I
Le `monde'



La grande et merveilleuse `maison' de l'humain... Elle peut malheureusement aussi devenir décharge de nos turpitudes.


Notre espace d'humanité

Il faut commencer par réfléchir sur la condition `spatiale' de l'humain qui est nécessairement `logé' quelque part. L'humain, en effet, habite un espace. Le sens habite un espace. Avant même que `je' ne devienne homme, déjà il y a un espace où le `çà' du sens de l'humain se déploie. Avant que `je' ne désespère, par exemple, déjà il y a un espace où `ça' désespère. L'espérance est présente ou absente d'un `Umberto'. Elle affecte qualitativement un milieu. Elle se vit et se respire comme le climat d'une contrée ensoleillée. Il y a des espaces où personne n'en parle tellement elle va de soi. Il y a des espaces où se fait criante son absence. L'espérance est donc logée différemment dans différents espaces à travers l'espace et le temps. Et elle y prend forme différemment.


L'espace dans l'espace

Est-il possible de mesurer un espace à l'intérieur de cet espace lui-même ? Donc nécessairement avec les instruments (d'analyse, de mesure...) de cet espace ? Une comparaison s'impose; elle vient de la théorie de la relativité einsteinienne. La longueur de nos mètres et la durée de nos horloges terrestres sont nécessairement déformées de par leur localisation spatio-temporelle. Nous ne mesurons jamais qu'à la mesure de nos déformations. Cela n'empêche pas la théorie de la relativité de pouvoir être formulée. Mais cela n'est possible qu'à travers une `sortie' - intellectuelle sans doute - de notre espace `naturel' du pensable et du possible.

Il faut donc sortir. L'esprit le permet. L'intérieur ne devient intelligible pleinement qu'à partir de l'extérieur. C'est du `dehors' et du dehors seulement que le `tout' s'éclaire en vérité. Mais peut-on sortir jusqu'à l'infini ? Sans doute est-ce là `bris' à jamais condamnée et qui pourtant ne doit pas condamner l'effort à la limite.


Englobant

Il ne s'agit pas de l'espace abstrait de la géométrie. Il ne s'agit pas seulement de l'espace physique des extensions matérielles. Il ne s'agit qu'accessoirement des terrains jalonnés du géographe. Il s'agit essentiellement de l'espace humain. Une fois qu'on a souligné cet humain, toutes les autres dimensions, même les plus `matérielles' ou les plus `abstraites', vont s'y retrouver.

Il s'agit de l'espace humain total. Un espace pluridimensionnel avec toutes ses dimensions `humaines', géographiques, écologiques, géopolitiques, économiques, culturelles, épistémologiques, pragmatiques, spirituelles...

Il s'agit de notre espace d'humanité. Notre `oïkos'. Notre maison d'humanité qui appelle une `écologie' du souffle.

Différentes images peuvent s'en donner. Il y a le `territoire' qui délimite l'espace vital. Il y a la `sphère' qui englobe un possible ou une influence. Il y a la `bulle' de la science fiction qui enferme les conditions de survie dans n'importe quelle situation. Il y a la `coquille' dans laquelle se retire une frileuse suffisance. Il y a la `maison' qui abrite un foyer d'intimité.

Cet espace a une épaisseur. Il s'est historiquement constitué. Non seulement par accumulation de strates superposés mais essentiellement à travers la dynamique spécifiquement humaine des rencontres, des affrontements, des luttes et des défis sans cesse rencontrés et sans cesse provoqués. Cette fondamentale historicité de notre espace relativise nos actualités pour nous situer dans la longue durée.

Le `monde' est ainsi le concept totalisant de l'englobant de notre espace d'humanité, et, partant, du contenant de notre condition humaine.


Imago mundi

En fait, cette idée de l'englobant n'a surgi que tardivement dans la prise de conscience humaine. Durant de très longs millénaires, l'homme se sentait vivre sur quelque chose comme une immense surface plane. Chaque groupe humain se situait en territoire connu quelque part au centre de ce plateau. Au-delà s'étend un vaste no man's land. Du côté des extrêmes, là où l'horizon dessine la rencontre avec la voûte céleste, les limites restaient inabordables. Elles pouvaient seulement être habitées par l'imaginaire.

C'est une telle image du monde, profondément sécurisante, qui va être bouleversée avec la vision de notre terre comme un corps céleste. Devenu sphère, avec la possibilité d'en faire le tour, le monde devient en même temps pensable. Il se centre sur lui-même. Il se centre sur nous. Finalement il ne voudra plus dépendre que de nous. Sphère relative perdue dans un univers quasi infini. En quête de son référentiel. Laissé désormais à lui-même, notre monde-sphère va courir son aventure. Entre sécurité et insécurité. A travers le risque.


Espace d'intégration

Chaque espace d'humanité - qu'il soit personnel, social ou culturel - intègre et exclut. Il intègre ce qui est compossible avec ses préalables. Il exclut ce qui refuse cette intégration. Entre cette intégration et cette exclusion se joue en fait son originalité. Dis-moi ce que tu intègres et ce que tu exclus et je te dirai qui tu es.

Ce qui est ainsi intégré est de l'ordre de l'englobé. Mais un englobé - comme les éléments dans un tout - ne trouve son sens et sa raison qu'à l'intérieur d'un englobant. Concrètement, le discernement n'est pas toujours facile, l'englobé se prenant pour l'englobant. Sans oublier qu'un 'englobant' peut se trouver 'englobé' à un niveau plus large.

Dis-moi ton englobant. J'entends l'ultime espace hors duquel il n'y a plus pour toi que vide et in-différence. Donc l'espace total de la 'maison' que tu habites et qui te donne tout ce dont tu as besoin (matériellement, socialement, psychologiquement, intellectuellement, spirituellement) pour vivre et pour survivre. Ton absolu 'oïkos'.

Un espace humain est très différent d'un autre espace humain. Cette différence est la marque propre de la liberté. Se révèlent dès lors d'une importance capitales ces questions: Quelles sont fondamentalement ces différences et quels sont les critères de ces différences ?


Un espace d'humanité

L'humain habite un espace. Notre espace d'humanité. Aucun d'entre nous ne survit sans s'y désaltérer, sans s'y nourrir, sans y respirer. Pas seulement physiquement!

Le sens habite un espace. Avant même que `je' ne devienne homme, déjà il y a un espace où le `çà' du sens de l'humain se déploie. Avant que `je' ne désespère, par exemple, déjà il y a un espace où `ça' désespère. L'espérance est présente ou absente d'un `Umwelt'. Elle affecte qualitativement un milieu. Elle se vit et se respire comme le climat d'une contrée ensoleillée. Il y a des espaces où personne n'en parle tellement elle va de soi. Il y a des espaces où se fait criante son absence. L'espérance est donc logée différemment dans différents espaces à travers l'espace et le temps. Et elle y prend forme différemment.

L'espace où l'humain se décide n'est pas d'abord la simple structure spatiale abstraite et vide de la géométrie, mais un espace-temps concret et vivant. Un espace où les `contenus' sont en interaction avec le `contenant'. Un espace qui est en même temps `plus' que la somme des parties qui l'occupent et qualitativement différent d'elles. Un espace quasi biologique qui a déjà sa densité et son intensité spécifiques. Quelque chose comme un milieu de vie, un habitat...

Le milieu humain

Le milieu humain est essentiellement social. C'est l'espace d'un `nous' et c'est ce `nous' qui lui confère en même temps sa qualité propre. Ce `nous' n'est pas simplement un ensemble, un pluriel de singuliers, une collection ou un collectif, mais une réalité vivante originale se déployant en tel temps et en tel lieu. Ce `nous' n'est certes pas sans les multiples `je' qui le constituent. Mais en même temps c'est lui qui les précède et les étreint.

L'éthologie peut souligner de nombreuses et troublantes ressemblances entre le règne animal et le règne humain. Reste cependant la différence. Elle est criante. Le chimpanzé demeure grosso modo identique à lui-même à travers les espaces et les temps. L'homme ne cesse de traduire l'humanité au pluriel en une incroyable diversité culturelle.

Le milieu humain existe chaque fois comme espace de l'humain constitué en telle région du globe et à tel moment de l'histoire. Espace de la raison constituée avec ses possibilités et ses impossibilités épistémologiques et pragmatiques. Espace de la parole constituée à travers les philosophies et les lettres. Espace du savoir constitué à travers les sciences ou les mythes. Espace de la sensibilité constituée à travers les arts, les modes, les séductions... Espace des constructions. Espace des innovations. Espace des surgissements. Espace des décadences. Espace des techniques. Espace des réseaux et des communications. Espace des affrontements. Espace du désir. Espace des croyances. Espace des rêves. Espace des projets. Espace des valeurs. Espace des utopies...

Cet espace de l'humain est matriciel. Il porte en gésine. Le petit de l'homme sorti du sein biologique n'est encore qu'une sorte de `matière première' à hominisation. Son humanité fœtale n'arrive à maturation qu'à travers un long engendrement dans le milieu humain et son dialogue qui, d'une certaine façon, précède la parole.

Une culture engendre de plus en plus de différences. Mais déjà elle ne se constitue qu'à partir d'une concentration de différences. A l'origine des multiples cultures historiquement apparues il y a cette condition nécessaire bien que non suffisante de quelque chose comme une `oasis' de densité humaine, le long d'un fleuve nourricier, par exemple, ou bien dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d'une agriculture qui sédentarise une concentration humaine croissante. Aucune grande culture ne s'est constituée sans céréale, ce concentré miraculeux de glucides, de protides et de lipides avec ses sels minéraux et ses vitamines...

Ce milieu humain concentré intègre un maximum de différences personnelles, puisque l'homme est la seule espèce où les individualités se différencient fortement et se différencient d'autant plus fortement qu'ils forment une plus grande communauté. C'est une telle communauté étreignant un maximum de différence qui devient source de culture marquante. Une telle concentration communautaire induit toute une série d'autres diversifications et d'autres intensifications comme par exemple la différenciation des tâches ou la production plus intensive de subsistance. C'est toujours une différence concentrée en même temps qu'une concentration différenciée qui fait ce mélange détonnant provocateur d'humanité.

Derrière l'infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Il ne s'explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Un Discours derrière les discours. Le grand `souffleur' de nos mises en scène. C'est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l'est pas, ce qui est `correct' et ce qui ne l'est pas. Le non-dit est son expression habituelle. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Le `on' est son empire.


Espace de la culture

Les espaces culturels sont multiples. Ils sont différents. Synchroniquement en eux-mêmes. Diachroniquement dans leur évolution historique. Quels critères choisir pour marquer les différences? Quelles polarités antithétiques? Et, partant, quelles coordonnées? Quel espace (au singulier) pour englober les différents espaces culturels (au pluriel)? Les possibilités sont quasi infinies. A titre d'exemple, voici un système de coordonnées possible. Chaque culture peut y trouver son lieu. Sous forme de point ou de `région' lorsque son rythme historique est plutôt statique. Sous forme de vecteur lorsque ce rythme est plutôt dynamique.

Il n'y a jamais d'humain que lorsque se dit une culture. Un discours multiforme à travers les temps et les lieux. Un discours polyvalent fait aussi bien de gestes constructeurs et de graphies symboliques que de sonorités verbales. Un discours à la fois matériel et idéel. Un discours tour à tour logique et prophétique. L'humain n'est pas sans ce discours par lequel l'homme se dit en disant sa culture. Cette parole décide de l'homme parce que l'homme se décide à proférer le verbe qui donne sens à son monde et qui lui donne sens.

Une culture est fondamentalement discours. Discours par lequel l'humain se dit en se constituant et se constitue en se disant. Ce Discours noue en même temps le désir, les valeurs et le sens en raison de vivre.

Ces discours sont multiples et différents. Il y a, par exemple, le discours idéologique qui donne des motifs, le discours mythique qui donne des signes, le discours scientifico-logique qui donne des raisons, le discours du désir qui donne des mobiles, le discours de la construction matérielle qui fabrique les objets...

Derrière les discours au pluriel se tient le Discours au singulier qui les englobe. La multiplicité des discours d'une culture se profère inter activement sur fond de murmure de ce Discours. Donateur de cohérence, d'unité, de totalité, de valeur et de sens.

La limite du Discours est à un moment donné d'une culture donnée l'horizon indépassable de cette culture, délimitant l'espace épistémologique et pragmatique, l'espace du possible et de l'impossible.


Matrice de l'humain

Pour naître humain suffit-il d'être engendré dans le sein d'une femme ? La nature engendre chaque vivant selon son espèce dans une matrice spécifique. Mais la matrice `naturelle' de l'espèce humaine suffit-elle à engendrer authentiquement cet `enfant d'ailleurs' qu'est l'homme ? La matrice `biologique' est certes condition sine qua non. Est-elle raison suffisante ? Par exemple, que devient le petit de l'homme abandonné à la simple nature ? Qu'y a-t-il de proprement `humain' chez l'enfant-loup ? Il n'est ni homme ni complètement loup. Un monstre plutôt !

Au sortir de sa matrice naturelle, l'homme ne fait que balbutier son humanité. La matrice biologique n'engendre encore que le préalable. Pour donner naissance à l'authentique spécifique humain, une autre matrice est indispensable. Comment la caractériser cette matrice `différente' ? Mais ne l'avons-nous pas déjà désignée ? En parlant dès le début de notre démarche d'espace d'humanité. Cet espace vital qu'on peut tout aussi bien appeler `espace culturel' dans lequel l'animal humain poursuit son ontogenèse du côté de l'autre. L'authentique maternité et l'authentique paternité sont donc moins procréatives qu'éducatives. Au sens le plus fort qui reste à ce terme de son étymologie. Ex-ducere. Conduire hors de... Très loin hors de et sans jamais s'arrêter.


Espace de la Parole

La différence pertinente de l'humain, sa différence spécifique d'avec tout le reste de l'être, cette différence qui identifie l'homme, c'est le logos. Par lui l'humain se trouve exposé hors de. Par lui il est entraîné dans une aventure jamais finie. Verbe métaphore qui porte infiniment au-delà.

La parole... Existe-t-il une seule possibilité qui ne l'implique pas? Sans elle, que resterait-il de la pensée? Et de l'imagination? Et de la perception? Et du sentiment?

Que serait le simple donné naturel, que serait l'être du monde, s'il restait prisonnier du silence? Accéder à la parole c'est d'abord rompre l'éternel silence du monde. Et l'émergence de l'homme signifie cette rupture. Avec lui tout se met à parler. Et tout en lui, geste, main, regard, posture, attitude, démarche, rythme, devient “parlant”.

Sans la parole... On peut essayer d'imaginer, à la limite - à l'extrême de la limite! - un silence éternel et absolu. Mais c'est encore, c'est toujours, un silence qui parle! Et s'il se taisait? Alors plus rien... rien... rien... Même pas les points de suspension!

Si n'était pas la parole... Ce conditionnel est lourd d'absurde. Mais sans la parole l'absurde lui-même n'aurait pas de sens. Rien n'aurait de sens. Bien moins, rien n'existerait. Que serait en effet l'être immergé dans un silence impénétrable? Rien ne serait. Même pas le néant puisque le néant lui-même a encore besoin de se dire.

Déjà est la parole. Toujours, déjà, est la parole. Il est impossible de contourner son en deçà. Elle est là, au surgissement de l'être. En archè est le Verbe.

Parler, c'est faire être une présence à travers son absence. Parler c'est manifester du sens à travers des signes. Le signe est essentiellement une chose ouverte à son autre. Symbole au sens premier du mot. Le signe n'est pas par lui-même, dans sa clôture. Il n'est que dans et par l'intention de signifier. Lieu-tenant de l'autre. En son absence. Parler c'est traduire intentionnellement des significations. Articuler du possible signifiant pour signifier. Articuler, désarticuler, réarticuler le sens à travers les médiations spatio-temporelles.

Parler c'est traverser infiniment le champ symbolique. Le langage est l'infini outil de cette traversée.

L'animal n'accède pas vraiment au langage parce que le signe ne peut pas se libérer. Il reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens... L'homme parle dans la rupture des liens et dans l'exode d'un monde bouclé en son même.

Qu'est-ce que penser sinon parler. Se parler à soi-même. Instaurer un débat silencieux. Cette parole intérieure ne peut pas ne pas vouloir entrer en dialogue avec d'autres paroles intérieures.

L'homme parle. Il dit et se dit à travers ce dire. L'humain est création du verbe. En même temps le verbe est création humaine. Le cercle n'est vicieux que dans le monologue. Il est par contre infiniment fécond dans le dialogue. Ici encore le critère passe entre le clos et l'ouvert.


Le Discours dominant

Derrière l'infini du dire qui surabonde dans chaque espace culturel se tient un Discours aux prétentions totalitaires. Le Discours dominant. Il ne s'explicite que très rarement et pourtant il est omniprésent. Un Discours derrière les discours. Le grand `souffleur' de nos mises en scène. C'est lui qui dicte ce qui est sortable et ce qui ne l'est pas, ce qui est `correct' et ce qui ne l'est pas. Le non-dit est son expression habituelle. Il ne prolifère que derrière les démissions personnelles. Le `on' est son empire.

Ce Discours est donc plus inconscient que conscient, plus implicite qu'explicité, plus sous-jacent que manifesté, plus omniprésent qu'exprimé. En lui-même, ce Discours est plutôt silence, étant plus essentiellement ce qui rend possible tel ou tel discours. Le non-dit derrière le dit. L'englobant des discours. Le système des systèmes discursifs. Un contenant, donc, plutôt qu'un contenu. Un champ. Un espace.

Ici doit jouer une sorte de catalyse. On sait que ce phénomène physique a lieu quand un corps met en jeu par sa seule présence certaines affinités qui sans lui resteraient inactives. Un phénomène identique a lieu dans l'espace humain où il prend des proportions inattendues. Bouclant la cause sur l'effet et l'effet sur la cause, il grossit selon la loi de la `boule de neige'. Ses mécanismes sont complexes. Il joue les séductions entre la majorité silencieuse et la masse critique. Les media lui fournissent l'orchestration et lui assurent l'amplification et la résonance. L'Audimat le dynamise. Pourtant le phénomène en lui-même reste mystérieux tout comme l'esprit du temps. Pourquoi ça prend ? Pourquoi ici et maintenant, et pas ailleurs ? Pourquoi telles idées sont-elles `dans le vent' ?


La culture et les cultures

Il y a ce qui est donné avec la naissance. Il y a ce qui se donne par conquête. Les deux dimensions se recoupent. Les frontières sont indiscernables. L'homme se trouve dans l'impossibilité absolue de faire l'expérience de ce que serait la simple biologie sans l'esprit. L'homme est fondamentale unité physico-bio-psycho-socio-spirituelle. Que l'homme se soit dressé bipède et vertical, ce phénomène est-il naturel ou culturel ? En l'homme la matière est pétrie d'esprit. En l'homme l'esprit embrasse la matière. Sous quelque forme et à quelque niveau que nous tentions de les cerner, déjà la `nature' se manifeste avec un indice de `culture', déjà la `culture' n'est pas sans `nature'.

En fait il n'est pas faux de dire que la culture devient pour l'homme nouvelle `nature'. L'essentiel singulier de `la' culture se traduit inlassablement au pluriel. Une très grande variété de cultures particulières surgit à travers l'espace géographique et le temps historique. Une même humanité se traduit et se réalise de façons différentes. Toute culture est en effet synthèse vivante originale. Elle noue en un tout organique une multiplicité et une diversité de contenus. Elle les intègre dynamiquement en une synthèse totalisatrice et cohérente. La totalité `contenante' devient ainsi plus significative que les contenus eux-mêmes. L'ensemble devient plus que la somme des composants.

Chaque culture articule ainsi de façon originale et différentielle, à la manière d'un langage, les éléments culturels entre lesquels s'instaure une relation. Comment concevoir cette articulation intégratrice ? Les éléments s'intègrent-ils parce qu'ils `fonctionnent' ensemble, en s'ajustant et se réajustant sans cesse au tout, comme le pensait, par exemple, l'école fonctionnaliste avec Malinowski ? Ne faut-il pas plutôt dépasser une telle approche quasi mécanique et chercher, comme l'ont fait Benedict et l'école thématique, un intégrateur plus spécifiquement humain ? Du côté des buts, des vouloirs, des motifs, du sens, du projet. Quelque chose comme un système de significations, fut-il inconscient, qui régit la `configuration' d'ensemble de l'espace culturel.

Les innombrables cultures constituées présupposent une matrice constituante. Une matrice commune qui donne naissance à l'humain universel. Que peut-être fondamentalement cette matrice ? Est-elle identifiable avec autre chose que le logos ? Le Verbe archéologique qui engendre l'humain en tant qu'humain. Le logos anthropogène.


Espace du sens

Chaque espace humain, ultimement, se constitue à travers des options fondamentales sur les enjeux fondamentaux.

Face à des alternatives fondamentales telles que: Le sens du sens est-il en immanence OU en transcendance ? La réalité est-elle d'un seul et même ordre OU relevant d'ordres différents ? La totalité peut-elle se boucler en clôture OU reste-t-elle radicalement ouverte ? L'ultime englobant est-il Nature OU Dieu ? L'espace est-il fini OU infini ? Le temps est-il cyclique OU vectoriel ? Le sens de l'humain se trouve-t-il ultimement dans les composantes OU à travers les exposantes ?


Division des esprits

Ici la compréhension du phénomène humain se heurte à quelque chose comme le hard core de l'incontournable et irréductible division des esprits. Pourquoi, face à l'équilibre qui marque le règne des autres vivants, l'humain est-il livré si radicalement à l'incertitude sur l'essentiel et, partant, au risque de faire sa vérité ?

C'est très certainement ici le nœud (et le mystère) de l'authentique liberté. En effet, pourrait-elle être en vérité, cette liberté, sans l'urgence d'un risque pris dans les plus profondes profondeurs personnelles ?

Depuis la floraison des lumignons se prenant pour des `Lumières', tous les optimismes `éclairés' du monde — souvent en fait des `fascismes' qui ne disent pas leur nom — voudraient conjurer cette radicale division des esprits et enrôler l'humain sous l'uniforme de la Pensée Unique. Ce qui, à l'usage, hélas!, ne manque pas de finir sous quelque Goulag ou autre Kz.

Au risque de choquer les maternelles composantes de notre Occident fatigué, il ne faut pas avoir peur de marquer la virile grandeur des affrontements métaphysiques. Il n'est pas d'authentique humain qui ne passe par eux.



Systémique

Le modèle archétypique de l'intelligibilité de la structure est le cristal dans sa géométrie chimique. Celui du système est le vivant en interaction avec l'ensemble de la vie, avec l'ensemble de son écosystème, avec l'ensemble du cosmos. La `structure' est immédiatement intelligible en elle-même, on pourrait dire en sa clôture. Le `système', lui, prend son intelligibilité dans son fonctionnement dynamiquement interactif, sous le signe de l'ouvert.

L'approche systémique se caractérise par la saisie organique d'ensembles en tant qu'ensembles en interaction.


Système de l'humain

La réalité et le fonctionnement de l'humain peuvent être considérés comme systémiques à l'image de n'importe quel système organique vivant. Il fonctionne selon le paradigme de tout `système' doué d'une entrée, d'une sortie et d'une fonction, en interaction avec d'autres systèmes englobés ou englobants. Avec des frontières qui marquent vitalement la différence entre un `dedans' et un `dehors', entre une `clôture' et une `ouverture'.

Cette essentielle ouverture ne se nie que sous peine de mort. Un système peut certes fonctionner en clôture. Mais seulement pour un temps. Toute autonomie est ici fonction de réserves disponibles. Un système ne peut se fermer que s'il a des réservoirs garnis et des possibilités de recyclage interne de ses déchets.


Intelligibilité du complexe

La complexité des interactions d'un monde que nous découvrons de plus en plus complexe est telle, aujourd'hui, qu'elle risque de dérouter l'intelligence. La forêt ne se voit plus. Cachée par une prolifération d'arbres. Embrasser le tout de notre complexité avec ses interactions multiples appelle un nouvel outil d'intelligibilité.

Notre outil d'intelligibilité s'appelle systémique. Il s'agit de ne pas confondre `systémique' avec `systématique' ! Car cette intelligibilité ne part pas d'un `système' et n'est pas dépendante du contenu interne d'un système. Par contre, elle appréhende les systèmes, tout système, en tant que système.

Il permet de comprendre le tout sans nécessairement devoir comprendre la complexité interne de chaque partie. Il suffit de la traiter comme une `boîte noire'.


Boîte noire

L'approche systémique ne porte pas sur les contenus mais sur le contenant, à savoir un espace dynamique avec ses entrées et ses sorties. Cette approche est d'une extraordinaire fécondité. Elle est centrée sur le `tout'. Ici l'intelligence du tout précède et conditionne celle de la partie. L'intelligence de l'englobant précède et conditionne celle de l'englobé. Les parties se comprennent dans et à partir de ce tout.

On peut donc comprendre le tout sans nécessairement comprendre les éléments de ce tout. Il est ainsi possible de mettre entre parenthèses les `contenus'. C'est le `contenant' qui donne l'intelligibilité.

Le système en lui-même avec son fonctionnement interne et toute la complexité de ses articulations peut, en effet, être considéré comme une `boîte noire'. Le terme dit sa `mystérieuse' complexité. Il dit aussi que cette `boîte' peut rester obscure sans pour autant empêcher l'intelligence du `tout' plus large qui le porte et l'englobe.

Ce qui, par contre, ne peut absolument pas rester obscur, c'est la connaissance précise de sa fonction, des entrées et des sorties.

A chaque niveau systémique, il y a ainsi une entrée et une sortie en liaison interactive avec les entrées et les sorties des autres systèmes, englobés et englobants, pour l'incessant échange des flux d'alimentation, d'élimination, d'information, de régulation, de programmation...


Pourquoi notre approche se veut-elle systémique ?

La réponse est simple. Pouvoir comprendre le TOUT sans nécessairement devoir comprendre l'impossible détail des parties. Celles-ci sont en effet infinies, et, partant, demandent une infinité de spécialistes sur fond d'infini débat. Si bien qu'à la limite le monde peut partir en quenouilles avant d'entrevoir le début d'une possible compréhension.

Une telle approche va contre deux dérives de toujours, mais aujourd'hui encore plus fallacieuses. Premièrement, la dérive idéologique, spécialement sous ses espèces du kitsch `moralisant'. Celle-ci fait fi du `réel' pour se complaire dans des constructions `idéelles' garantes d'euphories émotionnelles.

Deuxièmement, ce qu'on peut appeler la `philosophie du boutiquier'. Ce positivisme de la boutique gère les ingrédients tenus en stock comme si eux seuls importaient et se suffisaient. Il considère tout le reste en fonction des calculs de cette gestion. Tel est en général le monde des `spécialistes' ou autres `experts' en `ceci' ou en `cela' qui sans cesse clament de nouvelles perspectives et sans cesse se trompent lamentablement.

Enfin, sur le plan d'une praxis, sans l'approche systémique, une réelle stratégie est impossible. Reste seulement une prolifération d'éphémères tactiques.

Le monde est un Tout. Et ce tout n'est jamais simplement la somme des parties. Il est émergence nouvelle et originale. La question: `monde, où vas-tu?' ne saurait donc se confondre avec la question tellement plus facile: `composantes du monde, où allez-vous?' !

Pour que les arbres ne cachent pas la forêt, pour que les mondes ne cachent pas le monde, le recours à la systémique devient ainsi incontournable.


Principales caractéristiques de l'approche systémique

Loin de réduire la complexité, la systémique la conserve. Elle intègre par différenciation plutôt que par identification. Elle privilégie les systèmes complexes ouverts. Elle ne s'occupe pas d'une seule variable à la fois mais prend en compte des ensembles de variables simultanément. Sa compréhension est pluridisciplinaire.

Son approche est holistique. Son point de départ est le tout. La partie n'est pas isolable mais joue en interaction avec le tout. C'est le tout qui explique les parties; ce ne sont pas les parties qui expliquent le tout.

Les buts sont plus importants que les détails. La fonction l'emporte sur la structure. Les flux sont plus essentiels que les forces. Les effets sont plus pertinents que les interactions. L'équilibre dynamique prime sur la stabilité statique.

Elle est plus attentive à l'énergie de commande qu'à l'énergie de puissance. Elle privilégie le flux des informations. Prennent une importance capitale les entrées et les sorties avec leurs vannes.

Le temps est plus important que l'espace. La causalité n'est pas linéaire mais circulaire. Dans la réciprocité des échanges, elle procède par boucles.

L'indéterminisme et même le désordre y ont leur place. Elle n'a pas peur de l'imprévisible, du non reproductible et de l'irréversible. Elle ne cherche à réduire ni la différence ni le conflit.

Il s'agit d'une nouvelle façon de penser et d'agir qui se déploie dans un nouvel espace épistémologique et pragmatique. En rupture d'une certaine façon avec Descartes. Mais sans faire l'économie de l'analyse cartésienne, sans laquelle elle serait impossible. Il s'agit plutôt du dépassement dialectique d'une intelligibilité trop unidimensionnelle.

Revanche du tout sur la partie et du tout organiquement interactif sur le tout structural. Revanche du vivant sur la mécanique. De tout le vivant non seulement biologique mais aussi économique, politique, social, culturel...


Modèle cybernétique

La compréhension passe par un `modèle'. On a recours ici à ce modèle de fonctionnement qu'est la `machine'. Seulement il s'agit ici d'une machine non mécaniste. Une autre machine, la machine cybernétique avec ses interactions autogouvernées.

L'atome de structure d'un système cybernétique peut être regardé comme un microsystème non bouclé. Sa plus simple expression est celle d'une `vanne' électronique, un transistor, par exemple. Il a trois portes: une entrée, une sortie et une ligne de commande. On applique une grandeur physique à l'entrée. Une autre grandeur physique apparaît à la sortie en fonction de la grandeur physique appliquée. Entrée, sortie et ligne de commande sont donc comme trois portes qui ouvrent le système sur un `extérieur'.


Emboîtement interactif

Le système ne renvoie pas à la partie élémentaire. Le système renvoie au système. Il y a comme un emboîtement interactif des systèmes des plus petits aux plus grands. Entre le plus petit microsystème possible et la totalité du macrosystème cosmique, `un' système est chaque fois un ensemble qui fonctionne à partir d'autres ensembles dans un plus grand ensemble. Ainsi la nature: une solidarité de systèmes enchevêtrés, un tout poly-systémique.

Le système en tant que système n'est clos qu'à la limite. Limite inférieure de la simple structure. Limite supérieure de la totalité. Entre les deux, c'est l'ouverture qui caractérise le système.

Un système n'est clos que dans son `isolement', dans son insularité factice d'abstraction. Mal toujours nécessaire puisque pour pouvoir être étudié et compris, `un' système, quel que soit son niveau d'intégration dans la totalité systémique et son degré de possible relative autonomie, doit être abstrait de cette totalité et considéré en lui-même, pour ainsi dire dans sa `clôture'.

L'intelligibilité d'un système passe nécessairement par là et, partant, exige un supplément d'intelligence qui commande de faire en même temps abstraction de cette méthodologique `clôture'.


Complexité

L'approche systémique tient nécessairement compte de la complexité des interactions. Donc de la grande multiplicité et de la grande variété des éléments, des liaisons, des interactions non linéaires et de l'organisation en niveaux hiérarchiquement intégrés.

Un ensemble interactif de microsystèmes bouclés les uns sur les autres peut former un système plus complexe. Il n'y a théoriquement pas de limite à la complexification. Chacune des trois `ouvertures' d'un système peut se brancher sur celles du système voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, d'unité systémique minimale vers la plus grande unité systémique souhaitée. Avec deux transistors on peut construire une `cellule' de mémoire. Quatre transistors suffisent pour construire une `porte' logique, c'est-à-dire un microsystème capable de réaliser une des différentes fonctions logiques élémentaires. Des millions de ces `cellules' et de ces `portes', reliées entre elles en fonction d'une organisation spécifique et déterminée par le concepteur, peuvent former un ordinateur ou tout autre machine cybernétique.

L'analyse `abstrait' inévitablement un système de ses interconnexions. Dans la réalité, cependant, l'entrée et la sortie d'un système réel ne sont jamais `en l'air', mais en liaison interactive avec les entrées et les sorties des autres systèmes, englobés et englobants. Les sorties et les entrées des différents sub-systèmes sont interconnectées pour l'incessant échange des flux d'alimentation, d'information, de régulation, de programmation, etc. Selon la très grande complexité interactive dans l'emboîtement des systèmes. Toute une combinatoire systémique avec l'infinie possibilité d'interconnexions et d'interactions inter systémiques.

Et pourtant, dans le tissu inter systémique, à l'intérieur de ces réseaux interactifs, chaque système constitue une spécificité et fonctionne avec une relative autonomie comme un nœud, une totalité, une unité, un `autos' soi-même... Car tout en étant en interrelation et en interaction avec d'autres systèmes, tout en étant bouclé sur d'autres systèmes, un système se boucle aussi lui-même. Mais toute autonomie est fonction de réserves disponibles. Et les disponibilités ici doivent être aussi diverses que les flux de matière, d'énergie, d'information, en interaction dans le système.


Organisation

Ce qui d'un ensemble fait fondamentalement un système, c'est son organisation. Le système ne se comprend pas à partir de ses éléments constitutifs, ni des liaisons entre ces éléments, ni même des interactions entre ces liaisons, mais essentiellement en fonction de ses spécificités organisationnelles. C'est en tant qu'organisé, et en tant qu'organisé seulement, que le système est rebelle à la réduction en ses éléments et transcende la juxtaposition quantitative de la multiplicité et de la diversité qui le compose.

Dans cette unité complexe organisée le tout est toujours plus que la somme des parties, l'organisation leur conférant en quelque sorte un supplément d'être, de fonctionnement et d'action incommensurable aux parties seules. Mais déjà la partie y est plus que la partie. Le tout organisé est émergence nouvelle.


Fonction

Du plus simple microsystème au plus complexe des macrosystèmes, et quel que soit son degré d'emboîtement systémique, c'est la fonction qui caractérise un système. Et ces fonctions peuvent être d'une incroyable diversité.

Dans l'emboîtement hiérarchique de multiples systèmes, la fonction du système `englobé' se détermine chaque fois par la fonction du système plus `englobant'. Ainsi, par exemple, la fonction d'une usine d'automobiles est de produire des voitures vendables. Un tel système régit une multitude d'autres systèmes subordonnés, dont la fonction est de produire des pneumatiques, des projets, des circuits électroniques, des études de nouveaux modèles, des culasses de moteurs, etc. Mais cette usine est elle-même en interaction avec d'autres systèmes, encore plus `englobants', comme le marché international, la mentalité des humains face à l'automobile, la production énergétique, etc.

C'est le programme qui représente la fonction complexe du système. Un flux, qu'il soit matériel, énergétique ou informationnel, entre dans le système, subit une transformation commandée par la fonction et se trouve ainsi transformé à la sortie. La nature, la forme, la quantité de l'entrée et de la sortie dépendent de la complexité du système et de la nature, de la forme ou de la variété des flux. La valeur `fonction' implique toujours l'équivalent d'un programme dont la complexité dépend de la complexité de la fonction elle-même. Ce programme peut être invariable et le système est alors considéré comme programmé. Il peut aussi être variable selon les nécessités du moment et lui venir chaque fois du dehors, par une des entrées. Le système est alors dit programmable.


Energétique

L'énergie ne peut pas être par génération spontanée. Le `mouvement perpétuel' est impossible. Les principes de la thermodynamique sont en effet incontournables.

Le plus parfait des systèmes ne fonctionne pas sans énergie. L'humain — le système vivant d'humanité — moins que tout autre. Se pose dès lors la question: de quelle énergie s'agit-il ? Qu'est-ce qui fait `marcher' l'humain ?

Derrière la multiplicité et la variété des ressources énergétiques de l'humain il faut postuler une dynamique fondamentale. Quelque chose comme une énergie spirituelle, en donnant encore le sens le plus large à `spirituel'. Nous pouvons l'appeler le `souffle'. Ce qui fondamentalement donne énergie à toutes les autres énergies.


Pourquoi l'espérance fuit-elle notre espace ?

C'est par son contraire que nous savons ce qu'espérer veut dire. Il faut commencer par prendre la mesure de la désespérance. Ici simplement quelques flashes... Avec téléobjectif et grand angulaire. Ils grossissent sans doute. Ils exagèrent. Mais passent-ils complètement à côté de la vérité ?

Nos terres ensoleillées et verdoyantes peuvent être menacées tantôt de glaciations et tantôt de désertifications. Pas seulement physiques. Dans un monde qui pourrait être si merveilleux, tel un mal inexorable, peut soudain proliférer le virus de la désespérance.

Un monde qui risque de devenir anémique et de perdre ses résistances profondes. Non pas celles des corps mais celle des âmes. Lorsque manque le souffle. Lorsque les élans retombent. Lorsque la parole se vide.

Pourquoi notre actuel espace d'humanité est-il devenu un espace que gagne la désespérance ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Quelles chances l'espérance y a-t-elle encore ? Ces questions hantent notre `aujourd'hui' où notre modernité aborde les rivages incertains de l'ère postmoderne...


Pourquoi les civilisations meurent-elles ?

Lorsqu'elles s'essoufflent... La raison n'est pas différente de celle qui préside à la mort de n'importe quel système vivant. Elle s'énonce de façon très simple. Un vivant meurt lorsqu'il se ferme et, en se fermant, perd sa différence de potentiel et succombe ainsi à son entropie.

L'énergie spirituelle ne `fonctionne' pas différemment de l'énergie tout court. Les raisons profondes de sa vie et de sa mort sont de l'ordre de l'entropie et de la néguentropie. Le paradigme thermodynamique les met en lumière. Entre déclins et renaissances. Entre fatigue et vitalité. La dégradation de l'énergie spirituelle. Les ressourcements prophétiques d'une `foi' commune. Les capteurs bien ou mal orientés. Les réservoirs vides ou pleins. Les recyclages possibles ou impossibles. La vitalité ou les renaissances impliquent haute énergie spirituelle et grande dynamique néguentropique. Les déclins prennent la pente en sens inverse.

L'Histoire ne se trompe pas. C'est-à-dire le très `long terme' libéré des illusions de l'actualité. Les décadences, alors, semblent être la règle. Ne pourrait-il y avoir des exceptions ?


Entre Source chaude et Puits froid

L'énergie spirituelle est fille de la différence. Elle fonctionne entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Une grande philosophie, par exemple, est celle dont les concepts essentiels fonctionnent sur une différence de potentiel importante. Il en va de même pour les religions, les systèmes de salut, les projets politiques, etc.

La source chaude se situe face au puits froid comme le plein face au vide, le haut face au bas, le positif face au négatif. Elle est de l'ordre de la néguentropie face à l'entropie. En fait il s'agit de concepts dialectiquement antithétiques. Ainsi la source chaude n'est qu'en face d'un puits froid. Le puits froid n'est qu'en face d'une source chaude.

Un exemple suffit ici pour saisir ce qu'est concrètement la source chaude et le puits froid de l'énergie spirituelle dans un espace culturel comme celui du bouddhisme. Le puits froid de l'existence humaine est le `karma', cet enchaînement au cycle fatal des réincarnations, Face à cet entropique destin, la source chaude de l'illumination qui urge la libération.

Le puits froid du sens n'est pas `négatif' de façon absolue. Que serait la vie de l'esprit, par exemple, s'il n'y avait pas de questions ? Et que serait une question qui ne reposerait pas sur un vide, en l'occurrence un vide de savoir, une ignorance ? La dynamique de la recherche et de la connaissance ont autant besoin d'un vide que d'un plein. Il n'en va pas autrement avec le moteur de l'action humaine qui ne tournerait pas sans le désir. Mais qu'est fondamentalement le désir sinon un manque qui appelle un plein ? Dis-moi ton puits froid et je te dirai la force qui t'habite.


Différence

Une culture engendre de plus en plus de différences. Mais déjà elle ne se constitue qu'à partir d'une concentration de différences.

A l'origine des multiples cultures historiquement apparues il y a cette condition nécessaire bien que non suffisante de quelque chose comme une `oasis' de densité humaine, le long d'un fleuve nourricier, par exemple, ou bien dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d'une agriculture qui sédentarise une concentration humaine croissante. Aucune grande culture ne s'est constituée sans céréale, ce concentré miraculeux de glucides, de protides et de lipides avec ses sels minéraux et ses vitamines...

Ce milieu humain concentré intègre un maximum de différences personnelles, puisque l'homme est la seule espèce où les individualités se différencient fortement et se différencient d'autant plus fortement qu'ils forment une plus grande communauté.

C'est une telle communauté étreignant un maximum de différence qui devient source de culture marquante. Une telle concentration communautaire induit toute une série d'autres diversifications et d'autres intensifications comme par exemple la différenciation des tâches ou la production plus intensive de subsistance. C'est toujours une différence concentrée en même temps qu'une concentration différenciée qui fait ce mélange détonnant provocateur d'humanité.


Mortelle in-différence

Sans différence, sans différence de potentiel, l'énergie atteint son point zéro. Et partant notre mortalité. Cette loi se vérifie à tous les niveaux de l'humain, depuis le plus matériel jusqu'au plus spirituel.

Pourtant, n'est-ce pas vers l'in-différence que nous tendons sous ses mille formes du pacifisme, de la tolérance, de la fraternisation ou de la non-violence ? Jusqu'au kitsch, parfois, du `tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil'...

Cependant que deviendrait notre monde sans les grandes différences entre bien et mal, entre erreur et vérité, entre Dieu et Néant, entre sacré et profane, entre ciel et terre, entre juste et injuste, entre sens et non-sens, entre besoin et création, entre relatif et absolu, entre immanence et transcendance, entre réel et idéal, entre ce qui est et ce qui doit être, entre liberté et oppression, entre péché et grâce... ?


Le `sacré' pro-vocateur

L'homme n'est possible qu'à partir d'un animal en crise. En crise face à l'altérité pro-vocante qui le défie au dépassement. Longue et progressive histoire d'un certain vivant à travers une suite indéfinie de crises différentielles. Il faut à ce processus un grand pro-vocateur.

L'homme est défié par le sacré qui le provoque à sacrifier son animalité. Nous ne savons pas quand cela a commencé. Personne ne le saura jamais. Mais l'accession d'un certain primate à l'humanité reste incompréhensible autrement. Il fallait le `fascinosum' et le `tremendum' sacral pour disloquer l'animal et pour ouvrir en ce primate la béance de l'infini. Le fini n'était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l'autre. La grande négativité dialectique. L'autre infiniment autre. La grande différence pro-vocatrice.

Par la suite, l'histoire de l'homme est inséparable de l'histoire de ses dieux. De son Dieu. L'homme est toujours à l'image de son Dieu. Plus il se divinise, plus l'homme s'humanise.

Le divin ouvre la différence à travers laquelle l'humanité advient. Différence et différence de la différence. Mais déjà le `divin' lui-même s'ouvre à la différence pour accéder progressivement, dialectiquement, à la plénitude. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales... Des divinités agraires au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...

Exode de l'homme vers l'humain. Accession de l'homme à la conscience de plus pleine humanité, à la conscience morale, à la liberté créatrice et historique, à la personne. Exode. Théorie. Procession vers le divin.

La culture commence avec l'originaire culte. Si archaïque soit-il, le rite cultuel est archéologique praxis d'humanisation. Continuation, réactualisation efficiente dans le hic et nunc terrestre du drame bio-cosmique sacral qui garantit l'ultime consistance ontologique.

C'est le culte qui célèbre et rythme la différence entre la nature et la culture. Entre la nécessité et la liberté, entre l'ordre des choses et la création. Le culte actualise rituellement le drame bio-cosmique et la victoire de la vie sur la mort.


Eros

Rien ne tournerait sans le désir. On peut être pris de vertige devant la masse des inventions et des productions humaines. Une masse de différence d'avec le simple règne animal. Comment expliquer cette différence sans cet `éros' spécifique à l'homme que nous appelons le désir? Qu'est-ce qui, sans lui, ferait tourner notre système exponentiel de production de l'abondance, et, partant, du `progrès'? Plus profondément, que serait l'homme lui-même sans cette dynamique? Dis-moi ton désir, je te dirai qui tu es. C'est le désir qui signifie et exprime le fondamental projet personnel de chaque être humain avec son mystère.

Sans le désir ne régnerait que l'in-différence. C'est le désir qui ouvre en l'homme la différence. Essentiellement la différence entre un plein et un vide. Eros, comme le dit déjà très judicieusement Platon, est fils d'abondance et de pauvreté. Un manque qui tend vers sa complétude.

Le désir `fonctionne' à la manière d'un système ouvert. Sur une différence de potentiel entre la source chaude de l'abondance et le puits froid du manque. Sa dynamique lui vient de la chute énergétique de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le désir est intense. Par contre, lorsque cette différence tend vers l'in-différence le désir ne peut que mourir.

A l'opposé du simple instinct qui se déploie en horizontalité, éros veut `monter'. A travers la tension verticale du sacré. La dynamique d'éros naît dans la différence sacrale.

La source chaude et le puits froid du désir humain transcendent la simple immanence. Ils renvoient vers un au-delà et un en deçà qui sont de l'ordre du sacré. Comme un double mystère à la fois `fascinosum' et `tremendum'. Le mystère de la source absolue du sens. Le mystère de l'insondable béance humaine. Les tendances animales sont finalement soumises à la mesure. Le désir humain, lui, est livré à la démesure. Comment imaginer l'homme satisfait une fois pour toutes ? L'homme n'est pas un animal, même raisonnable. L'homme est un vivant infini. Le manque en lui se fait vertigineux. Son désir est insatiable à l'infini.

Il y a des espaces culturels où la démesure du désir arrive à se contenir dans la mesure d'une sagesse. Le Bouddhisme... L'Hindouisme... Il en va autrement dans notre espace judéo-chrétien où l'infini du désir de l'homme ne peut pas ne pas participer de l'infini de Dieu lui-même.


Eros en communion

C'est l'Eros d'un `nous' qui nous intéresse ici plus que le désir personnel d'un `je'. Ce `nous' commun est multiforme. Le `nous' du sang (famille, tribu, fratrie, race...). Le `nous' de l'origine commune (ville, province, pays, nation...). Le `nous' de l'affection (amitié, amour...). Le `nous' de la foi commune (religion, croyance, secte...). Le `nous' de l'intérêt commun (syndicat, lobby...). Le `nous' de la condition commune (classe, profession, corps...). Le `nous' de l'engagement commun (mouvement, parti...). Le `nous' de la compromission commune (bande, société secrète...). La densité de ce `nous' conditionne l'intensité de l'éros commun.


Les niveaux d'éros

Contrairement à l'animal, le monde humain — l'anthroposphère — se trouve à cheval entre la biosphère et la noosphère. La différence de potentiel de son Eros, joue ainsi à la fois à trois niveaux qu'on peut évoquer schématiquement.

Le niveau instinctuel. Avec ses tendances et ses exigences spécifiques. La survie (struggle for life, défense, fuite...). Les besoins vitaux (soif, faim, sexe...). Les liens du sang (espèce, communauté, groupe, horde...). La défense du territoire (terrier, nid, couvée, réserves...). L'agressivité (menace, agression, peur, liberté...). La rivalité (force, domination, mimétisme...). La charge et le retentissement émotionnels.

Le niveau noologique. Il s'agit d'une part du niveau `instinctuel' repris à travers l'idée, le discernement, la symbolique, les modèles, l'idéal, l'exigence normative, la sublimation... D'autre part des valeurs spécifiquement humaines comme le droit, le devoir, l'être, l'avoir, l'honneur, la puissance, la gloire, l'intérêt, la Patrie, le sens, la protestation, la révolte, le défi, le dépassement.

Le niveau pneumatologique. Il s'agit des niveaux `instinctuel' et `noologique' précédents en tant qu'ex-posés à la transcendance. Avec des exposantes comme Dieu, l'Absolu, le sacré, la personne, le sens du sens, ce qui vaut plus que la vie, ce qui est plus grand que tout le reste.


Mécanismes d'amplification et de mobilisation

Eros grandit en fonction de la différence de potentiel qui l'habite. La meilleure mesure de cette différence se trouve sans doute à travers une question comme celle-ci: qu'est-ce qui vaut plus que la vie et la mort ? Cela peut se trouver dans une idée tenue pour vraie, dans une exigence qui s'impose comme absolue, dans une valeur posée comme suprême... Il s'agit toujours d'une ex-posante d'Eros. C'est-à-dire d'une transcendance.

Pour quoi, pour qui, l'homme est-il prêt à mourir ? Les désignations peuvent être variables. Mais au fond se tient toujours une réalité posée au-dessus de tout le reste et qui nous dépasse d'une certaine façon. Et cette réalité est dordre sacrale. Dieu, et tout ce qui se pare de `divin'. La religion, et tout ce qui prend une valeur `religieuse'. Le sacré, et tout ce qui au monde se défend comme `sacré'. René Girard montre de quelle violence le sacré est capable.

Pauvreté, oppression et arrogance peuvent se conjuguer pour dynamiser la révolte d'un peuple. Lorsque, en plus, s'y joint une `foi', l'exacerbation de cette révolte devient extrême. Constante de l'Histoire ! Cette dynamique de transcendance peut être tactiquement perdante. Cependant, à long terme, elle l'emporte stratégiquement.

Nombreux sont les facteurs qui peuvent focaliser, catalyser, polariser ou mobiliser les énergies d'Eros. Ainsi, par exemple, le choc émotionnel, le rêve libéré, la résonance des media, le souci du `correct', l'orchestration idéologique, le désespoir des assiégés, la polarisation sur son bon droit, la diabolisation de l'autre, les corporatismes, etc.


Mobilisateurs abjects

Parmi les grands `mobilisateurs' abjects d'Eros se trouvent les fascismes. Ils se profilent, hélas!, nombreux et multiforme à travers l'aventure humaine.

Lorsqu'un concept devient synonyme d'injure, sa compréhension s'obscurcit. Il faut donc essayer de revenir à son essence. Les types sont connus. Jacobins, Nazis, Soviets... Voici quelques points communs essentiels. Radical anti-personnalisme. Impérialisme de la force. Pensée unique. Centralisme. Horreur de la différence. “Führer befiehl, wir folgen dir!”, quel que soit le Führer ! Terreur diffuse du `correct'. Uniformes. Règlements vestimentaires (imposition de l'étoile jaune, interdiction du voile, etc.). Manie de l'ordre et de l'hygiène. Contrainte par la force. Exclusion et relégation des déviants...

Où l'on voit Eros mobilisé jusqu'à l'absurde ! Dans le déploiement de l'irrationnel. Avec la démission de l'esprit...


Défis

Peut-être n'est-il pas sans intérêt de revenir à notre question de début. Pourquoi les civilisations meurent-elles ? Dans les grands affrontements de notre monde, aujourd'hui, une telle question reste plus actuelle que jamais.

C'est face à l'Islam qu'il convient de se situer. Le monde islamique, en effet, livre le paradigme d'une culture qui fonctionne sur une différence de potentiel extrême. Entre sa Source chaude qu'est l'absolu d'Allah et de son Prophète et le Puits froid que représentent la mécréance, l'incroyance et l'hostilité.

Face à cette extrême différence de potentiel, l'Occident s'enlise dans l'in-différence. Tout se passe comme si notre `progrès' ne fonctionnait plus que sur une simple différence artificielle — entre production et consommation, par exemple — en perdant la différence essentielle. Nos `transcendances' se relativisent et sombrent dans le subjectivisme, le libéralisme, l'individualisme, le laïcisme...

Alors que nous croyons — un peu naïvement — pouvoir exporter nos prouesses, l'Autre, en face, ne nous fait-il pas découvrir leur vacuité radicale ?