée à devenir ‘les’ mathématiques – pourra se concevoir non plus seulement comme archétype du savoir, mais comme outil au service de l’élucidation du réel. Outil opératoire qui, comme tout outil, est destiné à affronter le réel et à se perfectionner dans cet affrontement.

C’est donc sous le chiffre mathématique que procède l’intelligibilité mécaniste. Cette nouvelle intelligibilité n’est plus centrée sur l’être mais sur la structure. Elle signifie la passage de l’ontologie vers les mathématiques. Elle n’appréhende plus un monde ontologiquement lié mais un univers logiquement structuré.

L’ancienne intelligibilité visait à connaître le mystère du lien ontologique des êtres et des événements. C’est pourquoi elle spéculait sur des ‘principes’, des ‘vertus’, des ‘forces’, des ‘influences’, etc., sensés nouer le monde conçu comme une totalité symbiotique.

La nouvelle intelligibilité mécaniste abandonne l’être à la métaphysique. Délaissant progressivement sa visée ontologique, elle finira par ne plus retenir que les structures articulables, désarticulables et réarticulables selon des rapports mathématiques sans un espace-temps géométrique.


Devenir maître et possesseur

Le renversement mécaniste signifie le renversement du métaphysique au géométrique. Désormais l’esprit humain est sensé pouvoir tout calculer. Et théoriquement aucun mystère du monde ne doit lui rester étranger.

Les rapports entre les parties se substituent au lien total de tout avec le Tout. L’être n’est plus essentiellement don mais structure. L’articulation se met à la place de la participation. Ce n’est plus le sens qui est premier mais l’articulation des raisons. La compréhension du sens cède devant la réduction à la fabrication. Une rationalité unidimensionnelle s’impose contre la rationalité pluridimensionnelle. Substitution des rapports explicites aux liens organiquement impliqués, des rapports quantitatifs aux liens qualitatifs, des rapports abstraits aux liens concrets, des rapports logiques aux liens mystérieux. La nécessité hypothétique des rapports remplace la nécessité catégorique des liens.

... et qu’en lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi NOUS RENDRE COMME MAITRES ET POSSESSEURS DE LA NATURE. (Descartes: Discours, VI).

D’emblée cette révolution signifie la rupture des liens. Quelque chose comme un ‘péché originel’. Peut-être nécessaire. Et qui pourtant, sans ‘rédemption’, risque d’entraîner l’homme très très loin...

Il n’y a désormais plus de rationnellement hétérogène ou amorphe. L’esprit humain peut mettre en équation la totalité des choses. Grâce à l’outilité analytique qui permet l’embrayage de l’esprit sur les choses et des choses sur l’esprit. Désormais, en réduction, substance et causalité relèvent de la fabrication. Elles sont manipulables par le possible de l’homme. Le fameux “morceau de cire” de Descartes...


A la place de Dieu

Dans la brisure du lien total, voici, désormais, les "longues chaînes de raisons"... Déjà monte le postulat que rien n’est dans la nature qui ne puisse être fait par art. Selon l’archétype de la machine et de l’ingénieur. Le secret de Dieu enfin pénétré ?

Dieu reste encore nécessaire. Au moins au départ. Car rien ne peut commencer sans au moins quelque chose comme un premier montage et une chiquenaude initiale.

La ‘Nature’ commence à se suffire à elle-même. Bientôt elle pourra se passer même de l’hypothèse ‘Dieu’... Puisque ça marche !

Progressivement cette intelligibilité mécaniste s’étendra à tous les domaines de la nature, depuis l’infiniment grand (systèmes planétaires, galaxies, amas, quasars...) jusqu’à l’infiniment petit (molécules, atomes, particules, particules élémentaires...), depuis les faits les plus simples de la physique jusqu’aux phénomènes les plus complexes de la vie, voire même de la psyché.

La récente intelligibilité biologique au niveau de l’articulation chimique de l’ADN, montre que même le phénomène de la vie, apparemment le plus réfractaire au mécanisme, se trouve lui-même, trois siècles à peine après l’avènement du mécanisme, soumis à son système d’intelligibilité.

L’avènement de l’intelligibilité mécaniste signifie la destruction du système astro-biologique et la possibilité de construction de la science au sens moderne du terme.

En dotant la science d’un statut précis, la nouvelle intelligibilité articulatoire du mécanisme, d’une part divise ‘la’ science en multiples sciences (selon la diversité des objets), et d’autre part la sépare des autres formes de connaissance (philosophique, esthétique, religieuse...). De fait à partir du 17e siècle, les sciences de la nature se détacheront progressivement du tronc commun, comme nous l’avons vu, dans l’ordre inverse de la complexité de leur objet.

L’ancien idéal de l’unité totalitaire du savoir se trouve brisé. Alors que dans le système astro-bio-anthropo-logique les mathématiques, les sciences de la nature, les sciences de l’homme, la philosophie et la théologie concertent symphoniquement, l’apparition du système mécaniste entraîne des déchirures parfois dramatiques dont le cas Galilée est un exemple typique.


Progrès ?

L’intelligibilité issue de la révolution mécaniste consacre le morcellement du savoir. Mais en même temps elle ouvre au projet technico-scientifique de l’homme des possibilités quasi-infinies. A partir de la révolution mécaniste l’idée de progrès s’imposera de plus en plus.

Aux 18e et 19e siècles (et même durant la première moitié du 20e) la catégorie de ‘progrès’ alimentera toute une mythologie: le mythe du progrès technico-scientifique comme progrès ‘total’ de l’homme; le mythe de l’intelligibilité scientifique comme intelligibilité ‘absolue’, et logiquement, par voie de conséquence, le mythe de la supériorité de l’homme occidental inventeur et détenteur de l’efficacité mécaniste. Il n’est pire mythe que celui qui se pare de scientificité !

La ‘méthodologie’ mécaniste s’est doublée d’une ‘idéologie’ mécaniste. Celle-ci, inconsciemment nostalgique de l’ancienne prétention totalitaire, érige indûment la science en philosophie. Celle-là, au contraire, s’est révélée comme outil incroyablement efficace au service de l’intelligibilité et de la praxis.

L’intelligibilité et la praxis mécanistes constituent l’outil de l’outil. Depuis les âges préhistoriques jusqu’en la modernité l’aventure historique du logos articulant se trouve ainsi dominée par le progrès de l’outilité.

Mais le progrès de l’outil signifie-t-il le progrès total de l’homme total ?