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Enfermement



Devenir maître et possesseur de la nature. Ce rêve cartésien ne pourrait se formuler s’il n’avait été précédé, plus de cinq siècles auparavant, de cet autre rêve de devenir maître et possesseur du sens. Est-il possible de maîtriser la nature avant de s’être rendu maître des essences et du verbe?


La crise nominaliste

Elle émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l'an 1100. Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifié par les mille échos de la caverne.

Une crise est toujours une crise de la parole. C’est-à-dire de la signification. Babel déjà ! Très profondément une crise du sens. Du sens total. Alors les hommes ont beau construire la plus merveilleuse des tours, ils ne se comprennent plus. Parce que le sens éclate. Parce qu’ils ne boivent plus à la même source du sens. La plus belle des tours voit la ruine !

La crise commence effectivement au cœur de la théologie. La ‘Querelle des universaux’... Le débat semble n'être qu'un débat d'école dont la terminologie nous est devenue bien étrange... Pourtant c’est l’humain dans sa dimension essentielle qui est en jeu. Cet humain qui n’est pas sans la
parole. Quelle est la vérité de notre parole? Sur quoi se fonde ultimement l’authenticité de nos idées? Quel lien y a-t-il entre les mots et les choses en profondeur? On touche ici aux racines de notre possible d’homme. En ce débat essentiel déjà s'affrontent les ‘anciens’ et les ‘modernes’! Il ne cessera d'être, sous-jacent, tantôt occulté, tantôt manifesté, le débat central de la modernité tout entière.

Quand je dis ‘justice’ ou ‘vérité’ ou ‘homme’, qu’y a-t-il
derrière le concept? Longtemps la réponse était: un réel plus profond qui fonde l’idée et le verbe humain. Un réel qui transcende notre réel empirique et lui confère son authenticité. Le réel du monde de l’Idée. Le réel du monde absolu de Dieu.

C’est ce réel que l’homme commence à perdre. Reste ‘notre’ réel, c’est-à-dire notre possibilité de l’appréhender et de le penser. Sans référentiel transcendant ce réel peut-il être autre chose que le donné individuel ? Non plus ‘le’ réel. Simplement ‘mon’ réel.

Désormais il y a ‘justice’ et ‘justice’, ‘vérité’ et ‘vérité’, ‘homme’ et ‘homme’. Le réel derrière nos idées est éclaté. La parole est devenue orpheline. Les mots ne sont plus que simples dénominations, ‘nuda intellecta’, du vent, ‘flatus vocis’.

La question essentielle ainsi soulevée est la question du possible même de l’homme face au monde et face à Dieu. Question si peu grecque en elle-même. Question qui implique tout l’antithétique apport judéo-chrétien. Le monde et l’homme portés par une geste créationnelle. Grandeur du possible de l’homme fait à l’image de Dieu. A partir de la Création, la valeur du différent, du multiple, de l’individuel. A partir de l’Alliance, la consistance du personnel, de la responsabilité et de la liberté. A partir du dessein de Dieu, le surgissement incessant de nouveauté, l’histoire, le sens d’une quête et d’une recherche infinie...


La rupture du lien théo-onto-logique

Le pari fondamental de tout le Moyen Age avait été de construire la majestueuse ‘cathédrale’ de la catholicité du Logos. L'ensemble du paysage médiéval est éclairé par l'idéal d'une Raison s'élargissant aux dimensions de la foi et d'une foi se mettant en lumière par la raison. Dans un tel univers, nos idées ne peuvent pas ne pas être en alliance avec les Idées divines.

En
alliance. C’est-à-dire dans l’étreinte de l'être et du connaître, de la subjectivité et de l'objectivité, de la foi et de la raison, de l'horizontalité et de la verticalité, du verbe de l'homme et du verbe de Dieu. Lorsque le symbole peut encore parler très fort. Lorsque le monde ne cesse de chanter la gloire de Dieu.

La crise nominaliste est au fond une crise de l’Alliance. Sans doute quelque chose comme une crise d’adolescence. L'homme révélé divin par grâce veut désormais se savoir divin par lui-même. Le
theos doit donc le céder à l’anthropos. Il n’y a plus que l’homme à être détenteur et responsable du sens! En schizoïdie...


La raison unidimensionnelle

Désormais peut exister une foi sans raison et une raison sans foi. Un nouvel humanisme s’embarque d’un côté des ponts coupés. Le nouveau rationalisme n'est plus fondé sur la foi mais sur la critique... jusqu'au scepticisme. La nouvelle philosophie refuse d'être servante et veut devenir maîtresse de la théologie. La ‘dialectique’ se fraie un chemin de plus en plus large, promettant de devenir la voie impériale de l'humaine aventure en autonomie. Une dialectique centrée sur l'affecté universel qu'est le sujet sentant et pensant, à partir de son expérience et dans les limites de son expérience. Désormais une ‘physique’ peut se constituer dans la distance d'avec la ‘métaphysique’, livrant l'être à la seule pensée et à la seule expérience humaine.

A Dieu le réalisme de l'idée. A l'homme le nominalisme du concept. Laissant à Dieu ce qui est à Dieu – l'essentiel peut-être encore, mais tellement inintéressant! – voici l'
homme. Médiateur de sa propre connaissance. En attendant de le devenir de ses valeurs. Et finalement de son être. Maître désormais des significations, il reste à l'homme de gérer les signes. En attendant de gérer la totalité. La nouvelle courbure anthropo-centrique de l'espace pourra désormais totaliser un monde en autonomie. Un monde éclaté aussi. Comme si, ironie de la crise nominaliste, Babel ne pouvait jamais se lézarder sans une confusion des langues!


Une certaine courbure de l’espace

Les perspectives médiévales étaient excentrées. Le nouveau regard veut mettre toutes choses en ‘perspective’ à partir du nouveau centre qu’est l’homme. Par là il courbe un horizon.

L’espace de notre possible est comme un
champ de gravitation. Ce qui fait que les choses ont tendance à tomber toujours du même côté ou que les filets d’eau épars se retrouvent finalement dans le large lit d’un fleuve... Un champ de gravitation. Donc une certaine courbure de l’espace.

Quelle courbure ? On sait que la géométrie d’Euclide, c’est-à-dire la géométrie du menuisier ou celle de nos perceptions habituelles, n’est qu’une géométrie parmi d’autres géométries possibles. Ce fut le mérite, au siècle dernier, de mathématiciens comme Lobatchevski ou Riemann d’avoir établi que toute géométrie commence par s’inscrire dans un espace d’une certaine ‘courbure’. L’espace euclidien postule implicitement un espace à courbure nulle. Dans un tel espace, d’un point pris hors d’une droite on peut mener une seule parallèle à cette droite et la somme des angles intérieurs d’un triangle y est égale à deux droits.

Mais cette courbure ‘zéro’ n’est qu’une des possibilités parmi d’autres possibles. On peut construire une géométrie tout aussi logique à partir d’un espace à courbure ‘positive’ comme le fait Riemann ou à courbure ‘négative’ comme le fait Lobatchevski.

Dans un espace à courbure ‘négative’, les parallèles ont tendance à s’ouvrir, s’éloignant l’une de l’autre. A partir d’un point pris hors d’une droite plusieurs parallèles peuvent donc être menées et la somme des angles d’un triangle est toujours plus petite que deux droits. Dans un espace à courbure ‘positive’, par contre, les parallèles ont tendance à se refermer et à se couper aux extrêmes. Donc d’un point pris hors d’une droite il est impossible de mener une parallèle à cette droite et la somme des angles d’un triangle est toujours plus grande que deux droits.

La ‘courbure’ de notre espace moderne est manifestement ‘positive’. Les parallèles se rejoignent toujours. D’un point pris hors de l’immanence aucune perspective n’est possible qui ne converge finalement vers l’immanence. Un monde se totalise en clôture immanente. Et la somme de cette totalisation est toujours plus grande que... La courbure ’positive’ de l’espace piège en quelque sorte tous ses contenus. Dans un tel espace l’infini ultimement se boucle en finitude et la transcendance prend la courbure de l’immanence.

Auparavant l’espace était de structure plus euclidienne. Peut-être même était-il plus lobatchevskien. Les parallèles, loin de se rejoindre, avaient plutôt tendance à s’ouvrir. D’un point pris hors de l’immanence, une autre droite, de nombreux vecteurs même, pouvaient courir à l’infini. La somme du totalisable n’était jamais plus grande, souvent plus petite, que la Totalité. Un tel espace à courbure ‘négative’ semble bien être l’
espace du pensable propre à un univers où dominent les exposantes judéo-chrétiennes.

A quel moment y eut-il ainsi inversion de la courbure de l’espace ? C’est la question du commencement du monde dit ‘moderne’. Sa courbure ‘positive’ ne peut pas ne pas en même temps affecter sa propre temporalité. La ‘délimitation’ est elle-même résultat de l’autocompréhension de notre modernité.


Le nouveau centre

On sait que la ‘révolution copernicienne’ renverse l’antique image du monde. Notre terre n’est plus le centre de la sphère céleste. Désormais elle gravite, simple planète parmi d’autres planètes, autour d’un nouveau centre. Une ‘révolution’ identique s’opère dans le rapport de l’être et du connaître. Ce qui était centre est mis en orbite. Ce qui était satellite se met au centre.

Jusqu’alors l’
être était central. C’est-à-dire la chose à connaître, le réel objectif préexistant à sa saisie par l’homme. Désormais c’est le connaître qui se fait centre. C’est-à-dire le ‘je’ connaissant. Le pensable et le possible de l'homme étaient définis par l'être. Désormais c'est l'être qui est défini par le pensable et le possible de l'homme.

Cette ‘révolution’ est infiniment lourde de conséquence. Elle assigne au pensable et au possible de l’homme son nouvel espace de gravitation et son nouveau centre de gravité. De proche en proche une multitude de renversements. De la transcendance à l'immanence. De l'infini à la finitude. De l'absolu au relatif. De l'être à la phénoménalité. Du logos à la discursivité. De la valeur à l'affect. De l'objectivité à la subjectivité. Du sens à la structure. De l'essence au mot. De la vérité à la simple non-contradiction. De la lumière à la lucidité...


Courbure autour du centre humain

Les perspectives médiévales étaient excentrées. La perspective renaissante se concentre. Mise ‘en perspective’ de toutes choses à partir de l’homme. Centre. Point de vue. Regard. Regard qui embrasse. Et par là courbe un horizon. Mise en perspective. Avec en même temps une illusion de perspective.

La subjectivité humaine se fait constituante. A l’image de celle du Père judéo-chrétien. Créatrice d’elle-même et de toute objectivité constituée.

Vu à partir du centre l’horizon semble s’ouvrir un infini. Vu à partir du ‘dehors’ l’horizon clôt une finitude. Ainsi commence un énorme malentendu de toute notre modernité.

Les courbures. Au pluriel. L’anthropocentrisme boucle la totalité au singulier et au pluriel. Parce que l’humanité n’épuise pas les humanités. Parce que les individualités débordent les collectivités. Une multiplicité de centres donc. Et partant une multiplicité de courbures.

Dans l’espace de la courbure anthropocentrique tout tend à prendre courbure. Un même espace de gravitation avec de multiples centres de gravité qui tendent chacun à l’exclusif de la gravitation. L’horizon ‘absolu’ de la modernité circonscrit des ‘relatifs’ qui tendent vers l’absolu ! Constitution en ‘autonomies’ et cristallisation en ‘réalités’ d’une multitude d’ ‘abstractions’. Par exemple: le profane, le religieux, l’argent, la propriété, le pouvoir, l’Etat, la Nation, les classes...

Désormais la multiplicité ne pourra-t-elle pas crier contradictoirement ‘Gott mit uns’ ? Dans l’espace de chaque singulier règne l’optimisme. Le pluriel, pourtant, induit les affrontements. Guerres civiles. Guerres nationales. Guerres de religions. A moins d’entrevoir comme Montaigne la relativité essentielle et de continuer à vivre de scepticisme et de relativisme. Stoïquement. Comme le feront avec lui un Charron ou un Sanchez. ‘Docta ignorantia’ si différente pourtant de celle de Nicolas de Cues deux siècles auparavant.


Nouvelle origine

C’est Descartes qui énoncera le nouveau principe. Il faut à tout enchaînement un point d’ancrage. Les ‘longues chaînes de raisons’ resteraient flottantes si un premier anneau ne les reliait à de l’absolu. Jusque là, l’ancre pouvait être jeté de partout; il trouvait toujours en Dieu un roc ferme. A présent les fonds se révèlent plus mouvants. Et les points d’ancrage plus incertains.

Où trouver l’indubitable solidité à laquelle raccrocher les liens de notre totalité ? Théoriquement, Dieu reste l’ultime garant. Trop ‘autre’, cependant. C’est à partir du ‘même’ que l’homme veut désormais enchaîner l’ensemble des enchaînements.

La philosophie commence désormais avec le ‘je’.
Je pense, donc je suis. Le possible de l’homme n’est plus fondé dans le lien mais dans le point. Le point de départ.


Ex nihilo

Il faut commencer par le vide. L’absolu indubitable ne peut se fonder sur rien d’autre que ce qui se fonde soi-même à partir du rien. Ex nihilo ! Comme dans la Genèse l’absolue origine de toute chose. Descartes veut orchestrer le nouveau possible de l’homme ‘ex nihilo’. Au commencement sera le rien. C’est-à-dire le
doute.

Douter... Douter du doute... Quelque chose résiste quand même. Le fait même de douter ! Je peux douter de tout mais, ce faisant, je ne peux pas douter de l’acte lui-même de douter ! Même plus je doute, plus cet acte de douter se révèle indubitable. S’imposant comme un absolu.

Je doute. Donc je pense. Et plus je doute, plus s’affirme l’indubitable ‘je pense’. L’acte du je pensant reste l’absolue évidence irréductible au cœur de l’extrême doute lui-même. Et cette évidence implique l’acte de ‘je suis’.
Je pense donc je suis.

Dubitable, tout ‘ce que’ je pense. Absolument indubitable ‘
que’ je pense ! Etre certain ou douter ne peuvent pas ne pas avoir un dénominateur commun, à savoir: je pense. Penser que je ne pense pas n’est-ce pas encore, nécessairement, penser ? ‘Je pense’ résiste tellement au doute que celui-ci le conforte. Une certitude fondamentale et inébranlable à partir de laquelle, par une démarche logique sans faille, peut s’édifier comme un système axiomatisé de type mathématique une philosophie. La philosophie.

Rien ne semble lui résister. Relativité des mœurs. Contingence culturelle. Les sens parfois trompeurs. La contradiction des pensées. Les raisonnements contradictoires. Les premiers maillons incertains. Suis-je réellement éveillé ? N’ai-je pas simplement l’illusion du réel ? Et si tout n’était que rêve ? Et si le vrai Dieu n’existait pas ? Et si, à sa place, un ‘malin génie’, rusé et puissant, s’ingéniait à tromper tout le monde ?


A partir de l’homme

La vérité sur toutes choses n’est désormais qu’à partir de la pensée humaine. C’est elle qui est l’immédiateté première. C’est elle qui fonde les fondements de son savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences, est-il lui-même évident autrement qu’à travers l’idée claire et distincte de ma pensée ? Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée ! Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n’en est pas encore tout-à-fait là ! Nous ne pensons l’imparfait et le fini que sur fond de parfait et d’infini. Nous avons donc en nous l’idée claire et distincte de l’être absolument parfait. Quelle est la chance d’existence de cet être parfait ? Mais l’existence n’est-elle pas nécessairement inhérente – argument ontologique – à l’idée ? Cette idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps ‘encore’ ?

Même sans être créateur ex nihilo de l’idée claire et distincte, c’est quand même
en mon possible qu’elle prend conscience d’elle-même. Et c’est ce possible qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ? Et s’il était trompeur ?

Le recentrement de l’humain sur lui-même se clôt dans
son strict possible et trouve en sa créance quelque chose d’entièrement indubitable. ‘Je pense donc je suis’. Cela se conçoit clairement et distinctement. Voilà le fruit de l’intuition évidente. Il suffit, à présent, selon la méthode, d’en tirer les déductions nécessaires. C’est-à-dire l’enchaînement sans faille à la manière de la géométrie.

La force de l’évidence doit venir désormais de la subjectivité qui n’a plus besoin d’autre garant qu’elle-même. C’est elle qui veut se poser comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit s’accomplir le renversement ‘copernicien’ de l’être à la pensée. Une nouvelle
courbure de l’espace mental. Une nouvelle gravitation de l’être.

Descartes, sans doute, n’ose pas encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut pas priver l’être de sa vérité objective. Il doit encore exister objectivement une ‘nature des choses’. Le ‘je pense’ ne peut pas être entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d’autre part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité. Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ? Dieu reste
donc garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité du monde.


Radicalisation du ‘je pense’

Descartes hésite encore à rompre complètement la première alliance. Mais une ‘logique’ est désormais en marche. Elle exclut de plus en plus tout recours à un référentiel ou à un garant d’ailleurs que du strict humain en autonomie. Reste désormais au possible humain de fonder le possible humain. Tâche de Sisyphe...

Il ne peut plus, désormais, exister de philosophie qui ne soit
critique. C’est Emmanuel Kant qui la confirme dans cette fonction essentielle. Il s’agit de pousser jusqu’au bout de sa logique interne le renversement anthropocentrique. Il s’agit de tirer toutes les conséquences du renversement ‘copernicien’ qui pose la connaissance humaine au centre et fait graviter autour d’elle tous ses objets. L'absolu, désormais, ne peut être que la connaissance. Ce sont ses objets qui se relativisent face à elle. Tout objet ne peut plus être désormais que relatif à la structure de la connaissance du sujet.

Il n’y a pas d’objet connu avant la connaissance. D’une certaine façon il n’existe pas. C’est la connaissance humaine qui le crée en quelque sorte en le construisant. Cette construction est ‘formation’ au sens le plus fort du terme. C’est-à-dire une
mise en forme sans laquelle n’existe que l’informe. Et l’esprit humain a ce pouvoir créateur. Grâce aux formes de la sensibilité, l'espace, forme de la juxtaposition et de la connaissance sensible extérieure et le temps, forme de la succession et de la connaissance sensible intérieure. Grâce aux catégories de l'entendement, maîtresses de la quantité, de l'unité, de la pluralité et de la totalité. Grâce, enfin, aux idées de la raison, à savoir Dieu, le monde et l'âme, purs concepts, exigences régulatrices, principes heuristiques, règles à l'usage de l'entendement.

Il s'agit d'une
radicalisation du ‘je pense’ cartésien. Avec Kant le ‘cogito’ se boucle en absolue autonomie. Il devient législateur absolu.

Premier acte. Descartes. Je pense donc je suis. L'arkhè philosophique, le point de départ fondateur, n'est plus ontologique mais seulement logique.
Renversement 'copernicien' du centre et de la périphérie, ce n'est plus la pensée qui gravite autour de l'être, c'est l'être, désormais, qui gravite autour de la pensée. Non seulement le 'sujet' pensant a barre sur l'objet pensé mais il devient le médiateur universel de la vérité sur l'être. Sans doute celui-ci garde-t-il une priorité ontologique indépendante des possibilités logiques de l'esprit humain. L'être existe encore indépendamment de ma pensée. Dieu existe. Encore. Le monde existe. Encore. Mais leur pertinence passe par mon possible sur eux.

Deuxième acte. Kant. L'être, l'être-en-soi, s'estompe. Il est relégué du côté de l'inconnaissable. Son existence n'est plus que postulé. C'est le sujet qui occupe toute la scène. Il me donne l'être-pour-moi. Avec désormais la question centrale, critique, à savoir quelles sont les exactes possibilités du Cogito et ses strictes limites.

Troisième acte. Hegel. Le Cogito s'identifie avec l'Absolu où coïncident Etre et Pensée. Il y a identité entre la pensée et le possible de l'homme et la pensée et le possible de l'Absolu. Tout le rationnel est réel et tout le réel est rationnel. Une Totalité sans altérité irréductible. Toute altérité se reprend comme moment intégrant dans le processus de la pensée dialectique qui est identiquement création. Le Cogito s'absolutise finalement en immanence absolue.


Idéalisme

L’autonomie du sujet connaissant est le point de départ de tout ‘idéalisme’ pour qui un au-delà de la connaissance est inconnaissable, un au-delà de la pensée, impensable, un au-delà de l’idée, impossible. Exit la ‘transcendance’. Reste la ‘visée transcendantale’.

La métaphysique est donc vouée à l’échec. Dieu? Le monde? Le je? De pures idées de la raison pure. Seulement exigences régulatrices du sujet. Seulement transcendantales, sans aucune possibilité de transcendance. La raison ne peut faire qu’un mauvais usage d’elle-même en tenant ses ‘idées’ pour des réalités objectives. Passer du transcendantal au transcendant ne peut conduire qu'à des erreurs, des illusions, des paralogismes et des antinomies.

L'
être est au-delà de notre possible. Toute ‘preuve’ de l'existence de Dieu est donc impossible. Ce Dieu ‘prouvé’, en effet, n'est jamais que l'idée de Dieu dans les limites de notre possible qui, nécessairement, défaille devant l'existence réelle.


Le possible de l’homme, centre de perspective sur la totalité

La vérité sur toutes choses n’est désormais qu’à partir de la pensée humaine. C’est elle qui est l’immédiateté première. C’est elle qui fonde les fondements de son savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences, est-il lui-même évident autrement qu’à travers l’idée claire et distincte de ma pensée? Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée! Cercle vicieux? Descartes, cependant, n'en est pas encore tout-à-fait là! Nous ne pensons l'imparfait et le fini que sur fond de parfait et d'infini. Nous avons donc en nous l'idée claire et distincte de l'être absolument parfait. Quelle est la chance d’existence de cet être parfait? Mais l’existence n’est-elle pas nécessairement inhérente – argument ontologique – à l’idée? Cette idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps ‘encore’?

Même sans être créateur ex nihilo de l’idée claire et distincte, c’est quand même
en mon possible qu’elle prend conscience d’elle-même. Et c’est ce possible qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu? Et s’il était trompeur?


L’objectivité, désormais, au rouet

Le recentrement de l’humain sur lui-même se clôt dans
son strict possible et trouve en sa créance quelque chose d’entièrement indubitable. ‘Je pense donc je suis’. Cela se conçoit clairement et distinctement. Voilà le fruit de l’intuition évidente. Il suffit, à présent, selon la méthode, d’en tirer les déductions nécessaires. C’est-à-dire l’enchaînement sans faille à la manière de la géométrie.

La force de l’évidence doit venir désormais de la subjectivité qui n’a plus besoin d’autre garant qu’elle-même. C’est elle qui veut se poser comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit s’accomplir le renversement ‘copernicien’ de l’être à la pensée. Une nouvelle
courbure de l’espace mental. Une nouvelle gravitation de l’être.

Descartes, sans doute, n’ose pas encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut pas priver l’être de sa vérité objective. Il doit encore exister objectivement une ‘nature des choses’. Le ‘je pense’ ne peut pas être entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d’autre part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité. Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ? Dieu reste
donc garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité du monde.


Et Dieu ?

C’est donc une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini JE SUIS qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de JE SUIS clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu.

A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.

Cet
athéisme-là n’est réellement et radicalement possible qu’à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Qui d’autre que l’homme révélé divin, bien plus, révélé ’fils’ de Dieu, peut véritablement vouloir ’tuer’ le Père ?


Dieu n’est plus l’ultime englobant

Il est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà des possibilités ‘théoriques’ de la raison, s’impose un impératif catégorique. Une pure exigence ‘pratique’. Et celle-ci ne peut pas ne pas postuler au-dehors de la sphère du possible de l’homme un quelque chose qui prend nom Dieu, et liberté, et immortalité. Non plus certitude. Simple postulat.


Dieu refoulé

Il faut remarquer la signification radicalement originale de l
athéisme occidental à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Ce préfixe ’a-’ n’est pas neutre absence. Le ’theos’ n’est pas abstraite idée. En ses profondeurs il s’agit d’un refoulement.

Dieu refoulé comme est refoulée une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été ’connu’, au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré.

Même si un tel ou un tel peut croire ne l’avoir pas personnellement rencontré, la ’rencontre’ pourtant le marque parce que, déjà, il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette histoire vécue, qui, elle, en a fait l’expérience vivante. L’homme moderne ne peut donc pas ne pas être ’complexé’ de Dieu !

On ne lutte pas toute une nuit avec l’Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin. Mais finalement, est-ce Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l’homme qui se refoule devant Dieu ?


Bouclant la boucle...

Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’Autre. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne – oui, impertinente pert
inence d’un Platon, déjà ! – une caverne aux prétentions infinies, mais caverne quand même.

Là, nous nous sommes ouvert un monde de possibilités simplement phénoménales. L’infinité de ces possibilités pouvait nous donner assez de vertige pour nous étourdir face aux questions essentielles. Alors nous nous sommes mis à ne plus chercher notre humanité que dans le vaste jeu de ces possibles, dans l’extension de notre champ d’être et d’action, dans notre ‘présence’ au monde et notre emprise sur lui, sur les autres, sur l’histoire...

Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l’être pour disposer d’un foisonnement d’éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d’atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se construit pas et que la construction l’oppresse. L’âme inspire. L’âme aspire. Dans le souffle de l’Esprit.


Clôture de la ‘Cité de l’homme’

La courbure anthropocentrique du possible de l’homme commence d’emblée par la courbure du possible de l’homme sur l’homme. La liberté des fils dans la ‘Cité de Dieu’ ramenée à la ‘raison’ de la ‘cité de l’homme’. Sous les signes de la Souveraineté, du Pouvoir, de l’Etat, de l’Autorité, du Droit, de la Loi... Avec la gigantesque question sous-jacente: comment fonder ces Majuscules en l’absence d’un fondement absolu ?

Certes la ‘Cité de Dieu’ garde ses défenseurs: les de Vitoria, les Bellarmin, les Suarez, les Mariana... Mais les combattants de la ‘cité de l’homme’ se font puissants. Thomas More (1480-1535). Jean Bodin (1530-1596). Grotius (1583-1645). Et déjà l’enfermement du pouvoir de l’homme sur lui-même. Machiavel (1469-1527). Hobbes (1588-1679).

Désormais se justifie la possibilité d’un Etat athée. Sous couvert de ‘religion naturelle’. Refus du fondement révélé tout en continuant de s’appuyer théoriquement et abstraitement sur ce fondement !

Glissement de la ‘lex aeterna’ divine vers la
loi naturelle et le droit naturel. Pour finir quasi fatalement dans la Force et l’Utile. Une fin transcendante ordonnait les moyens et n’importe quoi ne pouvait devenir ‘ordre’. Un désordre, même ‘établi’, restait un désordre. Désormais les lois humaines ne sont plus fondées objectivement dans l’objectivité de la Loi. Leur objectivité reste à fonder. A partir des faits ! Les effets, loin d’être portés par leur cause, se suffisent en autonomie. Les moyens se justifient eux-mêmes. Il suffit qu’ils réussissent par force ou par utilitarisme pour devenir à eux-mêmes leur propre fin.

Machiavel (1469-1527). ‘Le Prince’ (1513). Quiconque veut fonder un Etat et lui donner des lois doit supposer d’avance les hommes méchants. Les hommes hésitent moins à nuire à un homme qui se fait aimer qu’à un autre qui se fait redouter. Tout commence avec les faits. Un fait est ce qui se donne à partir d’un tel réalisme et d’un tel pessimisme. Le droit, ensuite, n’est plus que le fait qui réussit et s’impose de façon naturaliste et utilitaire. L’ordre public s’identifie à l’efficacité politique. La pure praxis politique est à elle-même sa propre fin. Elle fonctionne en quelque sorte pour elle-même, selon la ‘mécanique’ du jeu des forces des passions humaines. Comme une ‘physique’. Comme une ‘technique’.

La ‘virtu’ n’a plus rien à voir avec la vertu morale; elle s’identifie à la force, à la puissance, à la virtuosité; elle est aussi le génie d’exploiter la fortune, c’est-à-dire les hasards et les circonstances changeantes. C’est uniquement le succès du Prince qui fait sa ‘gloire’.

Avec plus de mesure et d’avantage conscient d’une exigence de rationalité un Jean Bodin (1530-1596) se fait le théoricien de la monarchie absolue. ‘Six livres de la République’ (1576). Retenons sa question sur le fondement de la ‘souveraineté’. Celle-ci ne saurait être, en toute logique, que perpétuelle et absolue. Le pouvoir d’Etat doit pouvoir se trouver une justification absolue. Ne relever d’aucun juge non-absolu, donc terrestre. Totaliser la totalité des pouvoirs, spécialement celui ‘de donner et de casser les lois’.

D’où peut venir cet ‘absolu’ nécessaire. Il ne peut venir d’un vouloir, toujours subjectivement relatif. Il doit nécessairement venir de la ‘
nature’ des choses. De la nature de l’Etat. Une nature fondamentale se traduisant en lois fondamentales auxquelles la monarchie (absolue) elle-même doit être soumise. Le pouvoir absolu ainsi fondé absolument sur la nature du pouvoir !

A cette ‘nature’ il faut cependant un Garant. Dieu est (encore) là pour prêter une justification. Désormais cependant bien théorique. Car il ne s’agit plus du Dieu Vivant. Comment un tel garant théorique et abstrait peut-il concrètement obliger le roi ? Les impasses commencent.



Graine de goulag

La
courbure naturaliste de l’homme social en immanence, en bouclant l’humain sur l’humain, et en sacralisant cette boucle, peut-elle éviter la clôture du ‘goulag’ ? La stricte immanence joue finalement l’individu contre la personne et l’intérêt contre le sens du bien. Une sorte de fatalité ! Ce naturalisme va prendre chez Hobbes le chemin d’un singulier extrémisme. ‘De Cive’ (1642). ‘Leviathan’ (1651). La justification naturelle du despotisme dans un espace mécaniste où ne règne finalement plus qu’un jeu de forces brutes. Le ‘il y a’ quasi aveugle d’une empirie aux limites de la raison. Le déchaînement enchaîné des instincts de conservation et d’affirmation des individus contre les individus.

Tout commence avec l’
état de nature. Il n’existe pas d’instinct social. L’homme n’est pas social par nature. Le droit de chacun est mesuré par sa force. Chacun cherche à dépasser son semblable non seulement pour satisfaire ses besoins matériels, mais surtout par vanité, ce plus grand plaisir de l’âme ! Chacun poursuit donc l’asservissement de chacun. ‘Homo homini lupus’ ! Mais plus puissante que la vanité est la crainte. Et cette crainte est permanente. Tous sont égaux devant la crainte; ainsi celui qui jouit de la force physique redoute-t-il le plus chétif à cause de cette autre force psychique qu’est la ruse.

L’état de nature est un état malheureux. Comment en sortir ? C’est la crainte qui rend la parole à la raison. L’homme se fait social par crainte. La crainte rusant avec elle-même aboutit au ‘
contrat social’. Avec lui s’opère le passage de l’état de nature à l’état politique.

L’
état politique doit organiser la pais et la sécurité. Chacun abdique ses droits absolus entre les mains du souverain. Le souverain, fort des droits absolus de tous, cumule une puissance absolue et sera donc le maître absolu. Dans cette convention unilatérale le maître ne s’est engagé à rien. Son droit n’a d’autre limite que son pouvoir et son bon plaisir. La seule mesure du droit est la force. C’est du bénéfice pour tous que naît la sécurité. Pour rester au pouvoir, le maître doit donc faire respecter l’ordre.

Le
Léviathan... Sur son cou est campé la force et devant lui bondit l’effroi. (Job 41,13) - Il regarde en face les plus hautains, il est roi sur tous les fils de l’orgueil. (Job 41,25). Le Léviathan biblique est tenu par Dieu en son pouvoir. Mais s’il n’y a plus de Dieu pour conjurer le monstre ?


La parole condamnée à tourner en rond

Il s’agit du ‘Discours’ lui-même qui fait notre culture, c’est-à-dire la parole cratrice d’humanité. Le Discours ainsi bouclé sur lui-même se met à fonctionner en clôture. En rupture avec le dialogue à la fois théologique, ontologique et axiologique avec l’Autre, sans quoi aucune culture n’a jamais réussi à fonctionner longtemps sans courir à sa perte. Vaste déploiement d’un monologue de l’immanence avec elle-même. Finalement, gigantesque tautologie tournant sur elle-même totalitairement.

Se coupant de plus en plus de la source chaude de l’
autre de lui-même et épuisant de plus en plus vite ses réserves d’énergie spirituelle historiquement accumulées, il se nourrit de plus en plus de ses propres déchets qu’il n’a même plus le temps de recycler et va jusqu’à se complaire dans l’absurde et l’étrange de sa propre entropie. Quelque chose comme un ‘stade anal’ d’autiste coprophagie...

Le grand
discours tautologique, auto-producteur de sens et auto-justificateur de lui-même. Une tautologie résonnante dans la ‘caverne’. Elle doit se trouver une généalogie, une virginité et une innocence. Vaste déploiement de la sophistique cavernale. Nouvelle Babel ? Une infinité de discours schizophrènes qui, dans leur différence, ne disent pourtant que le même.

Cette prolifération tautologique ss dote de médiations – les ‘media’ justement ! – indispensables pour sans cesse lancer et relancer sa propre prolifération.

Le Discours produit de plus en plus de discours au pluriel qui prennent valeur par leur consommation même. Car cette production mercenaire de discours n’est que par le consommateur qui lui-même n’est que par son conditionnement. Par sondages interposés, un ‘public’ conditionné conditionne la croissance de son propre conditionnement. Un discours ‘lancé sur le marché’ peut ainsi faire ‘boule de neige’ à condition que le bruit publicitaire soit instantanément intense et que la ‘cible’ ait des réflexes suffisamment conditionnés. Une fois l’impact du processus assuré, le déferlement quantitatif consacre la qualité qui, à son tour relance la quantité. Une boulimie qui avale des forêts de pâte à papier et sature les ondes.

Ainsi fonctionne le Discours tautologique dans la clôture et en stricte finitude. Mettant entre parenthèses l’essentiel. Entre parenthèses: la vérité, le Sens, les Valeurs. Entre parenthèses: le fondement. Entre parenthèses: l’archè et le télos. Le cercle vicieux des effets et des causes. Mais comment faire autrement puisque toute signifiance veut s’autoproduire en autonomie ?

L’ultime critère devient la non-contradiction à l’intérieur de la bulle. Inflation des signes et des signifiés... Prolifération de signes enflés et gonflés de vide... Polysémie où n’importe quoi signifie à la limite n’importe quoi... Tautologique auto-production du signe par le référent et du référent par le signe... Relativité... Ce que parler ne veut plus dire.


Le Discours bien-portant

Si l’aventure de la modernité peut être considérée, très profondément, comme une négative théologie négative, un chapitre s’ouvrirait ici sur une négative démonologie négative dévoilant les ‘ruses’ du Prince de ce monde. Qui osera écrire un tel chapître ?

Le meurtre du Père judéo-chrétien. Ce Père judéo-chrétien par lequel les valeurs fondamentales, désormais revendiquées sans lui et contre lui, sont advenues à la modernité. L’homme. La liberté. L’égalité. La fraternité. Le progrès... Dans quelle culture autre que celle fécondée par le père judéo-chrétien, ces valeurs sont-elles seulement pensables ?

Mais cet âge ne peut pas et ne veut pas se poser de telles questions tant il est ébloui par le fonctionnement même de son propre mécanisme. Le fonctionnement du possible de l’homme en autonomie dans l’inconscience des conditions de possibilité de ce possible.

Cet âge est plein de trop de certitudes et de trop peu de questions et d’étonnements. Son ironie l’empêche d’avoir l’humour. Il prend peu de temps pour méditer sur la mort ou sur les négativités, et encore moins sur le péché...

Cet âge est ébloui par ses lampes artificielles qu’il prend pour LA lumière. S’aveuglant, dans le flottement entre théisme, déisme et athéisme, sur la Source de toute lumière.

Progressif glissement qui s’accélère. Et brusquement comme un basculement. L’audace devenant exponentielle. De la raison totale en alliance à la raison schizoïde. Du logos comme don du sens au logos comme discours tautologique. De la raison constituée ouverte sur la raison constituante à la raison constituée s’absolutisant elle-même comme rationalité conquérante et constituante à l’infini.


Lucidité ?

Notre ‘lucidité’, aujourd’hui, voudrait se contenter de vivre ‘seulement avec ce que l’on sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l’on veut savoir ? En fait nous savons plus que ce que nous croyons savoir. Nous savons sur fond de savoir refoulé. Car nous avons connu au sens biblique où l’homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. Nous avons beau protester, nous ne pouvons pas faire comme si la rencontre n’avait pas eu lieu.

De guérison point, cependant. On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...

On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort.

L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ?

Et si l’homme d’aujourd’hui, l’homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.