IV
Nos euphories piégées



C'est l'approche
systémique, et sans doute elle seule, qui met en lumière les pièges de nos euphories et décèle les raisons de leurs impossibilités.


Englobant, englobé, limites

Ces concepts sont ici essentiels. Tout système, en effet, se trouve toujours englobé dans un plus grand englobant qui marque ses limites incontournables.


L'englobant écosystème

Toute
vie sur terre repose sur le fonctionnement présent ou passé de l'écosystème. Grâce à son fonctionnement, les réservoirs ne sont jamais vides et permettent au système vivant de tourner en lui fournissant les réserves disponibles et utilisables. Réservoirs des éléments de la vie (spécialement les six éléments de base que sont C, H, O, N, S, et P). Réservoirs de l'atmosphère (N2, O2, SO2, CO2). Réservoirs de l'hydrosphère (ions solubles). Réservoirs de la biomasse (molécules organiques). Réservoirs des sédiments (sels cristallisés, carbonates, nitrates, sulfates, phosphates). D'autre part, grâce aux cycles biologiques — cycle de l'azote, cycle du souffre, cycle du phosphore, etc. — les éléments se trouvent continuellement recyclés et régénérés.


L'ensemble de l'écosystème fonctionne comme une merveille d'ingéniosité. Ainsi, par exemple, la concentration importante dans les océans d'ions carbonates permet de maintenir constante dans l'atmosphère la concentration de gaz carbonique, matière première de fabrication, par photosynthèse, de matière organique. Mais combien d'autres exemples ne pourrait-on citer ? L'écosystème dans son ensemble est ouvert par rapport à l'énergie et clos par rapport aux éléments matériels. C'est dire qu'il fonctionne avec une quantité finie de possibilités matérielles. L'écosystème doit
équilibrer son bilan.

Entre source chaude de l'énergie résiduelle du `
Bige Bang' et puits froid du `Fond noir' de l'espace il y a une différence de potentiel. C'est cette différence de potentiel fait fonctionner l'écosystème.

A l'entrée, il y a l'énergie reçue (soleil, gravité, énergie interne du globe). A la sortie, il y a l'énergie dégradée en chaleur irrécupérable. Entre les deux, l'énergie utilisée. Les processus géologiques, biologiques et climatologiques fonctionnent dans l'interaction systémique de l'atmosphère, de l'hydrosphère, de la lithosphère et de la biosphère. Le flux d'énergie est irréversible mais inépuisable. Par contre, les éléments chimiques sont en nombre fini et leur recyclage est limité par le temps. Le recyclage est la base du fonctionnement de l'écosystème et de la régulation de son équilibre. Grâce à ce principe d'économie une quantité finie de matière est destinée à un renouvellement indéfini et à une créativité sans fin. En d'autres termes, l'écosystème s'interdit toute `folie'.

N'est-il pas remarquable, par exemple, comment se répartit cette `économie' entre les différentes sortes de vivants que sont les producteurs, les consommateurs et les décomposeurs ? Les producteurs fabriquent de la matière vivante grâce à la photosynthèse (énergie radiante du soleil + CO2). Ils fournissent aliments et oxygène aux consommateurs et en reçoivent des éléments minéraux et du CO2.

Les consommateurs — au premier degré, c'est-à-dire les herbivores et au second degré, c'est-à-dire les carnivores — vivent par oxydation des produits des producteurs et dégagent de la chaleur irrécupérable. Les décomposeurs sont des micro-organismes au rôle écologique essentiel; ce sont en effet eux qui recyclent les éléments minéraux des déchets aussi bien des consommateurs que des producteurs, pour les rendre aux producteurs. Les boucles se bouclent en bouclant la grande boucle de la production-consommation de matière vivante...

L'
énergie est utilisée jusqu'à la dernière `miette'. De la matière élaborée, rien n'est perdu ! La biosphère (producteurs-consommateurs-décomposeurs) fonctionne en interaction avec les grands réservoirs dynamiques que sont l'atmosphère, l'hydrosphère et la lithosphère. La régulation interactive entre les différentes `sphères' est d'une incroyable complexité. Les régulateurs jouent à des rythmes très variables. Les grands réservoirs limitent les variations brusques grâce à leur `effet tampon'. Tout concourt à l'équilibre homéostatique du système.


Le système de nos euphories

Dans une perspective systémique, nous pouvons l'envisager ici comme une `boite noire'. Le `système de nos euphories' comprend tout ce que l'homme moderne a mis en œuvre en vue des progrès de son bien-être et de son mieux-être. Une totalité, donc, qui englobe interactivement les différents et multiples sous-systèmes (économique, épistémologique, pragmatique, idéologique, politique, culturel, pédagogique, social, etc.) qui la composent organiquement et dont le système `économique', au sens le plus large, constitue cependant la matérialité infrastructurelle et, souvent, le paradigme.

Un système où la production se boucle sur la consommation et la consommation sur la production. Tourne
en un sens la boucle du flux des biens et services et du travail. La production fournissant biens et services à la consommation; la consommation livrant du travail à la production. Tourne en sens inverse la boucle du flux de la monnaie. La consommation créée par la production; la production fournissant les moyens (salaires) pour la consommation.

Le système, d'autre part, comporte deux réservoirs, celui du savoir et celui du capital. La réserve du savoir fournit à la production le savoir-faire et s'enrichit de sa recherche. Elle donne à la consommation l'éducation et bénéficie de sa création. La réserve du capital reçoit de la consommation son épargne et lui fournit un revenu. Elle investit dans la production et en capte les réserves.

Dans ce système les
régulateurs prennent une importance capitale. Les régulateurs des biens et services, du travail, du capital, du savoir. Ils peuvent fonctionner soit de façon plutôt `naturelle' (auto régulation du système selon les lois du système) soit de façon plutôt `volontariste' (atténuation ou correction de l'auto régulation par intervention de décisions humaines).


Englobé par un englobant

Inévitablement se retrouve
donc ici un système englobé et un système englobant. L'englobant de l'outil exponentiel est le vaste système à la fois géo-économique et géo-politique de l'ensemble du monde des hommes. Un système englobant avec ses ressources, ses richesses naturelles, ses capacités de travail, ses capacité de consommation. Il englobe et contient le système de production qui ne peut fonctionner qu'avec des réservoirs pleins, des flux importants, une consommation croissante et, partant, des débouchés nombreux.



Pourquoi ça ne marche pas ?

Eh bien ça marcherait
si... Si effectivement l'espace englobant du système exponentiel et les possibilités de cet espace étaient infinis. Si effectivement le système exponentiel pouvait fonctionner à l'infini, sans jamais rencontrer de limite. Tel n'est pas le cas.


Expérience

Nous faisons de plus en plus
l'expérience d'un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons physiques. L'expérience physique donc d'un impossible.

Toutes nos euphories du `progrès' se voient piégées. Puisque voilà ébranlé leur commun fondement. Puisque voilà coincé le système exponentiel
de l'outil. Coincé dans la finitude incompressible de l'écosystème.

Nous ne sommes pas encore sortis de l'obscurantisme des soi-disantes `Lumières'.
Il faudra bien un jour sortir de la caverne. A l'intérieur de celle-ci, les idéologies du `progrès' n'ont cessé d'aveugler les esprits. Elles oublient de se demander: quid du dehors de notre système. 

Ce n'est pas du
dedans que le système exponentiel de nos euphories est menacé. C'est du dehors. Car ce système se trouve irrémédiablement coincé dans la maison qui l'abrite. Dans cet `oïkos' qui l'englobe. Dans son écosystème matériel déjà. Dans son écosystème spirituel surtout.


Exponentialité

Depuis la révolution du Néolithique ce système d
e l'outil exponentiel a fonctionné, de façon simplifié, il est vrai, dans l'équilibre d'une homéostasie. Depuis il s'est seulement complexifié. Ce sont les révolutions industrielles qui le livrent à une exponentialité galopante. La croissance du système est impérative. Son arrêt ne signifie pas équilibre mais désorganisation, mort.

L'approche analytique-statique des économistes classiques avait longtemps occulté l'
ouverture du système. Ce qui permettait précisément cette idéologie progressiste se fondant sur un fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, en suffisance de lui-même, dans l'euphorie de son infinie exponentialité pour elle-même. Système producteur d'abondance à l'infini à la mesure de la démesure de l'homme prométhéen.

Cette illusion anthropocentrique, fondatrice des progressismes en général et du marxisme en particulier, commence à se dissiper. Une approche systémique-dynamique, elle-même provoquée par les faits, révèle l'ouverture du système. Et partant les possibles impasses de son exponentialité.

Le système qui fonctionne exponentiellement appelle, en entrée, de plus en plus d'énergie, de matériaux et d'information et livre, en sortie, de plus en plus de déchets et d'entropie. Or nous savons aujourd'hui — et si nous voulons l'ignorer les faits nous le rappellent cruellement — que les possibilités d'
entrée et de sortie du système exponentiel ne sont pas in-finies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l'exponentialité. A savoir l'écosystème.


Limite

Le système ne saurait fonctionner dans l'absolue clôture de lui-même. Il reçoit du dehors et en rejette au dehors. Le système fonctionne entre une différence de potentiel, entre une `source chaude' et un `puits froid'. Source chaude de l'information, de l'énergie et de la matière. Puits froid des déchets et de l'entropie.


Nous savons aujourd'hui — et si nous voulons l'ignorer, les faits nous le rappellent cruellement — que les possibilités d'entrée et de sortie du système de nos euphories ne sont pas infinies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l'exponentialité à savoir l'écosystème.

Le système d
e l'outil exponentiel ne fonctionne que dans les limites de l'écosystème de `notre terre'. Or, en tant qu'exponentiel il est d'une voracité également exponentielle.

Soit l'énergie. C'est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute représente en même temps son irréversible dégradation. La bonne nouvelle, c'est que le soleil constitue une source pratiquement illimitée d'énergie. La mauvaise nouvelle c'est que cette énergie n'est pas immédiatement disponible. Il y a les limites de ses capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son stockage fossilisé, les limites de ses réserves. Quant à l'énergie nucléaire, théoriquement illimitée, personne ne peut dire encore si sa maîtrise et son exploitation pourront croître, sans effets secondaires catastrophiques, à la mesure de la demande exponentielle.

En ce qui concerne les matériaux exploitables, la limite est obvie. La quantité d'éléments chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur disponibilité. Leur recyclage se heurte aux limites des cycles. Reste l'exploitation des richesses d'autres mondes et la satellisation massive des déchets dans la stratosphère... Qui n'en voit les limites ?


Insouciants des limites

Les `Lumières' étaient singulièrement aveugles sur les limites ! L'homme schizoïde se croyait sorcier; il n'était qu'apprenti. Il s'est illusionné sur l'infini. Se voulant maître et possesseur du
tout de la nature, il en vint à ne plus distinguer entre englobant et englobé, perdant ainsi la nécessaire différence entre l'intérieur et l'extérieur. Il ne voyait plus que les limites intérieures à dépasser et effectivement dépassables. Il ne voyait pas les limites extérieures, celles, indépassables, de son englobant. Bref, il ne voyait pas de limite aux possibles prouesses de son système exponentiel. Jusqu'au moment où la réalité rappelle à ce système qu'il n'est qu'englobé et qu'il va se trouver coincé dans son englobant écosystème.

Ce système ouvert ne vit que par échange avec un plus englobant que lui-même. Il reçoit du dehors et rejette vers le dehors. Il ne fonctionne qu'entre une différence de potentiel. Entre une `source chaude' et un `puits froid'. Source chaude de l'information, de l'énergie et de la matière. Puits froid des déchets et de l'entropie. En tant qu'exponentiel il est de plus en plus gourmand à l'entrée et de plus en plus prolixe à la sortie !

Or les possibilités à l'entrée et à la sortie ne sont pas infinies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l'exponentialité à savoir l'écosystème. Il y a une terrible contradiction entre l'exponentialité du système fabricateur et l'homéostasie de son englobant écosystème.

Combien de temps encore l'espérance orpheline se laissera-t-elle porter par une stupide fuite en avant ? Il y a une pathétique inadéquation entre les nécessaires
limites de l'englobant et le refus des limites de notre système exponentiel ! Qu'ils soient de droite ou de gauche, les discours progressistes ne fonctionnent tous qu'en embrayage direct sur l'articulation de l'outil exponentiel. Ils se trouvent désormais face à de déchirantes révisions ! Ce discours bien-portant de l'homme (bourgeois) bien-portant ne charrie qu'un optimisme trompeur. Le `progrès', avatar d'une `transcendance' immanentisée, matérialiste et athée, est en train de rejoindre le cimetière des illusions perdues. Trois siècles à peine après ses premiers balbutiements !


En parasite


A l'intérieur de notre
super-organisme écosystémique, le système de l'outil exponentiel fonctionne en parasite. Puisque tout vient de lui et ne vient que de lui: énergie, matériaux, recyclage, absorption des déchets...

Non seulement il fonctionne en parasite mais encore en
parasite prodigue. Son gaspillage étant à la (dé)mesure de sa folie exponentielle. Ainsi, en un peu plus d'un siècle une partie de l'humanité dilapide, en le brûlant bêtement dans ses moteurs ou ses chaudières, un pétrole que l'écosystème a mis des milliers d'années à produire et à stocker. Et que dire de la voracité du système exponentiel moderne par rapport à toutes les autres ressources lentement accumulées par l'économie de l'écosystème ?


Piégés

Insurmontable contradiction entre l'exponentialité du système de l'outil et l'homéostasie de son englobant écosystème ! Nous faisons de plus en plus l'expérience d'un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons physiques. L'expérience
physique donc d'un impossible.


Entre l'
exponentialité du système de croissance et l'homéostasie de son englobant écosystème. La démesure du système exponentiel se heurte à son impossible absolu. Il est en effet absolument impossible qu'un système puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant aux possibilités incomparablement moins exponentielles. Inévitablement un tel système exponentiel ne fonctionne qu'en vue de son propre blocage.

Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en `progrès' infini. Le système exponentielle est donc piégé irrémédiablement. Et piégées avec lui les idéologies qui ne cherchent d'espérance que dans le `progrès'. Déchirantes révisions du discours bien-portant de l'homme (bourgeois et occidental) bien-portant. Trois siècles à peine après ses premiers balbutiements ! L'impasse... Ce que nous appelons pudiquement la crise... Combien de temps l'homme peut-il s'aveugler dans la stupide fuite en avant ?

Ainsi donc il reste de plus en plus au système
exponentiel de prendre la mesure de sa démesure. Car cette démesure se heurte à son impossible absolu. Il est en effet absolument impossible qu'une ouverture exponentielle puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant aux possibilités incomparablement moins exponentielles. Inévitablement un tel système exponentiel fonctionne en vue de son propre blocage.

Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en `progrès' infini. Le système d
e l'outil exponentiel est donc piégé. Comme sont piégées les possibilités de progrès et d'abondance à l'infini.



Progressismes piégés

La foi au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Cette croyance engendre le `progressisme'. Une attitude à la fois intellectuelle, sentimentale et pratique qui puise l'essentiel de ses énergies dans cette croyance. En ce sens le progressisme n'est ni de `droite' ni de `gauche'.

Que pratiquement la seule forme de mécréance non tolérée par la modernité soit justement celle qui met en question cette croyance au progrès prouve bien où s'est réfugié le croyable disponible, où se jouent les sacralisations et où s'accumulent les surcharges valorisantes.

Au risque de pécher contre l'idéologie dominante, il faut savoir refuser les interdits à la lucidité. Mais déjà, obscurément, notre modernité ne pressent-elle pas que ce péché ne sera pas indéfiniment mortel ? Puisque déjà elle commence à faire l'expérience que son sacro-saint `progressisme' est irrémédiablement piégé.


L'optimisme progressiste

Le marxisme procède du développement de la technique, comme du ressort principal du progrès, et bâtit le programme communiste sur la dynamique des forces de production. A supposer qu'une catastrophe cosmique ravage dans un avenir plus ou moins rapproché notre planète, force nous serait de renoncer à la perspective du communisme comme à bien d'autres choses. Abstraction faite de ce danger, problématique pour le moment, nous n'avons pas la moindre raison scientifique d'assigner par avance des limites, quelles qu'elles soient, à nos possibilités techniques, industrielles et culturelles. Le marxisme est profondément pénétré de l'optimisme du progrès et cela suffit, soit dit en passant, à l'opposer irréductiblement à la religion. (L. Trotsky. La Révolution trahie. UGE 1936 pp.48-49).

Il faut relire et relire encore la profession de foi d'un Trostsky, inébranlablement sûr des lendemains marxistes qui allaient chanter au rythme croissant du Progrès infini.
Nous n'avons pas la moindre raison scientifique d'assigner par avance des limites... Il n'y a donc pas la moindre raison scientifique d'en douter !

L'euphorie marxiste se déploie dans cet
illimité. De la propédeutique du stade `socialiste' à l'accomplissement du stade `communiste', règne une double certitude absolue. Celle du progrès infini de l'abondance. Celle du progrès infini de l'éducabilité humaine.

De l'imparfait au parfait. Le stade `socialiste' n'est encore qu'un stade transitoire, quelque chose comme un passage obligé provisoire vers l'accomplissement définitif. C'est un stade imparfait parce que subsistent les contraintes des
limites. Ces limites sont essentiellement celles de la production. C'est-à-dire les celles du fonctionnement actuel du système de l'outil exponentiel. N'y est pas encore surmontée la disproportion entre la relative abondance et la béance du désir. Le désir, moteur de la consommation, doit se restreindre dans les limites de la relative rareté. Ne peut régner, pour le moment, que le principe: A chacun selon son travail. Ou encore: Qui ne produit pas ne consomme pas. Ou encore: A quantité et qualité égales de travail quantité égale de produits.

C'est le `progrès' et uniquement le progrès qui va permettre de dépasser le stade socialiste. Progrès de l'outil. Progrès des forces productives. Progrès de l'abondance. Progrès de l'éducation intellectuelle et morale. Progrès de l'harmonisation entre les désirs et la relative abondance. Le stade `communiste' coïncide avec l'accomplissement définitif de l'humain. Le possible est désormais illimité. La production repousse infiniment les limites de la rareté. L'abondance surabonde. Le désir, désormais pleinement éduqué, peut être pleinement comblé. Alors régnera le principe: de chacun selon ses capacités; à chacun selon ses besoins.


Ces lendemains qui ne chantent pas

Ils devaient chanter pourtant ! Nous savons aujourd'hui pourquoi ils ne chantent pas. Nous savons aujourd'hui pourquoi nos euphories progressistes sont piégées. Nous affrontons un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons scientifiques.

Ces raisons, nous les connaissons déjà à partir de notre approche systémique. C'est elle qui fournit la clé de lecture de cet impossible.

Les possibilités d'entrée, de sortie et d'expansion du système de l'outil exponentiel ne sont pas infinies mais finies. Elles rencontrent inexorablement une limite. Celle d'un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l'exponentialité à savoir l'écosystème. Le système exponentiel ne fonctionne que dans les limites de l'écosystème de `notre terre'. Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en `progrès' infini. Quelque part il y a une rencontre catastrophique. Lorsque l'exponentielle heurte la limite du possible.

Ce n'est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu'il reste les prophètes et les témoins d'ailleurs. Mais inexorablement joue l'
entropie. Mortelle.


Les poubelles de l'histoire


On les croyait destinées aux hérétiques de la religion progressiste et aux contestataires de
leur `indépassable' espérance humaine. C'est le marxisme lui-même qui a fini par s'y décomposer lamentablement. Pouvait-il en être autrement ?

`Intrinsèquement pervers' l'avait déclaré une voix prophétique. Seul les ricanements de la meute `éclairée' lui répondaient alors. Cinquante ans après ils se taisent honteusement. La `lucidité' de notre modernité n'a pas fini de digérer - et comment le pourrait-elle ? - une si monstrueuse méprise.


Fuite honteuse

Où le fils prodigue va-t-il essayer de chercher son salut ? Loin de la maison du Père, clochard des plénitudes perdues, il lui reste à errer d'insatisfaction en insatisfaction, trouvant son bonheur dans la poursuite des mirages. C'est avec un religieux respect qu'il se met à appeler `Progrès' la sacralisation de cette fuite en avant.

Et si la fuite en avant que couvre l'euphémisme du `progrès' n'était que fuite honteuse ? Avec sa fausse mauvaise conscience qui choisit chaque fois l'explication qui ne le met en question que fictivement. Avec son mécanisme de défense contre l'angoisse de la réelle décision. Avec son réflexe manichéen de dissocier bien et mal en pure extériorité. Avec son réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur l'autre...

A moins d'assumer son péché pour le retourner en grâce, l'homme, consciemment et beaucoup plus inconsciemment encore, ne peut qu'avoir honte. Une honte qui tend à supprimer l'autre qui nous fait honte. L'Autre... La `mort de Dieu'...

Mais comme l'Autre ne peut mourir et que la honte persiste, il ne reste plus qu'à se supprimer soi-même. `Mort de l'homme'...



Eros piégé

Supposons que notre lecture ne soit que l'expression d'un pessimisme `réactionnaire'. Supposons que par extraordinaire un miracle s'accomplisse pour sauver le progressisme et son infrastructurelle outilité exponentielle. Supposons qu'effectivement l'ensemble de l'humanité puisse accéder demain au `progrès' que connaît aujourd'hui son quart privilégié. Supposons réalisables et réalisées toutes les médiations que supposent ces suppositions...

Une
croissance de l'outil exponentiellement productrice d'abondance à l'infini réconcilierait-elle l'homme avec lui-même et les hommes entre eux dans le meilleur des mondes ? Rien n'est moins certain aujourd'hui. Et certainement de moins en moins demain.

Il semble bien que notre modernité soit mortellement malade non se
ulement de son infrastructurel moyen de production d'abondance qui, malgré tout, reste en extériorité, mais plus malade encore en son intériorité. A la source de son désir et de son sens. A la racine de son originaire Discours par lequel une culture se dit en se constituant et se constitue en se disant.


Le désir piégé par l'outil de nos euphories

L'exponentialité du système producteur d'abondance n'est pas seulement coincé dans les limites physiques de l'écosystème et du système géo-politique mais encore piégé par une disproportion exponentielle entre l'exponentialité de la production d'abondance et l'exponentialité plus exponentielle du désir.

Enfermé dans l'incontournable limitation du `progrès' piégé, le désir humain ne peut pas ne pas
s'y piéger lui-même. Une homéostasie entre l'infini du désir et la nécessaire finitude de l'abondance étant impossible, il reste à l'ensemble du système de production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême `transcendance' possible de notre modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l'infini.

Le système d
e l'outil exponentiel crée l'homme à son image et à sa ressemblance. Un homme articulé. Un homme désarticulé. Un homme réarticulé. Un homme manipulé. Un homme conditionné. Un homme utilisé. Un homme chosifié. Un homme industrialisé. Un homme mécanisé. Un homme fabriqué. Un homme mercantilisé. Un homme en miettes.

Il y a des moments de grâce où l'essentiel en l'homme proteste. Mai 68 fut un de ces moments, si mal compris parce qu'irrécupérable par les idéologies régnantes.

Lorsque l'essentiel du projet humain tend à s'identifier avec la
consommation et la production, inévitablement le désir se fait happer dans le cercle vicieux qui boucle le consommateur sur le producteur et le producteur sur le consommateur. Et même de façon exponentielle à la manière d'une `boule de neige' qui grossit démesurément. Comme le `progrès' lui-même. Voilà le désir de l'homme piégé dans l'infernale boucle qui l'asservit dans l'illusion de le combler. Consommer de plus en plus. Donc produire de plus en plus. Pour consommer plus encore...

La société de consommation crée une prolifération de désirs artificiels. Il s'agit de consommer de plus en plus moins pour satisfaire des besoins réels que pour donner à l'outil exponentiel le plaisir de tourner à un régime accéléré. En même temps on assiste à une inflation du désirable, c'est-à-dire, au sens étymologique, des objets du désir gonflés de vent.

Nous avons vu le `progrès' piégé. Enfermé dans l'incontournable limitation. Le désir ne peut pas ne pas
s'y piéger lui-même. Une homéostasie entre l'infini du désir et la nécessaire finitude de l'abondance étant impossible, il reste à l'ensemble du système de production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême `transcendance' possible de notre modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l'infini.


Exponentielle frustration

Le désir schizoïde se piège lui-même. Qu'est fondamentalement l'ultime
mobile de l'exponentialité de l'outil producteur d'abondance sinon le désir ? La dynamique de la béance par laquelle un vivant différencie son manque pour tendre vers sa complétude.

Nous ne retenons ici que le `fonctionnement' du désir comme une sorte de `système' ouvert `tournant' entre une source chaude et un puits froid. Donc sur une différence de potentiel. La dynamique du désir est elle-même proportionnelle à cette différence de potentiel. Chute énergétique psychique qui ne peut pas ne pas mobiliser aussi le système
exponentiel créé justement pour combler les béances du désir.

Le système d
e notre outil fabricateur est un système exponentiellement producteur d'abondance. Entre la source chaude de l'abondance et le puits froid du manque tourne la `machine' du désir. Sans cette différence de potentiel le désir serait comblé et la `machine' s'arrêterait.

Si le manque n'était qu'un trou à boucher une fois pour toutes, la machine tournerait le temps nécessaire pour boucher ce trou. Après cela la machine s'arrêterait et l'homme serait `heureux' une fois pour toutes. Mais il faudrait pour cela que l'homme ne fût rien d'autre que quelque chose comme un cristal intelligent dans un environnement de sécurité.

Mais l'homme est un vivant. Système ouvert de néguentropie sur fond d'entropie. Les biens s'usent, se détruisent, se consomment. La vie se reproduit et se multiplie. Le manque est entretenu par le temps. La différence perdure. Donc la machine doit tourner tant que vit le vivant. Harmonieusement au rythme des échanges de ce vivant. Mais il faudrait pour cela que l'homme ne fût rien d'autre que quelque chose comme un `animal raisonnable'.

Mais l'homme est un
vivant infini. Béance infinie. Désir infini. Insatiable à l'infini. La satisfaction - toujours relative - à un niveau relance l'insatisfaction à un niveau plus loin. Plus on a, plus on veut avoir. Le `seuil de pauvreté' croît indéfiniment en même temps que croît la richesse. Le manque est abyssal exponentiel. La différence s'accroît exponentiellement. Le désir de consommer à l'infini relance l'outil producteur à l'infini. La machine tend donc à s'emballer à l'infini. En même temps que croît plus exponentiellement encore le désir.

Par quel facteur faut-il multiplier le rapport production-consommation pour que l'homme soit heureux ?

Ne sommes-nous pas condamnés à ne produire que dans les limites de nos besoins ? Alors que nous rêvons de produire pour combler tous nos besoins...


Aliénation

Une homéostasie entre l'infini du désir et la nécessaire finitude de l'abondance étant impossible, il reste à l'ensemble du système de la modernité de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême `transcendance' possible de la modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l'infini. En fait fonctionne là une exponentielle mécanique d'exponentielle aliénation.

Suivant une gigantesque mimésis d'aliénation... A l'image de la technè, l'homme articulé, désarticulé, réarticulé. A l'image de l'outilité, l'homme outilisé, utilisé. A l'image des choses, l'homme chosifié. Son langage industrialisé. Son imagination substantivée. A l'image de la machine productrice du désirable, l'homme rabougri à la mesure de la machine désirante. A l'image de la structure mécanique, l'homme mécanisé, structuralisé. Dans la nature dénaturée. A l'image des mécaniques fabricatrices, l'homme fabriqué. A travers une prolifération de sens factice et dans la perversion des signes. A l'image de la puissance totalitaire de l'outil, l'homme totalitarisé. A l'image de la matière, l'homme massifié. A l'image du temps programmé, l'homme dépossédé de son temps pour vivre. A l'image du geste mécanique, l'homme dévalorisé. Les tâches éclatées. Le travail en miettes. A l'image du productivisme galopant, l'homme aliéné à la lutte pour le pouvoir d'achat et aux béatitudes de la société de consommation... L'homme fonctionnalisé. L'homme technisé, testé, conditionné, manipulé. Publicitairement matraqué. Quantifié, mercantilisé, mercenarisé... A l'image, enfin, de la clôture de l'espace d'intelligibilité, l'homme suprêmement aliéné à sa fausse conscience qui l'empêche d'entrevoir un autre possible.



Notre parole piégée

Il s'agit du `Discours' lui-même qui fait notre culture, c'est-à-dire la parole créatrice d'humanité.
Et ici, particulièrement, notre discours promoteur d'euphorique abondance.


Condamné à tourner en rond


Le Discours ainsi bouclé sur lui-même se met à fonctionner en clôture. En rupture avec le dialogue à la fois théologique, ontologique et axiologique avec l'Autre, sans quoi aucune culture n'a jamais réussi à fonctionner longtemps sans courir à sa perte. Vaste déploiement d'un monologue de l'immanence avec elle-même. Finalement, gigantesque tautologie tournant sur elle-même totalitairement.

Se coupant de plus en plus de la source chaude de l'
autre de lui-même et épuisant de plus en plus vite ses réserves d'énergie spirituelle historiquement accumulées, il se nourrit de plus en plus de ses propres déchets qu'il n'a même plus le temps de recycler et va jusqu'à se complaire dans l'absurde et l'étrange de sa propre entropie. Quelque chose comme un `stade anal' d'autiste coprophagie...

Le grand
discours tautologique, auto-producteur de sens et auto-justificateur de lui-même. Une tautologie résonnante dans la `caverne'. Elle doit se trouver une généalogie, une virginité et une innocence. Vaste déploiement de la sophistique cavernale. Nouvelle Babel ? Une infinité de discours schizophrènes qui, dans leur différence, ne disent pourtant que le même.

Cette prolifération tautologique se dote de médiations — les `media' justement ! — indispensables pour sans cesse lancer et relancer sa propre prolifération.

Le Discours produit de plus en plus de discours au pluriel qui prennent valeur par leur consommation même. Car cette production mercenaire de discours n'est que par le consommateur qui lui-même n'est que par son conditionnement. Par sondages interposés, un `public' conditionné conditionne la croissance de son propre conditionnement. Un discours `lancé sur le marché' peut ainsi faire `boule de neige' à condition que le bruit publicitaire soit instantanément intense et que la `cible' ait des réflexes suffisamment conditionnés. Une fois l'impact du processus assuré, le déferlement quantitatif consacre la qualité qui, à son tour relance la quantité. Une boulimie qui avale des forêts de pâte à papier et sature les ondes.

Ainsi fonctionne le Discours tautologique dans la clôture et en stricte finitude. Mettant entre parenthèses l'essentiel. Entre parenthèses: la vérité, le Sens, les Valeurs. Entre parenthèses: le fondement. Entre parenthèses: l'archè et le télos. Le cercle vicieux des effets et des causes. Mais comment faire autrement puisque toute signifiance veut s'auto
produire en autonomie ?

L'ultime critère devient la non-contradiction à l'intérieur de la bulle. Inflation des signes et des signifiés... Prolifération de signes enflés et gonflés de vide... Polysémie où n'importe quoi signifie à la limite n'im
porte quoi... Tautologique auto production du signe par le référent et du référent par le signe... Relativité... Ce que parler ne veut plus dire.


L'être désarticulé

Le tout se reprend intellectuellement et matériellement comme un merveilleux mécano qui nous permet de jouer le plus sérieusement du monde. Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l'être pour disposer d'un foisonnement d'éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d'atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l'âme. Parce que l'âme ne se construit pas.


Le Discours bien-portant

Si l'aventure de la modernité peut être considérée, très profondément, comme une négative théologie négative, un chapitre s'ouvrirait ici sur une négative démonologie négative dévoilant les `ruses' du Prince de ce monde. Qui osera écrire un tel chapitre ?

Le meurtre du Père judéo-chrétien. Ce Père judéo-chrétien par lequel les valeurs fondamentales, désormais revendiquées sans lui et contre lui, sont advenues à la modernité. L'homme. La liberté. L'égalité. La fraternité. Le progrès... Dans quelle culture autre que celle fécondée par le père judéo-chrétien, ces valeurs sont-elles seulement pensables ?

Mais cet âge ne peut pas et ne veut pas se poser de telles questions tant il est ébloui par le fonctionnement même de son propre mécanisme. Le fonctionnement du possible de l'homme en autonomie dans l'inconscience des conditions de possibilité de ce possible.

Cet âge est plein de trop de certitudes et de trop peu de questions et d'étonnements. Son ironie l'empêche d'avoir l'humour. Il prend peu de temps pour méditer sur la mort ou sur les négativités, et encore moins sur le péché...

Cet âge est ébloui par ses lampes artificielles qu'il prend pour LA lumière. S'aveuglant, dans le flottement entre théisme, déisme et athéisme, sur la Source de toute lumière.

Progressif glissement qui s'accélère. Et brusquement comme un basculement. L'audace devenant exponentielle. De la raison totale en alliance à la raison schizoïde. Du logos comme don du sens au logos comme discours tautologique. De la raison constituée ouverte sur la raison constituante à la raison constituée s'absolutisant elle-même comme rationalité conquérante et constituante à l'infini.



Notre justice piégée

L'outil du progrès est coincé physiquement. Mais cette machine fabricatrice d'opulence l'est tout autant
moralement. Déjà il y eut les `broyés du système', exploités et prolétaires. Leur sort, pourtant, ne reste pas structurellement sans remède. Il s'est effectivement amélioré, en Occident notamment. Ici il nous faut envisager une injustice beaucoup plus fondamentale, une injustice d'ordre systémique.

L'outil du progrès est coincé
physiquement. Mais il l'est encore plus moralement. C'est en effet de façon injuste qu'il fonctionne.

Pour dire d'emblée les choses très crûment, jusqu'à présent
notre système de production n'a pu fonctionner exponentiellement que grâce à l'exploitation injuste d'une grande partie des possibilités humaines par les propriétaires du système. L'outil d'abondance crée pour ses détenteurs de plus en plus de `progrès', au détriment du reste de l'humanité restée historiquement en marge de la maîtrise de cette outil. Aujourd'hui, paradoxalement au moment où l'exponentialité du système se met à se gripper, de plus en plus d'hommes de notre planète commencent à prendre conscience de cette injustice et à revendiquer leur juste part au progrès de l'abondance.

L'immense déploiement d'euphorie, embrayé sur la croissance exponentielle de l'outil de la bien-portance, ne fonctionne que grâce à un
sinistre feed back dont la fameuse triangulation esclavagiste des débuts industriels est une des premières et honteuses manifestations. Le système d'outilité européen fonctionne alors avec, comme entrée, le coton venu des Amériques. A la sortie, un trop plein de cotonnades s'écoule en Afrique. Celle-ci paye en esclaves qui, déportés aux Amériques, fourniront la main d'oeuvre pour la culture de la matière première. La boucle est bouclée !

Ainsi peut se tenir un discours `anti-esclavagiste' étrangement muet sur les causes de l'esclavagisme sans lequel le `progrès' eut été singulièrement plus modeste ! Mais n'est-il pas admis désormais qu'on peut mentir et qu'il restera toujours quelque chose ?


Le Sud et le Nord

La frontière entre l'impérialisme et son contraire ne passe pas entre les régimes. Elle passe, aujourd'hui, essentiellement entre le Sud et le Nord qui est le détenteur, le manager et le profiteur du système
exponentiel.

Scandale de notre temps; 40% de la population du globe détient 90% des possibilités et, partant, des bienfaits du système qui se veut producteur d'abondance. Or c'est cette scandaleuse différence de potentiel qui permet à la machine de tourner en croissance exponentielle. Supprimer cette différence reviendrait à ralentir considérablement l'exponentialité du système, et, peut-être, à le désorganiser.

Jusqu'à quand une humanité plus massivement conscientisée et informée, et partant plus largement engagée, peut-elle encore tolérer l'intolérable ? L'
ordre économique mondial ? Un `désordre' plutôt qui fonctionne universellement et globalement sur le mode d'un `libéralisme' sauvage. Résultat du libre jeu des lois `naturelles' du système exponentiel de fabrication avec le reste du monde. Cet ordre-désordre est aujourd'hui en crise. Il fait l'expérience de ses limitations qui, pour l'exponentialité du système, sont des limites mortelles. Elles ne peuvent pas ne pas concourir à sa désorganisation et à son blocage.

Le Discours sur le `nouvel ordre mondial' est dans l'impasse. Comment en serait-il autrement face à son indépassable contradiction. Ainsi, par exemple, veut-on allier la croissance des pays industrialisés et le développement des pays pauvres. Mais est-ce possible à partir du système tel qu'il est et des mécanismes tels qu'ils jouent ?

La croissance dans les pays industrialisés est incompatible avec la `même' croissance des pays du Tiers Monde. Parce que la croissance du système
exponentiel est impossible sans `puits froid' ! Or développer les pays pauvres revient à réchauffer le puits froid, et donc à provoquer la baisse de la différence de potentiel ! Le `juste' progrès de l'ensemble du globe se paie nécessairement par une perte d'exponentialité.

Pourtant les idées généreuses ne manquent pas pour imaginer des scénarios audacieux. Ainsi, par exemple, dans le cadre d'une division internationale du travail, le Nord industrialisé pourrait renoncer à être l'atelier du monde pour n'être plus que son laboratoire, permettant ainsi au Sud de devenir cet `atelier'. Ou encore créer quelque chose comme un gigantesque `Plan Marshall' grâce auquel l'enrichissement du pauvre ne serait pas contradictoire avec l'enrichissement du riche. Tirez-en logiquement toutes les conséquences, à court, à moyen et à long terme. Votre scénario n'évite pas l'impasse.

En-deçà de ces rêves, il y a la terrible réalité. L'aide actuelle ne représente même pas l'équivalent des seuls intérêts de la dette annuelle des pays du Tiers Monde. Et l'accroissement de cette dette, loin d'être à la mesure des possibilités des pays pauvres, est elle-même
à la mesure du système, c'est-à-dire exponentielle. La fuite en avant de l'expansion galopante condamne tout nouvel ordre mondial possible.


Reste aux sous-développés la résignation ou la riposte

Or la résignation est de moins en moins tolérée. De plus en plus monte la volonté de riposte. Dans trois directions. Jouer le même jeu en entrant dans la concurrence. Pousser la révolte jusqu'à l'explosion généralisée. Refuser de penser `progrès' dans le sens induit par le système exponentiel. La première joue dangereusement avec la possibilité exponentielle elle-même. La seconde est chargée de catastrophe. La troisième serait de sagesse, mais exige une audace d'imagination et d'action dont peu de signes annoncent l'actuelle possibilité. N'est-ce pas elle, pourtant, qui porte les chances du futur ?


Un ordre économique mondial ?

Un `désordre' plutôt. Qui fonctionne universellement et globalement sur le mode d'un libéralisme sauvage. Résultat du libre jeu des lois `naturelles' du système exponentiel avec le reste du monde.

En tant que sys
tème, la globalité de l'outil, derrière les divergences d'étiquettes et les concurrences elles-mêmes sauvages, fonctionne à partir d'une `source chaude' et sur un `puits froid'. Nécessaire différence de potentiel pour que le système en tant que système puisse tourner.

Or de plus en plus cet `ordre' s'enfonce dans la crise. Il expérimente ses limites. Qui sont pour le système
exponentiel des limites mortelles. Parce qu'elles concourent à sa désorganisation et à son blocage. A moins de pouvoir commercer librement avec d'autres planètes, et à supposer que ces autres planètes ne soient pas elles-mêmes `industrialisées', sur terre se fait un blocage de la différence de potentiel.

Le Discours sur le `nouvel ordre mondial' est bloqué. Le `Dialogue Nord-Sud' se voit chaque fois dans l'impasse. Pourquoi ? Essentiellement parce qu'il se heurte à une indépassable
contradiction. On veut allier la croissance des pays industrialisés et le développement des pays pauvres. Est-ce possible à partir des mécanismes tels qu'ils jouent ?



Nous avons péché

Nous nous voulions
maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.

Tant sont tenaces les imbéciles illusions. Nous n'avons pas fini de mener jusqu'au bout la critique de cette `religion' progressiste, avatar dénaturé de l'espérance chrétienne. La modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n'a pas encore pris la mesure exacte de son impasse. Peut-être l'enfant prodigue n'a-t-il pas encore touché le fond de l'angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d'une fuite en avant se sentent moins sûres d'elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d'une remise en question radicale.


Impasse


L'impasse... Ce que nous appelons pudiquement la crise ne fait que commencer. Au bout d'une éphémère aventure seulement ! Et après que le fonctionnement de l'outil d'abondance n'ait profité qu'à un petit quart de l'humanité seulement. Et encore !

Qu'en sera-t-il dans deux siècles ? Dans vingt siècles ? Dans cinq cent siècles ? Le temps peut-il corriger les effets d'une accélération qu'il porte ? Pour combien de temps l'homme peut-il s'aveugler dans la stupide fuite en avant ?

La crise à laquelle on pense trop souvent ne fait que cacher une autre beaucoup plus profonde. Notre crise est moins matérielle que spirituelle.

Tout se passe comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre
spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.


Lucidité ?


Notre `lucidité', aujourd'hui, voudrait se contenter de vivre `seulement avec ce que l'on sait'. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l'on veut savoir ? En fait nous savons plus que ce que nous croyons savoir. Nous savons sur fond de savoir refoulé. Car nous avons connu au sens biblique où l'homme `connaît' la femme en la fécondant. Nous avons beau protester, nous ne pouvons pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu.

De guérison point, cependant. On croyait que l'homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l'homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s'épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C'est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...

On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l'Esprit est promis à la mort.

L'homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ?

Et si l'homme d'aujourd'hui, l'homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d'eau qui, au travers de l'incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.


Crise

La crise accule au seuil d'une rupture où urge la question de l'
autre. Et d'abord de l'autre de notre désir et de ses finalités.

N'avons-nous pas fait notre bonheur d'une outilité qui, loin de notre bonheur, ne tourne que pour le plaisir de tourner? N'avons-nous pas profondément aliéné notre être à l'avoir et l'avoir à la consommation? N'avons-nous pas enfermé le désir dans le cercle infernal du progrès pour le progrès, de la croissance pour la croissance, de la rentabilité pour la rentabilité, de l'accumulation pour l'accumulation, de l'exponentialité pour l'exponentialité...? N'avons-nous pas réduit les fins de nos moyens aux moyens de nos fins? N'avons-nous pas confondu le sens de l'histoire avec le non-sens que l'outil exponentiel a donné à `notre' histoire?

De telle questions ne peuvent pas ne pas renvoyer à un questionnement plus large sur la possibilité du bonheur lui-même. Existe-t-il pour l'homme un bonheur sans limites et partant sans maîtrise des limites? Peut-il y avoir vrai `progrès' et vraie `culture', donc véritable humanité, sans la distance entre bonheur et bonheur?

Et finalement ces questions ne convergent-elles pas vers la question centrale du
sens?