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Dieu refoulé



La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n'a cessé de nouer sa cohérence dans l'autistique constitution d'un espace de pure immanence. Contre le Père. De cet espace – culturel, mental, épistémo-logique, pragmatique – de stricte 'humanité', il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d'une origine purement parthénogénétique à partir de la seule vierge Athena. De trop, le Père de l'Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le saint Esprit!


Chasser Dieu hors de notre paradis

De cet espace – culturel, mental, épistémologique, pragmatique – de stricte 'humanité' il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d'une origine purement parthénogénétique à partir de la seule vierge Athena. De trop, le Père de l'Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le saint Esprit!

Pourtant on n'en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de toute logique et de toute cohérence. Car la logique et la cohérence ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative!

Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec l'Autre. L'homme n'en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.


Dieu peut-il être chassé des profondeurs humaines?

De là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement impossible. Vous ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu'une rivière ne peut nier sa source. C'est impossible. Vous pouvez seulement le refouler.

Et l'entreprise de refoulement s'est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l'implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La gloire de l'homme était en cause, et sa puissance, et sa gloire.

Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds mécanismes de défense, on s'est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire des ‘sciences’ dites humaines, depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la finalité occulte de leurs lucididés et l'ampleur de l'acharnement thérapeutique pour ‘sauver’ l'homme de lui-même, c'est-à-dire pour le ‘sauver’ de sa filiation divine.


Négative théologie

La raison la plus profonde de l'unidimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu'une des faces du mystère humain c'est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L'
endroit d'un envers. L'envers d'un endroit.

Le refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le
même crie négativement l'autre. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Là où la totalisation schizoïde expérimente l'ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l'absolu neutre côtoyant l'absolu néant se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais d'intersection aussi. Et de symétrique inversion.

Ce sur quoi toute notre recherche sans cesse converge, la
béance, trouve là son lieu propre. Comme un ‘trou noir’ qui happe les trompeuses consistances. La béance semble s'abîmer dans le néant. En fait elle ouvre aux sources. Elle accule l'anthropo-logos aux extrêmes. Non pas pour sa mort. Mais pour sa résurrection.

Une
anthropologie négative ne peut que situer dans l'humour radical les positivistes consistances. C'est en leur cœur qu'elle surgit. Et c'est dans leur négation qu'elle procède. Dialectiquement.


Dieu refoulé

Non pas la ‘divinité’ abstraite, fruit de la raison que la raison peut mettre entre parenthèses ou exclure. Mais ‘Je Suis’ rencontré concrètement et existentiellement à travers une expérience historique. L'homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si cette rencontre n'avait pas lieu. Si l'expérience personnelle lui est refusée, du moins participe-t-il de la rencontre communautairement historique. Il ‘connaît’... au sens biblique! Même s'il fait semblant de ne pas connaître. Il ‘connaît’ parce que toute sa culture ne peut pas ne pas connaître.

On ne lutte pas toute une nuit – comme Jacob – avec l'Autre sans se retrouver déhanché le matin.

A partir de l'expérience judéo-chrétienne l'athéisme prend une dimension et une signification radicalement différent
es de ce qu'il peut être en d'autres espaces.

Parce que Dieu s'est révélé comme le Toute-Autre ‘Je Suis’. Parce que l'homme est créé et continue à se créer dans et à partir de cette révélation.

Ouverture d'une infinie liberté créatrice de l'homme créé à l'image de ‘Je Suis’ et éduqué – conduit hors de – en Alliance avec lui. C'est une telle liberté, ouverte radicalement par la rencontre de l'infini de ‘Je Suis’, qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique. L'homme divinisé par grâce de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu! Dès lors il reste à Dieu de mourir pour que l'homme puisse être absolument pour lui-même son Dieu.

Mais ‘Je Suis’ résiste infiniment à la mortalité. C'est vainement que l'homme s'ingénie à faire mourir celui qui est Résurrection et Vie. L'homme peut simplement le refouler! Pendant ce temps Dieu, selon l'expression biblique, ‘s'en amuse’!


Contrastes

Pour prendre la mesure de l’étende de cette schizoïdie conquérante et de la perte des liens ontologiques, il faut, par contraste, revenir aux possibilités de l’espace culturel qui précède. Par exemple, saint Augustin. Par exemple, saint Anselme.

Saint Augustin. La vérité est sa passion et son angoisse. A l’inverse de la philosophie antique, il ne la cherche pas du côté des vérités transcendantes. Comme Descartes, plus de dix siècles après lui, il veut la tirer d’évidences immédiates données à la conscience. Tu doutes ? Mais peux-tu douter du doute ? Non. Si enim fallor, sum. La vérité appelle. Il faut la chercher. Elle ne se fabrique pas. Elle se laisse trouver. Entre en toi-même. C’est à l’intérieur de l’homme qu’habite la vérité. Et si tu éprouves que ta propre nature est encore changeante, alors transcende-toi toi-même.

La vérité en toi-même ? Oui. Mais elle n’est pas ta propriété. Elle ne vient pas de toi-même. Tu la trouves à condition que tu restes ouvert sur l’Autre. Elle te vient d’une sorte d’irradiation naturelle de la vérité divine en toi. Elle resplendit en toi. Elle active ton esprit. C’est à sa lumière que tu comprends et que tu penses. En même temps tu fais l’expérience de l’intemporel et de l’absolu. Tu te sens émerger dans le monde de la vérité.

Cette vérité n’est pas abstraite. Elle est ‘loi éternelle’ du plan de Dieu sur le monde. Elle s’identifie à l’Amour. Les lois du Bien sont inscrites de façon ineffaçable dans le cœur de tout homme. Il y a comme une pesanteur du cœur, quelque chose comme une loi de gravitation vers les valeurs divines. Tu ne coïncides avec elles qu’en tombant en leur lieu naturel. En communiant à l’Amour. Le reste n’a plus tellement d’importance. Dilige, et quod vis fac.

Saint Anselme. Faut-il commencer par comprendre ou commencer par croire ? Neque enim quaero intelligere ut credam, sed credo ut intelligam. Je crois pour pouvoir comprendre. Il faut en effet croire pour expérimenter et expérimenter pour comprendre. La foi est première. C’est elle qui appelle l’intelligence. Fides quaerens intellectum. Une telle évidence ne peut venir que d’une originaire inondation de lumière. Lorsque la présence de Dieu se donne dans cette lumière. Or tout homme porte au plus profond de soi cette illumination. S’il y reste aveugle, c’est que sa liberté n’est pas en accord. On ne communie avec la vérité des êtres qu’en se conformant au dessein de Dieu sur eux. Car c’est ce dessein qui est identiquement leur raison et leur essence. Il s’agit là encore d’entrer au-dedans de soi. Le soliloque de l’âme, l’entretien de l’âme avec elle-même ne peut pas ne pas être en même temps un dialogue de la créature avec son Créateur. Pour cela il suffit de demander. Il suffit de prier.

Prouver Dieu ?
Mais est-ce nécessaire ? N’est-il pas plus intérieur à toi que tu ne l’es à toi-même ? Son concept ne fait-il pas profondément partie des concepts fondamentaux de ton esprit ? Tu fais l’expérience du parfait au cœur de l’imperfection et celle de l’absolu au milieu du relatif. Pour Augustin Dieu ne peut d’aucune façon être la ‘conclusion’ d’un raisonnement causal. Tu ne peux le comprendre. Si comprehendis, non est Deus. Déjà tu es compris par lui. Déjà tout est englobé par lui. Déjà ton esprit ne s’épanouit qu’en lui. Déjà ta vérité ne grandit que dans la vérité du Logos illuminant tout homme.

Voici l’argument du Proslogion de Saint Anselme. Dieu est un être tel que rien de plus grand ne peut être pensé. L’insensé comprend cela même s’il ne comprend pas que cet être existe. Autre chose est être dans l’intelligence. Autre chose est exister. L’être qui est tel que rien de plus grand ne saurait être pensé ne peut être dans le seul intellect. Même s’il n’était que dans l’intelligence, on pourrait concevoir qu’il est aussi dans la réalité. Ce qui est plus. Si donc l’être dont on ne peut concevoir de plus grand est dans la seule intelligence, ce même être dont on ne peut concevoir de plus grand est quelque chose dont on peut concevoir quelque chose de plus grand. Mais cela ne peut être. Il existe donc un être dont on ne peut concevoir un plus grand et dans notre pensée et dans la réalité.

Le moine Gaunilon objecte: on ne saurait conclure de l’idée que nous avons d’une chose à son existence réelle. Autrement on pourrait démontrer l’existence des ‘Iles Fortunées’ à partir de l’idée que nous en avons, les concevant les plus belles de toutes ! Gaunilon aurait la raison pour lui si Dieu, à l’instar des Iles Fortunées, n’était qu’un objet
contingent de notre pensée. Pour Anselme il s’agit d’une présence nécessaire. Il s’agit de l’existence de Dieu comme nécessairement liée à la pensée. Ainsi l’Idée de Parfait n’est-elle rien d’autre que la présence en nous de cette lumière inaccessible dans laquelle nous voyons qu’on ne peut pas penser qu’il n’est pas. Notre pensée atteint là, à la limite d’elle-même, son au-delà. En même temps elle découvre Celui qui contraint notre pensée à se dépasser.

Si l’argument n’était, selon Kant, qu’une ‘preuve de Dieu par concepts’, alors on se trouverait effectivement en face d’un sophisme. Mais Anselme ne conclut pas du logique au réel. Il ne tire pas l’existence de la conception que nous nous en faisons. Il donne pour objet de la pensée non pas le concept, ni même l’idée de l’Etre, mais l’Etre même qui lui est présent. La Présence de dieu dans l’âme, réelle mais obscure, qu’il s’agit d’amener sous la claire lumière de l’intelligence. Il est vrai que notre âge imprégné d’idéalisme a beaucoup de peine à entrer dans une telle perspective d’un réel plus réel plus grand que nos possibilités sur lui.


Une psychose de la culture !

Une fois Dieu refoulé, une fois l’Alliance rejetée, reste la souveraineté schizophrène. Le repli autistique de l’humain sur soi-même. La raison enfermée sur elle-même jusqu'à la déraison. Cette schizoïdie moderne n’est pas un fait neutre. Il s’agit d’une schizophrénie coupable. C’est justement cette culpabilité qui se refoule.

Le combat de Jacob n'en finit pas. Il laisse le protagoniste visible avec la hanche démise... Une rupture des articulations, plus manifeste aujourd'hui en cette fracture de l'histoire et crise de la modernité.

Une psychose de la culture... Un mal de la culture est infiniment plus grave qu'un mal de civilisation. Celui-ci ne met en péril qu'une somme d'articulations accumulées. Celui-là atteint le spécifique humain lui-même en sa matrice, là où ce spécifique se signifie dans sa gestation.

Et puisque l'humain est toujours moins ce qui est donné que ce qui se donne et donc se décide, le mal n'est pas sans faute. Et la faute n'est pas sans péché.

ILe ‘vous serez comme des dieux’ de l'originaire tentation a exercé une séduction particulièrement puissante sur la modernité en sa genèse et en son déploiement. Aucune autre culture n'a connu la tentation avec une telle force et n'y a jamais succombé avec tant de frénésie. Et porté à son paroxysme la violence théurgique. Comme si le péché devait bonder là où la grâce avait surabondée... La grâce de la rencontre avec l'Autre. Le péché de la schizoïdie du Même.

La lucidité moderne veut vivre ‘seulement avec ce que l'on sait’. Mais on ne sait jamais que ce que l'on veut savoir! Sur fond de refoulement. En fait la modernité en sait plus qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Elle ne peut pas ne pas savoir!

Puisqu'en sa matrice culturelle elle a connu. Au sens biblique où l'homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. L'homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu. Si l'expérience personnelle lui est refusée, l'expérience culturelle, communautairement historique, sans laquelle il ne serait pas ce qu'il est, a fait la rencontre. Bien plus, la modernité s'est faite dans la Rencontre. Dans l'étreinte.

Si le péché est fondamentalement rupture d'Alliance, l'exaspération de la schizoïdie moderne ne fait que réactualiser de façon paroxysmale le péché. Le mal que se sent la modernité aujourd'hui est une schizophrénie coupable. Une culpabilité qui, puissamment, se refoule!

Une fois l'Alliance rejetée, une fois Dieu refoulé, reste la schizophrénie. Repli autistique sur soi-même. La raison close sur elle-même jusqu'à la déraison.
Fatale alternative à la métanoîa.

Le protagoniste invisible... L’Autre invaincu. Le combat de Jacob avec lui n’en finit pas. Il laisse le protagoniste visible avec la hanche démise... Une rupture des articulations à tous les sens du mot, plus manifeste que jamais aujourd'hui en cette fracture de l'histoire.


Le drame de l'athéisme occidental

Il faut remarquer la signification radicalement originale de l'athéisme occidental. Un tel athéisme n'est possible qu'à partir de l'expérience judéo-chrétienne. Qui d'autre que l'homme révélé divin, peut réellement se substituer à Dieu? Qui d’autre que l’homme révélé 'fils', peut véritablement vouloir tuer le Père? En ses profondeurs, il s'agit d'un refoulement. Car celui qui est ainsi refoulé a été 'connu', au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré à travers une expérience historique, vécue communautairement et reprise en culture.

Même celui qui se dit athée ne peut faire comme si,
déjà, il n’était enfanté dans cette matrice culturelle. L'homme moderne ne peut donc pas ne pas être 'complexé' de Dieu! On ne lutte pas toute une nuit avec l'Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin.

Dieu refoulé comme est refoulée une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été 'connu', au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré. Même si un tel ou un tel peut croire ne l'avoir pas personnellement rencontré, la 'rencontre' pourtant le marque parce que, déjà, il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette histoire vécue, qui, elle, en a fait l'expérience vivante. L'homme moderne ne peut donc pas ne pas être 'complexé' de Dieu! On ne lutte pas toute une nuit avec l'Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin.

Mais finalement, est-ce Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l'homme qui se refoule devant Dieu?

L’athéisme occidental déborde de
transcendance judéo-chrétienne, et cela dans la mesure du refoulement. Il rejette l'exposante sans laquelle pourtant il n'est pas. Est éclairant à ce niveau le débat entre Marx et Stirner. Stirner a parfaitement saisi que l'immanence absolue ne peut pas ne pas démystifier et évacuer toute transcendance, quelle que soit la dénomination sous laquelle elle se présente: ‘Dieu’, ‘Humanité’, ‘Révolution’... Transcendance chrétienne ou laïcisée, peu importe puisqu'il y a toujours transcendance, puisqu'il y a toujours ‘plus’ qu'un neutre donné. Du moins Stirner est-il logique. En supprimant radicalement la transcendance, toute transcendance, il ne peut rester que la pure immanence d'un neutre quasi-néant.


Pourquoi refoule-t-on ?

On ne refoule pas l’agréable. C’est l’insupportable qu’on essaye d’expulser. Lorsque la situation devient trop gênante, trop pénible ou trop douloureuse. Essentiellement lorsqu’on n’arrive pas à supporter la vérité qui dévoile le mensonge et révèle le péché. N’est-ce pas toujours quelque chose comme une culpabilité qui ainsi, puissamment, se refoule?

Les cultures sont peut-être capables d’un plus grand refoulement encore que les individus. Le refoulé de la modernité est monstrueux. Il s’agit essentiellement du refoulement du Père de l’exposante judéo-chrétienne. Et, en symétrique inversion, le refoulement de celui qui, depuis les origines, est le père du mensonge.

La lucidité moderne prétend vivre ‘seulement avec ce que l'on sait’. Mais on ne sait jamais que ce que l'on
veut savoir! Sur fond de refoulement. En fait la modernité en sait bien plus qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Elle ne peut pas, en effet, ne pas savoir! Dès le sein matriciel, elle a connu. Au sens biblique où l'homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. L'homme moderne a beau protester. Il ne pourra jamais faire comme s’il était seulement sorti de la cuisse de Jupiter.


Mécanismes de refoulement

L'anthropologie négative n'a pas peur de dévoiler le mécanisme du refoulement. Dût-elle pour cela opérer une psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements. D'avoir enclos l'inconscient dans la caverne en faisant croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence de cette sotériologie en gnosticisme inversée.

Prenez une âme ‘bourgeoise’, c’est-à-dire une âme qui se retrouve et se complait dans le ‘Discours bien-portant’, tout en souffrant de certaines inadéquations. Vous la persuaderez sans peine que ses négativités sont de conjoncture et non pas d'état ni de décision. Car la voilà déculpabilisée en profondeur. Promettez lui de l'accorder à la consonance. Vendez lui une technique indolore qui ravale sa façade. Que ne ferait-elle pas pour racheter sa parfaite sortabilité? Et ça marche! Ça marche d'autant mieux que pour cela elle est priée à la caisse. Les bons comptes... Son praticien, bien sûr, s'y retrouve également. Elle se sent acquittée.

Toute une mécanique se met ainsi à fonctionner en systémique enfermement. Secrétant ses ‘révélations’ en clôture et ses thérapies de remplacement. En négative inversion théologique. Passant à côté de l'originaire conflictuel de la
violence théurgique.


Retrouver la lucidité et refuser le mensonge

Il n'y aurait pas refoulement s'il n'y avait pas conscience, écrit Simone Weil. Le refoulement est une mauvaise conscience. L'essence des tendances refoulées, c'est le mensonge; l'essence de ce mensonge, c'est le refoulement dont on a conscience.
Il faut tirer au clair les monstres qui sont en nous, ne pas avoir peur de les regarder en face...


Jusqu'à quel point ‘Je Suis’ peut-il être refoulé ?

Barbey d'Aurevilly a cette phrase lourde de signification: “Les hommes n'ont jamais eu le choix qu'entre deux religions: le judéo-christianisme et le panthéisme”. Refoulez ‘Je Suis’ et voici le panthéisme omniprésent. Qu'il est donc difficile d'être athée!

Dieu refoulé: tout devient dieu. C'est-à-dire
idole. Les Majuscules! La raison coupée du Réel absolu, la raison renvoyée à sa propre justification par elle-même, ne peut pas ne pas ériger ses idées en ‘absolu’. Toutes ses idées. Chacune de ses idées. Multiples rationalisations. Autant de mécanismes de défense. Chaque fois le retour du refoulé sous des avatars différents. Une floraison d'ismes.

A l'immanence du possible schizophrène, il ne reste d'autre dimension de ‘transcendance’ que celle de l'écoulement de la temporalité qui permet une fuite en avant. Le ‘Progrès’. Sacralisation d'une fuite en avant. Fuite en avant de l'homme chassé du paradis...

Surtout il n'y a plus de justification possible. Lorsque toute valeur se trouve enclose dans les limites de l'
humain trop humain, toute légitimation tourne en rond. Autour d'elle-même. Dès lors tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en oubliant les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre?

Enfin, suprême illusion schizophrène, celle de l'
homme impeccable. Mais cette illusion tient-elle devant tant de négativités engendrées? Et que devient l'homme désillusionné sans radicale possibilité de pardon? Si l'homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera questionne le moderne Camus. S'il n'y a plus de radical pardon possible, il ne reste que la honte ou la fuite. Et souvent les deux en même temps. Fuite honteuse qu'on décèle jusque dans les idéologies les plus séduisantes. Avec leur fausse mauvaise conscience qui choisit chaque fois l'explication qui ne la met en question que fictivement. Avec leur mécanisme de défense contre l'angoisse inhérente à la réelle décision. Avec leur réflexe manichéen de dissocier le bien et le mal en pure extériorité. Avec leur réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur l'autre...

A moins d'assumer son péché pour le révolutionner en grâce, l'homme, consciemment et beaucoup plus inconsciemment encore, ne peut qu'avoir honte. La honte se trouve les raisons pour supprimer l'
autre sans qui, fondamentalement, la honte ne serait pas.


Est-ce Dieu qui est refoulé? Ou est-ce l'homme qui se refoule devant Dieu ?

L'homme honteux se réfugie dans la caverne. Et là, ayant perdu le sens de sa raison, tourne désespérément en rond. Le grand enfermement. Ile d'Utopia. Société parfaite. Jardin zoologique. Asile d'aliéné. Archipel du Goulag...

Pour une intelligence malade de l'anthropocentrique schizophrénie une idéologie comme le marxisme peut représenter, selon la formule de Sartre, l'horizon indépassable de la modernité. Mais n'est-ce pas précisément parce que cette idéologie constitue, selon l'expression de J. Ellul, l'acrostiche géant de nos mensonges modernes?


On ne refoule pas impunément Dieu

On croyait que l'homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l'homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s'épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C'est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...

On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l'Esprit est promis à la mort.

L'homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera?

Et si l'homme d'aujourd'hui, l'homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer! Et suivre le mince fil d'eau qui, au travers de l'incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.


Négative théologie négative

Une des grandes questions que la modernité ne se pose pas est celle de son essence religieuse. Contre une telle question trop de mécanismes sont érigés en défense. Ne s'est-elle pas conquise elle-même ‘contre’ le religieux? N'a-t-elle pas libéré une plénitude d'immanence? Ne s'est-elle pas constituée dans le triomphe du "même" qui se produit à soi-même son ‘autre’, sans l'Autre?

Il n'est pas certain que le discours conscient explicite la totalité des profondeurs. Il est même évident – et cette évidence ne cesse de croître là où jusqu'à aujourd'hui régnaient des certitudes contraires – que se manifeste de plus en plus l'
Autre invaincu.

Ironie de l'histoire. Humour de Dieu. La mort pour Lui annoncée, revendiquée, proclamée, surprend ses annonciateurs, ses revendicateurs et ses proclamateurs. Et, paradoxe, jamais il ne fut plus étonnament question de Dieu. Fût-ce négativement.

Feuerbach:
C'est l'essence de l'homme qui est l'Etre suprême, et le tournant de l'histoire sera le moment où l'homme prendra conscience que le seul Dieu de l'homme est l'homme même. Homo homini deus.

Nietzsche:
Où est Dieu? s'écria-t-il. Je vais vous le dire. Nous l'avons tué! Vous et moi... N'entendons-nous pas encore le bruit des fossoyeurs qui portent Dieu en terre? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine? Dieu est mort! Dieu reste mort!

Sartre:
Dieu n'existe pas... Il faut en tirer jusqu'au bout les conséquences.

La théologie niée ne fait pas l'économie de la théologie. Parodie qui fonctionne mêmement dans la substitution des termes différents et se dit ‘anthropologie’. Théologie toujours. Doublement théologie même. L'une, positive, à la gloire de l'homme. L'autre, négative, qui ne cesse de dire apophatiquement la transcendance en creux et le chiffre de l'indicible mystère.

Car la béance reste incontournable. Et les plus extrêmes efforts de la modernité n'arrivent jamais à occulter – et plus le voudraient-ils, plus ils le manifestent en effet – l'irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine qui se joue dans l'espace de quelque chose comme une ‘négative théologie négative’.

Depuis que l'homme est homme, il s'efforce de surmonter une double crise: celle des moyens et celle des fins. L'histoire s'identifie à ces efforts et témoigne en même temps de leur échec inlassable. La modernité occidentale croyait avoir découvert le secret d'une définitive solution. Il suffisait de la formuler et de la mettre en application. Les formulations se sont succédées et quelques-unes sont même passées à l'acte... Que les idéologies se prétendant ‘libératrices’ soient au pluriel suffit déjà en lui-même à prouver leur réciproque inanité. Que leur concrétisation, là où elle a pu jouer, engendre la tyrannie et rien qui puisse dépasser la tyrannie et rien qui puisse permettre d'envisager un tel dépassement, achève la démonstration des impasses.

Auraient-elles même réussi à mettre en place, ne serait-ce qu'en une infime partie de notre monde, quelque chose comme un ‘paradis’, il n'y a aucune raison de croire que, le temps passant, quelques bienheureux ne se révoltassent contre la tyrannie du bonheur.

Depuis le premier, l'histoire boude les paradis terrestres. Et très certainement pour la même raison! Que pourtant l'homme moderne refuse d'admettre. On tourne et retourne mille questions, on formule les hypothèses les plus invraissemblables. Exceptée une. C’est pourtant elle qu’un si énorme refoulement désigne à la vérité.

La tentation, depuis l'origine de l'humanité, ne cesse de susurrer: ‘Vous serez comme des dieux’. Lorsque la séduction bascule du conditionnel dans la réalité l'homme découvre qu'il est dieu
et qu'il doit mourir.

En attendant il est nu. Il est en manque de costume. Il est en manque de coutume. Il est en manque de culture. La culture commence avec l'agriculture. Elle engendre la division du travail. Très vite c'est le meurtre du frère. Ainsi se joue archéologiquement le premier acte du drame théurgique. L'homme se découvre dieu sans dieu dans la
violence. Et depuis lors l'histoire grince...

Etrange inversion théologique... N'en déplaise à Auguste Comte, l'état ‘positiviste’ n'est pas moins ‘théologique’ que les états précédents. Il est même plus théologique que jamais. Mais autrement. L’état ‘théologique’ marquait encore les différences. L’état ‘positif’ les supprime, puisque c’est l’homme, désormais, qui se fait Dieu à la place de Dieu. Il n’est plus de science ‘humaine’ qui ne soit en même temps science ‘divine’. Cette subtile réciprocité se voit sans cesse occultée. Elle joue sur fond de rivalité conflictuelle qui ne se dit pas. L’obscure dramatique de quelque chose comme une théomachie. L’anthropos n’a pas fini de régler ses comptes avec le theos.

La théologie niée ne fait pas l'économie de la théologie. Au contraire. Les plus extrêmes efforts de la modernité n'arrivent jamais à occulter l'irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine. Seulement le drame sacral s’y joue en béance. A travers quelque chose comme une ‘négative théologie négative’.

La
béance, en effet, reste incontournable. Il arrive au sacré de se cacher sous cette autre forme de théologie qui s’appelle anthropologie. Il arrive même à celle-ci d’être doublement théologie. L'une, positive, à la gloire de l'homme qui veut être dieu. L'autre, négative, qui ne cesse de balbutier apophatiquement la transcendance en creux et le chiffre de l'indicible mystère.


Singulier crépuscule des idoles

Une bien étrange inversion de cette ‘Götzendämmerung’ annoncée naguère dans l'euphorie! Les idoles se mettent à vaciller. Toutes les idoles, spécialement ces belles
idées - 'eidôlon', 'eidos' - fabriquées par l’homme et bouclées en séduisants systèmes ou en pompeuses idéologies. Avec les 'maîtres à penser' de l’enclos l'un après l'autre déboulonnés et renversés.

Au moment même où l'homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se levaient les ‘maîtres penseurs’ du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les
Maîtres penseurs du soupçon n’avaient pas fini d'annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l'absurde annonçaient la mort de l'homme.

Beaucoup s'installent maintenant dans ce champ de ruines, tentés par la désespérance. D'autres, moins nombreux et plus lucides, découvrent que les déserts sont faits pour être traversés. C'est la foi en l'Exode qui fait la différence.

C’est
par l’absurde que l’enfant aimé du Père, devenu prodigue, expérimente maintenant qu’il est fait pour autre chose que de garder les cochons. Aujourd'hui, en cette fracture de l'histoire, n’est-ce pas par l’absurde que nous commençons à pressentir avec une évidence croissante que l'homme passe infiniment l'homme?


Dans la ‘bulle’

La totalité constituante n’est plus donnée absolument. Une ‘bulle’ se constitue ex nihilo. Elle se boucle en finitude. Elle flotte dans le vide sans recours. L’objectivité étant néantisée reste la subjectivité objectivée. Le sens constitué s’identifie au sens constituant. Les effets se rendent autonomes. La méthode se fait plus importante que les liens.

Impossible recherche d’un langage qui soit, selon l’espression de Rimbaud, l’âme pour l’âme. Le signe se trouve de plus en plus vidé face à l’ ‘objet’ qui fuit à l’infini. Le signe se coupe du référent. Le signifiant se coupe du signifié. C’est la subjectivité qui crée les signes et les signifiants. Le signe schizophrère s’éclate. La parole se désintègre. La parole humaine n’est plus à partir du sens mais se veut créatrice du sens. Le discours subjectif devient archéologiquement constituant.

Reste une anarchie nominaliste "créatrice" d’une infinité de langages et d’une infinité de confusions. Babel !


Le fils prodigue de la modernité

Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il garder les cochons avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri profond de l’Esprit dans ses profondeurs encombrées.

Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père: ‘Père, donne-moi la part d’héritage qui me revient.’ Et le père fit le partage de ses biens.

Peu de jours après, le plus jeune a rassemblé tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s’embaucher chez un homme du pays qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.

Alors il réfléchit: «Tant d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai: Père j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes ouvriers.»

Il partit donc pour retourner chez son père.
(Luc 15,11-20).


Garder les cochons...

Une fois enfermé dans l’enclos, reste-t-il autre chose à faire ? Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri profond de l’Esprit dans ses profondeurs encombrées.

Pourtant... N’est-ce pas dans un monde merveilleux que nous nous sommes enfermés ? Un monde où ‘vivre’ se conjugue avec tant et tant de facilités. Jaillissement d’inventions et de découvertes. Conquêtes scientifiques. Prouesses techniques. Perfectionnement de l’outil producteur. Abondance des biens de consommation. Extension des réseaux de communication. Amélioration des conditions de travail et des possibilités de loisirs. Progrès du pouvoir d’achat, de la médecine et de l’espérance de vie. Création d’équipements pour l’âme et pour le corps. Surabondance d’informations. Foisonnement des productions artistiques et culturelles. Pléthore d’assurances contre tous les risques imaginables...

Fils prodigue... La prodigalité n’est sans doute pas un si grand péché. Il lui arrive même plus d’une fois d’être vertu. Ici, cependant, il ne s’agit pas de n’importe quel prodigue. Il s’agit du
fils. Il s’agit même du cadet, sans doute le préféré. Le bien qu’il gaspille n’est sien qu’en alliance. C’est d’abord un bien de famille qu’il dilapide. Et, ce faisant, c’est un lien d’alliance qu’il rompt. Faut-il parler d’enfant gâté ? Les fils savent rarement le prix de la fortune familiale et le travail qu’elle a coûté aux pères. Comme si l’abondance était due et allait de soi. Aux moments d’euphorie, leur gaspillage est à la mesure de leur insouciante irresponsabilité. Ils ne commencent à peser le prix des ressources que lorsqu’elles se mettent à manquer.

C’est d’un bien de famille immense que les fils de l’Occident, et à travers eux tous les fils de la modernité du globe, sont héritiers. Pris de vertige devant leurs prouesses, ils l’ont oublié. Croyant que leurs ressources et leurs énergies, matérielles déjà, spirituelles surtout, étaient leurs comme la chose la plus ‘naturelle’ du monde. Il faut sans doute les défaillances et les échecs pour commencer à comprendre que loin d’être naturelles ces ressources nous viennent par héritage.

La modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de son impasse. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement euphoriques et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles. Elles se trouvent même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l’admettre ?

Fatal enchaînement d’un refoulement, d’une schizophrénie et d’un enfermement. Le grand enfermement de l’homme sur l’homme. L’autistique raison close sur elle-même jusqu’à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la modernité se bat jusqu’au désespoir et jusqu’à l’absurde avec cette question radicale.

Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais c’est à l’homme seul que revient la charge d’être créateur et fondateur de vérité, d’être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout ! Désormais l’homme est responsable de l’homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l’homme.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l’Alliance, qui lui donne sens. A l’homme schizoïde devenu ’suprême’ revient maintenant la tâche surhumaine d’inventer inlassablement l’homme ! Mais où commencer et où s’arrêter entre la belle ’idée’ de l’Homme et le ‘réel’ de l’humain trop humain ? Comment l’homme va-t-il se trouver une généalogie ? Comment va-t-il pouvoir se refaire une virginité ? A quelle source va-t-il puiser le sens ?

Désormais il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention (au singulier) se mettre d’accord sur les conventions (au pluriel) ?

Livré aux maîtres du soupçon... Quelle image de soi peut bien avoir l’enfant prodigue en essayant de se mirer dans les flaques troubles de son enclos ? Voici quelques reflets de lui-même que lui renvoient les Maîtres du soupçon. Cela prend des formes aiguës au tournant de notre siècle. Après le divin, voici l’humain soupçonné. Dans ses hauteurs et dans ses profondeurs.


Une fois l’Alliance rompue...

Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s’embaucher chez un homme du pays qui l’envoya dans ses champs garder les cochons.

Une fois l’Alliance rompue... Les choses peuvent-elles tourner autrement qu’après l’originelle rupture ? Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu’ils étaient nus. Reste la honte ou l’exhibitionnisme. La modernité opte pour le deuxième terme de l’alternative.

Le ‘péché du monde’ reste scandale pour la raison. Pourtant la raison ne fait que balbutier devant sa réalité.
L’homme est plus inconcevable sans ce mystère, écrit Pascal, que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. Comment rendre raison de ce mal mystérieux qui atteint si sournoisement notre culture ? Un mal sans doute beaucoup plus inquiétant que les diagnostics courants ne voudraient l’admettre. Quelque chose comme une psychose de la culture ! Avec ses symptômes autistiques et schizophrènes. Ce mal est-il innocent ? Est-il sans faute ? Est-il sans péché ?


L’enclos

La façon la plus rationnelle de garder les cochons est de commencer par enfermer ces bêtes parfois turbulentes derrière une clôture. Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’Autre. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Là nous nous sommes donné un monde de possibilités simplement phénoménales. Ce monde se caractérise sans doute par une extraordinaire multiplicité d’espaces riches et différenciées. Cette multiplicité, pourtant, ne fait que s’éparpiller dans le
même espace englobant. De cet espace est expulsé tout ce qui est ‘de trop’ dans l’enclos. C’est-à-dire l’essentiel. La mort. Le mal. Le péché. La grâce. La transcendance. L’accident. Le gratuit. Le mystère...

L’enclos suscite les ‘maîtres penseurs’ à sa mesure. C’est-à-dire lucides seulement jusqu’à l’
horizon indépassable de la clôture. Lorsque manque le sens qui donne sens toutes les logorrhées sont possibles. Il suffit de discourir... Courir de ci, de là. Mais, attention, pas au-delà des limites de l’enclos. On court ainsi jusqu’à l’étourdissement face aux questions essentielles.

Le grand enfermement.
Spécificité de notre modernité ! Un Michel Foucault en a marqué les contours. Du côté des prisons. Du côté des hôpitaux psychiatriques. De tant et de tant de côtés ! Ce besoin perfectionniste de classer et de mettre en cage. Aux beaux jours du Moyen Age le fou avait droit de cité parmi les hommes à part entière. Le débile cohabitait avec les autres enfants de la maison. Le malade, même à l’hôpital, restait entouré des siens. On logeait les morts au cœur du village. Mais le grand enfermement n’est pas seulement de nature sociologique. Ce sont les âmes qu’il fallait parquer. Ce sont les esprits, toujours rebelles, qui devaient se façonner aux limites étroites de l’enclos.


Alors il réfléchit

Au moment même où l’homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se levaient les ‘maîtres penseurs’ du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n’avaient pas fini d’annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l’absurde annonçaient la mort de l’homme.

Beaucoup s’installent maintenant dans ce champ de ruines, tentés par la désespérance. D’autres, moins nombreux et plus lucides, découvrent que les déserts sont faits pour être traversés. C’est la foi en l’Exode qui fait la différence.

C’est
par l’absurde que l’enfant aimé du Père, devenu prodigue, expérimente maintenant qu’il est fait pour autre chose que poure garder les cochons.

Aujourd’hui, en cette fracture de l’histoire, n’est-ce pas
par l’absurde que nous commençons à pressentir avec une évidence croissante que l’homme passe infiniment l’homme ?

Alors il réfléchit: “Tant d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai: Père j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes ouvriers.” Il partit donc pour retourner chez son père.

Une fois enfermé dans l’enclos, reste-t-il autre chose à faire ? Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri profond de l’Esprit dans ses profondeurs encombrées.


Père, j’ai péché

Dans l’enclos des cochons reste, possible, le seul cri authentique. Et le seul libérateur. Car l’homme révélé divin par grâce ne refuse pas cette grâce sans faire la bête. Lorsque l’homme se détourne de la Source de son être et de son sens, fatalement lui reste une étendue d’absurde. Il faut savoir prendre la mesure de ce contraste pour jauger la
distance qui sépare la perspective schizoïde sur l’homme de l’originelle vision chrétienne. En réciprocité d’Alliance le Père dit: Tu es mon fils. A l’instant même ton je t’est donné. Tu dis: Tu es mon Père. A travers l’abîme des profondeurs humaines se donne le vertical vis-à-vis. L’archéologique et absolu ‘Je Suis’. Source de l’être et du sens. Bien plus, Père.