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L’Alliance rompue



Tentation de l’ange Luci-fer... N’est-ce pas lui le porteur des ’lumières’ ?
Vous serez comme des dieux ! A qui peut-il susurrer cela ? A celui qui a oublié tout en portant en soi la profonde nostalgie. Oublié l’essentiel de son héritage paternel, oublié la Parole certifiant qu’il était fils de Dieu, qu’il était infini, que la terre lui était soumise... Tout cela je te le donne, si tu te prosternes ! L’euphorie occulte alors ce qui un jour, nécessairement, adviendra. C’est écrit: Ils virent qu’ils étaient nus...


Le prince de ce monde

Si l’aventure de la modernité peut être considérée, très profondément, comme une négative théologie négative, un chapitre s’ouvrirait ici sur une négative démonologie négative dévoilant les ruses du
Prince de ce monde. Qui osera écrire un tel chapitre ?

Le meurtre du Père judéo-chrétien. Ce Père judéo-chrétien par lequel les valeurs fondamentales, désormais revendiquées sans lui et contre lui, sont advenues à la modernité. L’homme. La liberté. L’égalité. La fraternité. Le progrès... Dans quelle culture autre que celle fécondée par le père judéo-chrétien, ces valeurs sont-elles seulement pensables ?

Mais cet âge ne peut pas et ne veut pas se poser de telles questions tant il est ébloui par le fonctionnement même de son propre mécanisme. Le fonctionnement du possible de l’homme en autonomie dans l’inconscience des conditions de possibilité de ce possible. Cet âge est ébloui par ses lampes artificielles qu’il prend pour LA lumière. S’aveuglant, dans le flottement entre théisme, déisme et athéisme, sur la Source de toute lumière.

La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution d’un espace de pure immanence. Contre le Père. De cet espace – culturel, mental, épistémologique, pragmatique – de stricte ’humanité’ il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d’une origine purement parthénogénétique à partir de la seule vierge Athena. De trop, le Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le saint Esprit !

Pourtant on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de toute logique et de toute cohérence. Car la logique et la cohérence ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.

Au moment même où l’homme a cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se lèvent les ‘maîtres penseurs’ du soupçon. Marx (1818-1883). Nietzsche (1844-1900). Freud (1856-1939). Les Maîtres penseurs du soupçon n’ont pas fini d’annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l’absurde annoncent la mort de l’homme.


La conspiration contre l’Alliance

Pourquoi quelque chose va-t-il sans cesse de travers? Pourquoi la parole humaine refuse-t-elle si souvent l’
avec pour épouser le contre? Pourquoi l’être humain qui n’est authentiquement humain qu’en communion avec le Logos divin se met-il à tourner sur lui-même jusque dans l’inhumain? Pourquoi l’alliance naturelle entre parole humaine et parole divine est-elle rompue? Pourquoi la condition humaine est-elle affectée d’un si profond vouloir schizoïde?

La gravité de la chute se mesure à la hauteur d’où l’on tombe. La hauteur d’où l’homme tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse. Peut-il tomber d’ailleurs que de Dieu?

L’homme n’est homme qu’en
alliance. En originelle alliance avec le Logos dont la lumière, déjà, éclaire tout homme venant en ce monde. Conspirer contre l’alliance, c’est conspirer contre la parole à sa source, c’est conspirer contre le ‘logos anthropogène’, c’est conspirer contre l’homme.


L'acte de naissance de la modernité scelle la rupture de l'Alliance

En ses profondeurs se joue quelque chose comme une négative théologie négative. C’est une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini Je Suis qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de Je Suis boucle sa divinisation sur elle-même et se prétend dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument.

De cet espace de stricte ‘humanité’ il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d’une origine purement parthénogénétique. De trop, le Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le Saint Esprit !

Pourtant on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de cette logique et de cette cohérence qui ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le combat de Jacob n’en finit pas. Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.


Une fois l’Alliance rompue...

Les choses peuvent-elles tourner autrement qu’après l’originelle rupture ?
Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu’ils étaient nus. Reste la honte ou l’exhibitionnisme. La modernité opte pour le deuxième terme de l’alternative.

Le ‘péché du monde’ reste scandale pour la raison. Pourtant la raison ne fait que balbutier devant sa réalité.
L’homme est plus inconcevable sans ce mystère, écrit Pascal, que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. Comment rendre raison de ce mal mystérieux qui atteint si sournoisement notre culture ? Un mal sans doute beaucoup plus inquiétant que les diagnostics courants ne voudraient l’admettre. Quelque chose comme une psychose de la culture ! Avec ses symptômes autistiques et schizophrènes. Ce mal est-il innocent ? Est-il sans faute ? Est-il sans péché ?


Dieu n’est plus l’ultime englobant

Il est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà des possibilités ‘théoriques’ de la raison, s’impose un impératif catégorique. Une pure exigence ‘pratique’. Et celle-ci ne peut pas ne pas postuler au-dehors de la sphère du possible de l’homme un quelque chose qui prend nom Dieu, et liberté, et immortalité. Non plus certitude. Simple postulat.


Athéisme

Cet athéisme-là n’est réellement et radicalement possible qu’à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Qui d’autre que l’homme révélé divin, bien plus, révélé ’fils’ de Dieu, peut véritablement vouloir ’tuer’ le Père ?

Il faut remarquer la signification radicalement originale de l’athéisme occidental à partir de l’expérience judéo-chrétienne. Ce préfixe ’a-’ n’est pas neutre absence. Le ’theos’ n’est pas abstraite idée. En ses profondeurs, il s’agit d’un refoulement. Dieu refoulé comme est refoulée une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été ’connu’, au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré. Même si un tel ou un tel peut croire ne l’avoir pas personnellement rencontré, la ’rencontre’ pourtant le marque parce que, déjà, il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette histoire vécue, qui, elle, en a fait l’expérience vivante. L’homme moderne ne peut donc pas ne pas être ’complexé’ de Dieu ! On ne lutte pas toute une nuit avec l’Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin. Blessé.

Mais finalement, est-ce Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l’homme qui se refoule devant Dieu ?


La parole schizoïde

Les rois de la terre s’insurgent, les princes conspirent contre Yahvé et contre son Messie... (Psaume 2:2).

Ainsi donc, contre l’Alliance il arrive que se lève une conspiration. A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l’amour s’oppose un discours qui mobilise dans la division. Quelque chose comme un pacte factieux d’éléments rebelles, un pacte schizoïde.

Créé à l’image et à la ressemblance du Logos divin, l’homme est le vivant qui parle. Par une connaturalité profonde, la parole humaine n’est pleinement elle-même qu’en dialogue, en alliance, avec la Parole de Dieu. Le péché commence et s’accomplit avec la parole qui se coupe de l’essentiel Dialogue et se met à fonctionner en schizoïdie.

Le péché archéologique, péché originel, péché du monde, est-il fondamentalement autre chose que la perversion de la Parole humanisante par l’instauration d’un discours schizoïde qui se fait discours dominant ? Une autre diction, une contra-diction par rapport à ce dire de la Parole et à ce souffle du Logos divin qui suscite l’humanité authentique. Un péché contre la matrice du spécifique humain et, partant, un péché contre l’être vrai de l’homme.

Chaque homme naît là où le Père ne cesse de dire son Verbe. Et l’homme n’est homme que dans cette diction. Même si la masse des phénomènes semble l’occulter, cette vérité est seule fondatrice de la plénitude humaine. Sans elle l’humain se voit finalement condamné à tourner en rond. Sans partage avec le Logos. En clôture tautologique.


Schizophrénie

Une fois l’Alliance rompue, une fois Dieu refoulé, il reste à l’homme le repli autistique sur soi-même. Quelque chose comme une schizophrénie. L’esprit coupé. L’esprit divisé. L’esprit cassé. Nous n’avons plus besoin de toi ! Voici que le possible humain expulse la grâce et se voit livré aux
péchés capitaux. C’est-à-dire aux sources du péché. Et en premier lieu, l’orgueil.

Ayant coupé les liens avec la totalité théo-onto-logique, la raison schizoïde se boucle sur elle-même jusqu’à la déraison. Elle a beau vouloir se diviniser et se parer d’une Majuscule, en fait il ne lui reste que de tourner en rond dans l’enclos de la tautologie. Le règne des cercles vicieux et des tâches impossibles. Etre à soi-même l’absolue source chaude... Fonder ses propres fondements... Tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais s’il n’y a plus d’arbitre ?

Enfin, suprême illusion schizophrène, l’homme
impeccable. C’est-à-dire l’homme au péché refoulé. Avec la question sans réponse du moderne Camus. “Qui nous pardonnera ?” Avec le réflexe infantile de cacher la faute ou bien de trouver le coupable hors de soi-même.


La rupture du lien théo-onto-logique

A travers sa ‘révolution copernicienne’ anthropocentrique la modernité se refuse la possibilité d’un sens plus englobant qu’elle-même, et, partant, le don d’un sens qui ne soit pas sa propre production. A partir de là, par rapport aux âges précédents, tout un renversement.

Le sens n’est plus donné objectivement mais se donne en subjectivité. Il y avait un espace du sens total capable d’intégrer les sens particuliers; désormais le sens désintégré éclate en multiples sens. Le lien du sens était donné à partir des ‘extrêmes’; il veut se nouer maintenant à partir du ‘milieu’. L’étrange renvoyait vers les extrêmes de l’être; il envahit désormais le coeur de l’être. Le questionnement se faisait ‘dans’ la réponse; maintenant toute réponse se dilue dans le questionnement.

Schizoïdie
... Il reste désormais une tâche tantalesque: nouer le sens en totalité finie. Essayer d’intégrer l’inintégrable en cette finitude. Désespérer devant ce qui reste, sans recours, l’étrange absolu, l’absurde.

Tout avait commencé par l’euphorie optimiste du rêve de l’homme complètement réconcilié avec lui-même. Pouvoir (enfin !) vivre
par soi et pour soi. Rompre avec le sens ‘donné’ pour se donner le sens. Construire la ‘bulle’ du sens total. En radicale autonomie. Où l’autre n’a plus de place.

Ce rêve aujourd’hui brisé peut éveiller à la question de savoir si cette rupture du lien du sens donné ne constitue pas quelque chose comme une faute contre l’
écologie du sens. Comme si le sens ‘donné’ (quasi ‘nature’), une fois éclaté, ne pouvait que laisser la place à l’artifice et au virtuel. Un sens ‘de synthèse’. Un ‘Ersatz’ de sens. Commercialisé sous de multiples étiquettes.

Le moins surprenant de la récente modernité n’est pas qu’elle commence à prendre une conscience concrète d’un certain nombre de paradoxes.

Premier paradoxe. La désintégration concrète est proportionnelle à l’intégration abstraite. L’intégration de l’étrange par la ‘science’ ne fait que briser les liens concrets pour leur substituer les liaisons abstraites de l’extériorité. Loin de ‘donner’ sens, la science ne peut que nouer en faisceau abstrait un éparpillement de débris du sens concret dont elle a provoqué l’éclatement. Grâce à la science, l’étrange objectif diminue. Mais dans l’expérience concrète de l’homme, l’étrange subjectif déborde. Comme si une abondance quantitative au niveau des idées trouait l’existence d’un vide qualitatif.

Deuxième paradoxe. La croissance de la totalisation harmonieuse fait croître le Goulag. En bouclant l’harmonie sur elle-même dans l’exclusion de l’étrange on boucle un enfermement qui engendre un plus grand étrange ! Comme si le sens était réfractaire à sa reprise dans l’harmonie de l’idée. Et plus encore à la cage, fût-elle dorée, que veut lui réserver l’idéologie, destin quasi fatal du sens devenu schizoïde. Comme l’a profondément perçu Soljenitsyne, l’étrange apprivoisé engendre le carcéral étrange qui condamne à de plus en plus d’étrange non seulement le goulaguisé mais peut-être davantage encore le goulaguisant, et le geôlier du geôlier jusqu’au sommet de la pyramide.

Troisième paradoxe. A partir du lien total rompu, l’effort d’intégration totalitaire engendre une prolifération d’insularités étrangères les unes aux autres. Une sorte d’atomisation de l’humain en miettes. Dieu devient étranger à l’homme et l’homme devient l’étranger de l’autre et de soi-même. La fameuse ‘incommunicabilité’... Et comme un cancer cela gagne le tout. Non seulement classe contre classe mais aussi travail contre travail et savoir contre savoir. Un monde éclaté où mille domaines se crispent en autonomie. Unités partielles extérieures les unes aux autres se constituant en étrangetés réciproques où à la limite n’importe quoi devient altérité aliénante de n’importe quoi. La schizoïdie elle-même émiettée !

Quatrième paradoxe. L’effort d’intégration totalitaire ne fait qu’accentuer la non-coïncidence avec l’être. Plus l’homme in-siste sur le ‘même’, plus il expérimente la vacuité de cette insistance et son ex-position à l’autre. L’étrange intégré fait ressentir comme d’autant plus étrange ce qui reste inintégrable. L’étrange devenant encore plus étrange. Et l’absurde exponentiel...


L’être désarticulé

Le tout se reprend intellectuellement et matériellement comme un merveilleux mécano qui nous permet de jouer le plus sérieusement du monde. Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l’être pour disposer d’un foisonnement d’éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives.

Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d’atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se construit pas.


Le signifiant déraciné

Abstraite à la fois du réel et de la pensée, la réalité linguistique se boucle en autonomie comme strict ‘objet’ de science. Au fait que ‘l’homme parle’ se substitue vite l’axiome ‘il y a du langage’. Un glissement d’abord méthodologique. Il attente cependant à l’humain. De la science il déborde sur la philosophie. Derrière la liberté de la
parole se profile la nécessité particulière de la langue constituée; derrière cette nécessité particulière, la nécessité universelle du langage constituant.

Cette nouvelle linguistique ne s’occupe que du
rapport entre le signifiant et le signifié, c’est-à-dire du rapport entre la matérialité phonique du signe et le concept, entre l’image acoustique et l’image mentale. Elle ne s’occupe pas du rapport entre signe et chose. Le signe fonctionne dans l’espace clos d’un système structural. Dès lors ce n’est plus le projet humain qui produit le sens mais le système.

Exit le signifié. Reste le signifiant avec sa réduction à l’état de langage brut. Ce n’est plus l’humain qui explique le langage, c’est le langage qui explique l’humain. Se trouvent alors remises en question les sciences humaines en tant qu’
humaines. Voilà l’humain livré à cette plus fondamentale nature derrière toute culture, à cette plus originaire structure derrière toute histoire. La boucle du même enfin complètement bouclée !

Désormais
il y a la loi du langage qui régit l’ordre du signifiant et partant du symbolique. Le sujet est réduit à l’objet, le conscient à l’inconscient, la liberté à la nécessité, et finalement le sens au non-sens. La signification n’est plus que phénoménale. Derrière tout sens, dit Lévy-Strauss, il y a un non-sens. Le nouveau cogito veut, avec Lacan, se formuler de façon suivante: je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. Le langage parle sans je. Simplement ça parle ! Exit l’homme...


La parole devenue folle

Folle comme une roue qui ne cesse de tourner ayant perdu son ‘embrayage’. Toute crise est toujours en même temps crise de la parole. C’est-à-dire de la signification. Très profondément une crise du sens total. Alors les hommes ont beau construire la plus merveilleuse des tours. Ils ne se comprennent plus. La parole est livrée à l’équivoque. Parce que le sens éclate. Parce qu’ils ne boivent plus à la même source du sens. La plus belle des tours ne peut être que vouée à la ruine !

Ce que parler ne veut plus dire. Lorsque les référentiels glissent en immanence et que les valeurs se reprennent dans la courbure anthropocentrique. Lorsque la Parole de Dieu ne transcende plus ce possible et ne lui confère plus sa norme. Lorsque la vérité tout entière est livrée au seul possible de l’homme. Reste le ‘Discours Dominant’. Avec ses ‘Maîtres penseurs’. Et les camps de concentration pour les pauvres libertés rebelles.


Le strict possible humain en stricte immanence

Le renversement copernicien de la modernité s’absolutise. Il ne se veut plus seulement méthodologique mais métaphysique. En brûlant en même temps les ponts de ‘la’ métaphysique.

Le possible humain se reprenant en anthropocentrique rationalité ne pouvait pas ne pas expérimenter dans le mouvement en clôture d’immanence l’ouverture de transcendance congénitale à la raison. Aussi les systèmes ‘rationalistes’ du XVIIe siècle restent-ils, comme malgré eux, davantage en continuité qu’en rupture avec les grands courants de la métaphysique classique.

Plus spécifiquement ‘moderne’ sera la rupture empiriste. Commencée au XVIIe siècle, elle dominera le siècle suivant et inspirera grandement les siècles suivants. 1690: ‘Essai sur l’entendement humain’ de Locke. - 1710: ‘Traité sur les principes de la connaissance humaine’ de Berkeley. - 1739: ‘Traité de la nature humaine’ de Hume. - 1748: ‘Essai sur l’entendement humain’. - 1754: ‘Traité des sensations’ de Condillac.

En eux-mêmes, ces quelques titres disent tout un programme. De la mise en question de l’entendement à l’affirmation de la sensation. Le strict possible humain en stricte immanence. La finitude se boucle sur la pure empirie physique et la pure facticité spatio-temporelle.

Toute ‘métaphysique’, étant expulsée, l’être et la connaissance sont ramenés dans les limites d’une stricte ‘physique’. Là, dans les limites de l’immanence, ne règne plus qu’un monisme. Et ce monisme est matérialiste. Et ce monisme est réductionniste. Le supérieur se réduit à l’inférieur. Le tout se réduit à la partie. L’inférieur explique le supérieur. La partie explique le tout.


La statue de Condillac ou l’esprit devenu orphelin

Comment expliquer l’activité intellectuelle de l’homme réduit à sa simple immanence matérielle ? Au départ il n’y a qu’une possibilité vide. La statue de Condillac.
Tabula rasa in qua nihil scriptum. Il suffit de doter cette statue d’ouvertures. Ce sont les sens, aussi bien externes qu’internes. Rien n’entre dans la statue sinon à travers les sens. Tout ce qui s’écrit sur la table rase ne vient donc que de l'expérience. Et uniquement de l’expérience sensible, source unique de nos représentations. Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu.

Reste à expliquer comment la statue en vient à avoir des ‘idées’, à penser et à construire son univers spirituel. Ici il ne reste à la possibilité matérialiste que le recours au mécanisme. Avec ses propres présupposés. D’abord, que tout complexe s’explique à partir d’éléments simples, en l’occurrence les impressions sensualistes élémentaires, et suffisent. Ensuite, que ces éléments se combinent par simple contiguïté et par simple ‘association’. Toute la vie spirituelle de l’homme se trouve ansi réduite à une simple affaire de combinaisons et renvoyée du côté de la statue nue.


Flirt avec le néant

Ce que ‘matérialisme’, aujourd’hui, veut dire... Signe d’un temps où l’homme ne peut plus survivre après avoir rompu les liens ontologiques, après avoir perdu le signifié et proclamé le déclin des absolus, du sens et de la valeur. Signe d’un temps où l’homme ne peut pas ne pas mourir après avoir fait mourir Dieu... Ne reste-il réellement que le signifiant nu, insensé, tournant à vide dans la finitude ? Lorsqu’on perd le sens de l’homme, on est prêt à se prostituer aux résidus idéologiques d’une simple méthode.

La méthode structurale est certes féconde
en son domaine. Par contre, l’idéologie structuraliste qu’elle induit déborde largement ce domaine pour vouloir dominer – mais de quel droit ? – la totalité de la compréhension du phénomène humain. Comme si la démission de l’homme et de sa liberté voulait se trouver l’alibi ’en béton’ de la neutralité structurale qui lui rend en même temps son absolue innocence.


L’horizon indépassable...

L’expression est de Jean-Paul Sartre, mais l’idée était dans (presque) toutes les têtes. Il s’agit du marxisme qui occupait alors largement le champ intellectuel et nourrissait le Discours des Maîtres penseurs du temps. Tout le monde se mettait à humer goulûment l’air du temps. Personne ne voulait rater le train de l’histoire et rester en marge du messianisme des temps modernes. Comment ne pas communier à l’alliance enfin célébrée entre ceux qui pensent et ceux qui travaillent ? Quintessence de la ‘modernité’, le marxisme s’identifie alors à l’espérance tout court. L’espérance au-delà de laquelle aucune espérance ne pouvait plus jamais trouver de place. L’horizon indépassable de notre modernité.


La Cité de l’homme

Elle ne peut se construire que sur les ruines de la ‘Cité de Dieu’. Il faut renouer avec un moment important de la fracture. Entre 1550 et 1750. Machiavel. Thomas More. Jean Bodin. Grotius. Hobbes... Vers une société humaine réellement ‘civilisée’, sans arbitraire, fondée sur le ‘droit’ et sur la ‘raison’ ?

Pour St. Augustin l’histoire universelle s’identifie avec la lutte entre le bien et le mal. A travers cette lutte se décide l’instauration de la ‘Cité de Dieu’. Celle-ci ne peut pas ne pas être aussi l’authentique cité de l’homme. Elle seule est capable de ramener la diversité voire l’antagonisme des vouloirs humains à l’harmonie de ce qui est vrai, de ce qui est beau et de ce qui est bien. Elle seule maîtrise les subjectivismes et les volontés de puissance. Car à la racine de la Création tout entière et à la racine de chaque création particulière il y a un seul et même ‘ordre’. Et cet ordre est le reflet de l’Ordre divin éternel. De cet Ordre découle une ‘norme’ dont chaque être humain porte au profond de soi-même la marque. Même obscurément elle ne cesse de resplendir en lui. Malheur aux hommes et aux Etats dont le vouloir va contre cette norme !

Les temps nouveaux perdent la relation verticale à la Norme absolue. La cité de l’homme, désormais, sera pour l’homme, à partir de l’homme et autour de l’homme. Alors surgit la redoutable question: comment fonder le droit en l’absence d’un fondement divin ?

Le
droit pour un Machiavel ? Il n’a plus essentiellement besoin d’un garant divin. Il s’impose lui-même à partir des faits. Ne suffit-il pas à un ‘désordre’ d’être ‘établi’ pour devenir ‘ordre’ ? Les moyens se justifient par eux-mêmes. Il suffit qu’ils réussissent. L’ordre public s’identifie à l’efficacité politique, c’est-à-dire à une sorte de ‘physique’ ou de ‘mécanique’. Le succès du Prince est sa maîtrise du jeu des forces et des passions humaines. Sa ‘gloire’ suffit à le justifier. Dès lors la ‘virtu’ n’a plus grand chose à voir avec la vertu morale. Elle s’identifie à la force, à la puissance, à la virtuosité, au génie d’exploiter la fortune...

Le fondement du
pouvoir pour un Jean Bodin ? Le pouvoir d’Etat doit être absolu et trouver une justification absolue. D’où peut lui venir cet ‘absolu’ nécessaire ? Il ne peut venir d’un vouloir, toujours subjectivement relatif. Il ne peut venir que de la ‘nature’ des choses, de la nature de l’Etat. Nature fondamentale se traduisant en lois fondamentales auxquelles la monarchie absolue elle-même doit être soumise.

La ‘
souveraineté’ pour un Grotius ? Elle s’identifie avec la ‘souveraineté du peuple’. Ni l’Etat, en effet, ni le Prince ne sont des absolus. Le peuple, oui. Cet absolu se fonde sur la ‘nature’ essentiellement sociable de l’homme.


Règne prométhéen

Resterait à étudier plus en détail comment ce possible est déjà donné en germe à partir de la révolution néolithique. Comment la puissance d’analyse des Grecs s’épanouit en l’efficacité du
mécanisme. Comment la rupture judéo-chrétienne lui ouvre un espace quasi infini. Comment par une série de révolutions épistémologiques et pragmatiques, dans la réciprocité dynamique du texte scientifique et de la texture technologique, s’est mis à proliférer l’artifice. Pourquoi la croissance du progrès constructeur s’est faite exponentielle. Et pourquoi en Occident...

Pendant de longs millénaires l’homme est un nomade prédateur. Il chasse. Il pèche. Il cueille fruits et graines. L’homme vit alors en symbiose avec la nature. Il subit sa domination. Il n’attente à la nature que dans les limites de ses besoins vitaux. Ce n’est que très récemment – sur l’échelle des temps préhistoriques – qu’a lieu un ‘décollage’. Lent d’abord. De plus en plus accéléré ensuite. La révolution néolithique.

L’homme devient de plus en plus agressif à l’égard de son environnement naturel. Il construit son monde dans la distance d’avec la nature. Il ne se contente plus de cueillir ou de chasser. Il force la terre à produire. Il enferme les bêtes. S’enchaînent alors logiquement toute une série de changements. Il faut se fixer. Il faut construire. Il faut se regrouper. Il faut s’organiser. Il faut se spécialiser. Il faut échanger. Il faut se défendre. Il faut inventer des outils nouveaux...

Désormais il y aura comme une accélération qui s’accélère. Durant longtemps l’outil n’était qu’une sorte de prolongement de la main de l’homme. Il va prendre de plus en plus d’autonomie. Activé par l’énergie des éléments naturels d’abord, et par l’énergie motrice artificielle ensuite. De l’outil à l’outil de l’outil. De la machine simple à la machine de plus en plus complexe. La machine se substituant à l’homme tout entier, à ses muscles d’abord, à ses nerfs et à ses réflexes ensuite, à son cerveau enfin. De la machine universelle à la machine spécialisée. De la machine de force à la machine de plus en plus cybernétique. De l’automatisation à l’automation...

Il faut prendre la mesure de ce troisième règne que l’homme a instauré entre lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le règne de la croissance de l’artifice. Gigantesque système qui se met en place progressivement. Un système d’articulation. Un système d’outilité. Un système exponentiel
producteur de progrès. Il se déploie de façon accélérée en spires de plus en plus amples dans une spirale grandissante. Exponentielle.

Une
limite à cette expansion croissante du progrès est-elle même pensable ? Embrayée sur la croissance exponentielle de l’outil et portée par son euphorie, l’idéologie du Progrès se prenait pour l’absolu incontournable. Cela a duré trois siècles. Aujourd’hui la limite en fait le tour.


Contre le vertical enracinement

Contre ce vertical enracinement créateur d’humanité, antagonisme radical de la schizoïdie, l’acharnement s’est fait extrême. Là, de cette intériorité, Dieu devait être chassé avec beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités. Mais de là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C’est ontologiquement impossible.

Vous ne pourrez jamais l’expulser. De même qu’un arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu’une rivière ne peut nier sa source. C’est impossible. Vous pouvez seulement le
refouler. Et l’entreprise de refoulement s’est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l’implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La gloire de l’homme était en cause. Et sa puissance. Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds mécanismes de défense on s’est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire des ‘sciences’ dites humaines, depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la finalité occulte de leurs lucididés et l’ampleur de l’acharnement thérapeutique pour ‘sauver’ l’homme de lui-même, c’est-à-dire pour le ‘sauver’ de sa filiation divine.

De guérison point, cependant. On croyait que l’homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l’homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s’épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau des jardins zoologiques. C’est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer... On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l’Esprit est promis à la mort.

L’homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ?

Et si l’homme, aujourd’hui, l’homme occidental, malade de partout, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d’eau qui, au travers de l’incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.


L’inconscient orphelin

Un inconscient qui s’enlise dans la clôture du ‘ça’ pulsionnel ou structural. A la place des profondeurs humaines ouvertes à l’Autre plus intime que nous ne le sommes jamais à nous-mêmes. Un père mythique qui n’a plus de substance ni de réalité, laissant un inconscient orphelin. A la place du Père de qui vient toute paternité et qui, par agapè, dit son Verbe, engendrant son Fils et une multitude de ses frères.

Jean Tauler, cinq siècles avant Freud, éclaire les épaisses ‘instances’ qui stratifient l’inconscient. Il en compte jusqu’à quarante, les comparant à des peaux d’ours noires et gluantes. Avec infiniment plus de perspicacité, il dévoile les profonds mécanismes de méconnaissance et de défense qui s’interposent entre ces fausses profondeurs dans lesquelles l’homme farfouille avec complaisance et les plus profondes profondeurs où le Père, dans l’éternel maintenant, engendre son Fils, et avec lui, tous ses fils.

Mais le schizoïde enfermement méconnaît ces mécanismes de méconnaissance et défend ces mécanismes de défense. Voilà donc cet homme qui, pourtant,
"passe infiniment l’homme" enlisé dans les ‘peaux’ nauséabondes. Il a beau en soulever, il en reste d’autres. Peut-être ne tient-il pas du tout à les soulever toutes ! Comme s’il avait l’appréhension qu’en soulevant la dernière il ne tombe, horrifié, dans un abîme de lumière, devant abandonner ses nyctalopes ‘certitudes’.

Il vaut sans doute mieux les hanter de mythes. Oedipe suffit à son divertissement.


Le discours de l’inconscient

Derrière
ce que dit l’homme est désormais postulé un pur dire obéissant à la stricte loi du système linguistique. Derrière la parole, il y a une structure qui devient le seul lieu d’intelligibilité du discours. Inconscient et structure se reconnaissent une identité de nature. Et comme des deux l’un resterait silence absolu et opacité confuse sans l’autre, c’est la structure qui permet à l’inconscient d’accéder à l’intelligibilité. Le structuralisme veut régir désormais les deux sciences de l’inconscient que sont la psychanalyse et l’ethnologie.

Derrière la multiple variété des discours culturels ne reste que ‘le’ discours. Un seul et unique discours. Inconscient. Impersonnel. Intemporel. Uniforme.
Pur langage à l’état nu. Reste donc l’infinie finitude du ‘il y a’, englobant absolu de tous nos possibles. Ce à-partir-de-quoi nous sommes, nous pensons, nous savons, mais que nous ne pouvons plus penser. Existant depuis toujours avec la massive solidité d’une chose. Ça parle. Ça désire. La psychanalyse et l’ethnologie s’y reconnaissent sans pourtant y avoir accès.

En 1966, avec
Les mots et les choses, Michel Foucault boucle froidement la finitude du discours de l’inconscient sur elle-même. Aussi bien la psychanalyse que l’ethnologie ne traversent plus le champ du savoir sur l’homme qu’en rejoignant archéologiquement ses limites, à savoir ce discours qui se dérobe à toute signification et sans lequel, pourtant, un savoir sur l’homme reste impossible. L’homme serait apparu dans une place vide du savoir, dans une fêlure de la cohérence de l’espace épistémologique classique. Ce sont les sciences humaines qui ont occupé ce vide. C’est en constituant l’homme comme objet du savoir qu’elles font l’homme. Les sciences psychologiques et sociales, cependant, ne sauraient occuper longtemps cette fêlure. De nouveaux savoirs surgissent. Des savoirs plus critiques et plus fondamentaux. Des savoirs qui défont l’homme.

Ainsi la psychanalyse et l’ethnologie. Ces sciences – en fait des
contre-sciences – contournent les représentations que les hommes et les cultures peuvent se donner d’eux-mêmes pour s’approcher d’une région fondamentale où se jouent les rapports de la représentation et de la finitude. Là, il y a ce qui à la fois se dérobe et résiste, un texte fermé sur lui-même, un grand système despotique et vide. Le fait nu de la norme, de la règle, du système.

La boucle se boucle sur la finitude du
pur langage nu et vide, à jamais extérieur à l’homme. L’homme se voit reconduit au nulle part du sens d’où il émerge. Retour à la sérénité du Discours de l’Inconscient... Au fond, la sérénité de l’insignifiance. Quelle différence avec la mort de l’homme ?


Illusions

La
modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de ses illusions. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l’admettre ?

Fatal enchaînement d’un refoulement, d’une schizophrénie et d’un enfermement. Le grand enfermement de l’homme sur l’homme. Fatale alternative à la métanoïa ! L’autistique raison close sur elle-même jusqu’à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la modernité se bat jusqu’au désespoir et jusqu’à l’absurde avec cette question radicale.

Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais l’homme est responsable de l’homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l’homme. Mais si l’homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera ? Comment l’homme pourra-t-il se justifier ? Il reste le refuge dans la sublime illusion de l’homme impeccable ou le réflexe infantile de rejeter la faute hors de soi.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l’Alliance, qui lui donne sens. A l’homme devenu ’suprême’ revient la tâche d’inventer l’homme. La tâche de Sisyphe d’inventer inlassablement l’homme ! C’est à lui que revient alors la charge d’être créateur et fondateur radical de vérité, d’être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout !

Mais où commencer et où s’arrêter entre la belle ’idée’ de l’Homme et le "réel" de l’humain trop humain ? Comment l’homme va-t-il se donner une généalogie ? Comment va-t-il se refaire une virginité ? Comment l’homme va-t-il se construire sa ’bulle’ de survie ? Où va-t-il puiser le sens ? Il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention se mettre d’accord sur les conventions ?

Il reste à l’animal sacralisateur qu’est l’homme la panthéiste sacralisation des ’valeurs’ schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des ’ismes’. Et les ’Maîtres Penseurs’. Le soupçon à l’infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les ’systèmes’ totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d’Utopia... Ou Archipel du Goulag ? "Horizon indépassable" ? Mais la forêt n’est-elle pas l’horizon indépassable du chimpanzé ?

Seule ’transcendance’ à cette immanence du possible schizophrène, la fuite en avant du progressisme scientiste ou les paradis artificiels de l’idée ou de la drogue ! Mais que signifie une révolution qui renvoie le même homme dans les mêmes clôtures ? Que signifie un ’Progrès’ qui ne tourne qu’en bouclant sur elles-mêmes productions et consommations ? La cohérence la plus logique de la condition schizophrène ne serait-elle pas la démesure nihiliste ? Drame d’une démesure infiniment libérée prise au piège d’une clôture qui ne peut être jamais à sa mesure !

Mais peut-être commençons-nous à pressentir, aujourd’hui, comme une fracture de l’histoire où l’homme est appelé à expérimenter, fut-ce par l’absurde, que l’homme passe infiniment l’homme. Sans doute l’impasse n’est-elle pas fatale. Pourquoi cette même judéo-chrétienne dynamique qui ouvre les démesures n’ouvrirait-elle pas encore, comme toujours, l’infini espace de l’AUTRE ?


Refoulement

La lucidité moderne voudrait vivre ‘seulement avec ce que l’on sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l’on veut savoir ? En fait cette modernité en sait plus qu’elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Car elle a connu au sens biblique où l’homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. La culture moderne a beau protester, elle ne peut pas faire comme si la rencontre n’avait pas eu lieu. Une si passionnée étreinte avec l’Autre au cours d’une si longue histoire d’amour...


Singer Dieu

Là où l'Alliance appelle à l'imitation –
soyez parfaits comme votre Père du Ciel est parfait – l'anti-alliance se crispe sur un néant gonflé d’orgueil. Coupé du Souffle divin il ne reste plus à l'homme que de singer Dieu. Cette condition inauthentique, dès lors, s'entretient par mimésis. Une mimésis conflictuelle, car l'impossible coadéquation de l'homme schizoïde avec le Dieu de l'Alliance ne peut que nourrir le ressentiment. On ne refuse pas l'alliance sans refoulement et sans violence. Et lorsque le regard de l'homme sur Dieu est perverti, le regard de l'homme sur l'homme ne peut pas ne pas l'être à son tour. La violence mimétique joue en escalade. Elle conspire. L'homme est si profondément fils de l'Alliance qu'il ne la rompt pas sans nouer des pactes fondés sur la vanité mimétique. On se dit l'un à l'autre... L'audace vient de ces démissions partagées. Et l'insignifiance se donne ainsi fausse contenance.


Le fils prodigue de la modernité

C’est une chose étonnante que de découvrir même au creux de notre désarroi un souffle qui atteste avec force le mystère de l’Autre en nous-mêmes. Il suffit de pousser le vide assez profond. Mais nos encombrements ne sont-ils pas trop massifs ? Et nos alibis trop bétonnés ?

En un monde où les détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs lucidités démystificatrices et sûrs de leurs incertitudes. En un monde où les significations, ayant perdu les références, tournent en rond, piégées en leur nominaliste tautologie. En un monde où les référentiels eux-mêmes se mettent à flotter au gré des conventions voire des modes...

Mille et une raisons du soupçon militent aujourd’hui en faveur des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande conjration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s’étale un consensus de démission.

Il est vrai que la déroute spirituelle s’arrange à caresser nos démissions dans le sens du poil. Ces épidermiques connivences avec l’actualité garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le vent devient l’impératif catégorique de nos déracinements.

Si la faillite du sens est d’actualité, il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la liquidation.

Imagine un instant qu’atteintes par la contagion s’éteignent les voix rebelles de l’Esprit et se taise le petit reste des protestataires du sens. Combien de temps, penses-tu, le monde survivrait-il ?

On croit l’énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle. Son entropie est plus implacable qu’en toute autre énergie. L’énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d’imperceptibles fragments de démissions accumulées, par d’innocentes minuscules démissions juxtaposées.

Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l’illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le "on" qui démissionne. Donc aucun n’ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées.

Il faut à ce monde spirituellement anémique des prophètes, des hommes de l’Esprit, qui témoignent de l’ouvert infini du sens et, partant, de l’espérance.


Sans recours

Voilà donc le possible de l’homme livré à lui-même. Une grande euphorie pour celui qui se veut être ‘maître et possesseur’ de toutes choses. Mais, en même temps, une tâche qui se fait infinie. Car désormais il s’agit de fonder ses fondements, de certifier ses certitudes et de valoriser ses valeurs. Sans recours.

Toute justification s’étant interdit un
dehors d’elle-même, c’est désormais à l’intérieur de la clôture qu’il faudra fonder et justifier. Le vrai, par exemple, ne pouvant plus se fonder autrement que par la seule non-contradiction à l’intérieur d’une totalisation schizoïde. Dès lors seule l’articulation interne, c’est-à-dire la méthode, est capable de faire la vérité. Empirismes et rationalismes se justifient tour à tour par une insistance sur un ‘je perçois’ ou un ‘je conclus’. Phénomènes ou rapports logiques, qu’importe au fond puisque l’intelligence reste prisonnière de son seul possible. Comment dépasser désormais les criticismes, les utilitarismes, les relativismes, et tant d’autres ‘ismes’ à haut coefficient d’incertitude ?

Quelle justification reste possible ? Lorsqu’il n’y a plus de valeur qui ne soit enclose dans les limites de l’ ‘humain trop humain’. Lorsque toute légitimation tourne en rond, autour d’elle-même. Lorsque tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer.

La raison coupée du réel absolu, la raison renvoyée à sa propre justification par elle-même, ne peut pas ne pas promouvoir son ‘Etre suprême’. Au pluriel ! Nature. Cosmos. Humanité. Société. Progrès. Science. Etat...

Rationalisations multiples. Autant de mécanismes de défense ! Chaque fois un retour du refoulé sous un avatar différent. Recherche désespérée, sans cesse reprise, d’un ultime sacral dans un des possibles humains. Une efflorescence en ‘ismes’ !

Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais s’il n’y a plus d’arbitre ?

Enfin, suprême illusion schizophrène, l’homme impeccable. Combien de temps cela peut-il tenir sans cinglante déconfiture ? Face à l’absolu du mal... Face à l’incontournable de la négativité... Que devient l’homme faillible sans radicale possibilité de pardon ? Si l’homme est responsable sans recours, ‘qui nous pardonnera ?’, pour reprendre la question du moderne Camus. Et sans pardon reste-t-il autre chose que la honte ou la fuite ? Souvent les deux en même temps.