VI
Oïkologie



Il faut l'orthographier selon son étymologie pour éviter toute confusion avec ses contrefaçons qui prolifèrent par les temps qui courent.


Le fils prodigue de l'Occident moderne

Sans doute, la parabole évangélique prend-t-elle une signification particulière face, d'une part, à l'aventure de l'Occident mais aussi, plus largement, face à l'aventure de notre monde.

Combien de temps encore le fils prodigue de notre monde moderne voudra-t-il garder les cochons avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse. Et le cri profond de l'Esprit dans ses profondeurs encombrées.

Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père: `Père, donne-moi la part d'héritage qui me revient.' Et le père fit le partage de ses biens.

Peu de jours après, le plus jeune a rassemblé tout ce qu'il avait, et partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s'embaucher chez un homme du pays qui l'envoya dans ses champs garder les cochons. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.

Alors il réfléchit: «Tant d'ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai: Père j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Prends-moi comme l'un de tes ouvriers.»

Il partit donc pour retourner chez son père.
(Luc 15,11-20).


Garder les cochons...

Une fois enfermé dans l'enclos, reste-t-il autre chose à faire ? Combien de temps encore le fils prodigue voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse. Et le cri profond de l'Esprit dans ses profondeurs encombrées.

Pourtant... N'est-ce pas dans un monde merveilleux que nous nous sommes enfermés ? Un monde où `vivre' se conjugue avec tant et tant de facilités. Jaillissement d'inventions et de découvertes. Conquêtes scientifiques. Prouesses techniques. Perfectionnement de l'outil producteur. Abondance des biens de consommation. Extension des réseaux de communication. Amélioration des conditions de travail et des possibilités de loisirs. Progrès du pouvoir d'achat, de la médecine et de l'espérance de vie. Création d'équipements pour l'âme et pour le corps. Surabondance d'informations. Foisonnement des productions artistiques et culturelles. Pléthore d'assurances contre tous les risques imaginables...

Fils prodigue... La prodigalité n'est sans doute pas un si grand péché. Il lui arrive même plus d'une fois d'être vertu. Ici, cependant, il ne s'agit pas de n'importe quel prodigue. Il s'agit du
fils. Il s'agit même du cadet, sans doute le préféré. Le bien qu'il gaspille n'est sien qu'en alliance. C'est d'abord un bien de famille qu'il dilapide. Et, ce faisant, c'est un lien d'alliance qu'il rompt. Faut-il parler d'enfant gâté ? Les fils savent rarement le prix de la fortune familiale et le travail qu'elle a coûté aux pères. Comme si l'abondance était due et allait de soi. Aux moments d'euphorie, leur gaspillage est à la mesure de leur insouciante irresponsabilité. Ils ne commencent à peser le prix des ressources que lorsqu'elles se mettent à manquer.

C'est d'un bien de famille immense que les fils de l'Occident, et à travers eux tous les fils de la modernité du globe, sont héritiers. Pris de vertige devant leurs prouesses, ils l'ont oublié. Croyant que leurs ressources et leurs énergies, matérielles déjà, spirituelles surtout, étaient leurs comme la chose la plus `naturelle' du monde. Il faut sans doute les défaillances et les échecs pour commencer à comprendre que loin d'être naturelles ces ressources nous viennent par héritage.

La modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n'a pas encore pris la mesure exacte de son impasse. Peut-être l'enfant prodigue n'a-t-il pas encore touché le fond de l'angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement euphoriques et les dérobades d'une fuite en avant se sentent moins sûres d'elles. Elles se trouvent même un peu ridicules devant la montée d'une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L'homme 'moderne' ne serait-il pas malade ? Malade d'un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l'admettre ?

Fatal enchaînement d'un refoulement, d'une schizophrénie et d'un enfermement. Le grand enfermement de l'homme sur l'homme. L'autistique raison close sur elle-même jusqu'à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la modernité se bat jusqu'au désespoir et jusqu'à l'absurde avec cette question radicale.

Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais c'est à l'homme seul que revient la charge d'être créateur et fondateur de vérité, d'être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout ! Désormais l'homme est responsable de l'homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l'homme.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme schizoïde devenu 'suprême' revient maintenant la tâche surhumaine d'inventer inlassablement l'homme ! Mais où commencer et où s'arrêter entre la belle 'idée' de l'Homme et le `réel' de l'humain trop humain ? Comment l'homme va-t-il se trouver une généalogie ? Comment va-t-il pouvoir se refaire une virginité ? A quelle source va-t-il puiser le sens ?

Désormais il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention (au singulier) se mettre d'accord sur les conventions (au pluriel) ?

Livré aux maîtres du soupçon... Quelle image de soi peut bien avoir l'enfant prodigue en essayant de se mirer dans les flaques troubles de son enclos ? Voici quelques reflets de lui-même que lui renvoient les Maîtres du soupçon. Cela prend des formes aiguës au tournant de notre siècle. Après le divin, voici l'humain soupçonné. Dans ses hauteurs et dans ses profondeurs.


Une fois l'Alliance rompue...

Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s'embaucher chez un homme du pays qui l'envoya dans ses champs garder les cochons.

Une fois l'Alliance rompue... Les choses peuvent-elles tourner autrement qu'après l'originelle rupture ? Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu'ils étaient nus. Reste la honte ou l'exhibitionnisme. La modernité opte pour le deuxième terme de l'alternative.


Le `péché du monde' reste scandale pour la raison. Pourtant la raison ne fait que balbutier devant sa réalité.
L'homme est plus inconcevable sans ce mystère, écrit Pascal, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. Comment rendre raison de ce mal mystérieux qui atteint si sournoisement notre culture ? Un mal sans doute beaucoup plus inquiétant que les diagnostics courants ne voudraient l'admettre. Quelque chose comme une psychose de la culture ! Avec ses symptômes autistiques et schizophrènes. Ce mal est-il innocent ? Est-il sans faute ? Est-il sans péché ?


L'enclos

La façon la plus rationnelle de garder les cochons est de commencer par enfermer ces bêtes parfois turbulentes derrière une clôture. Bouclant la boucle de l'homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d'humanité. De façon autogène. Sans l'Autre. En autonomie. Sans l'Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Là nous nous sommes donné un monde de possibilités simplement phénoménales. Ce monde se caractérise sans doute par une extraordinaire multiplicité d'espaces riches et différenciées. Cette multiplicité, pourtant, ne fait que s'éparpiller dans le
même espace englobant. De cet espace est expulsé tout ce qui est `de trop' dans l'enclos. C'est-à-dire l'essentiel. La mort. Le mal. Le péché. La grâce. La transcendance. L'accident. Le gratuit. Le mystère...

L'enclos suscite les `maîtres penseurs' à sa mesure. C'est-à-dire lucides seulement jusqu'à l'
horizon indépassable de la clôture. Lorsque manque le sens qui donne sens toutes les logorrhées sont possibles. Il suffit de discourir... Courir de ci, de là. Mais, attention, pas au-delà des limites de l'enclos. On court ainsi jusqu'à l'étourdissement face aux questions essentielles.

Le grand enfermement. Spécificité de notre modernité ! Un Michel Foucault en a marqué les contours. Du côté des prisons. Du côté des hôpitaux psychiatriques. De tant et de tant de côtés ! Ce besoin perfectionniste de classer et de mettre en cage. Aux beaux jours du Moyen Age le fou avait droit de cité parmi les hommes à part entière. Le débile cohabitait avec les autres enfants de la maison. Le malade, même à l'hôpital, restait entouré des siens. On logeait les morts au cœur du village. Mais le grand enfermement n'est pas seulement de nature sociologique. Ce sont les âmes qu'il fallait parquer. Ce sont les esprits, toujours rebelles, qui devaient se façonner aux limites étroites de l'enclos.


Alors il réfléchit


Au moment même où l'homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se levaient les `maîtres penseurs' du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n'avaient pas fini d'annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l'absurde annonçaient la mort de l'homme.

Beaucoup s'installent maintenant dans ce champ de ruines, tentés par la désespérance. D'autres, moins nombreux et plus lucides, découvrent que les déserts sont faits pour être traversés. C'est la foi en l'Exode qui fait la différence.

C'est
par l'absurde que l'enfant aimé du Père, devenu prodigue, expérimente maintenant qu'il est fait pour autre chose que pour garder les cochons.

Aujourd'hui, en cette fracture de l'histoire, n'est-ce pas par l'absurde que nous commençons à pressentir avec une évidence croissante que l'homme passe infiniment l'homme ?

Alors il réfléchit: “Tant d'ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai: Père j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Prends-moi comme l'un de tes ouvriers.” Il partit donc pour retourner chez son père.


Père, j'ai péché


Dans l'enclos des cochons reste, possible, le seul cri authentique. Et le seul
libérateur. Car l'homme révélé divin par grâce ne refuse pas cette grâce sans faire la bête. Lorsque l'homme se détourne de la Source de son être et de son sens, fatalement lui reste une étendue d'absurde. Il faut savoir prendre la mesure de ce contraste pour jauger la distance qui sépare la perspective schizoïde sur l'homme de l'originelle vision chrétienne. En réciprocité d'Alliance le Père dit: Tu es mon fils. A l'instant même ton je t'est donné. Tu dis: Tu es mon Père. A travers l'abîme des profondeurs humaines se donne le vertical vis-à-vis. L'archéologique et absolu `Je Suis'. Source de l'être et du sens. Bien plus, Père.


Lucidité

Tout péché contre l'Esprit est aussi un péché contre l'homme.

Il est d'abord un péché contre le cœur de l'homme qu'il coupe de ses sources, l'enfermant dans sa schizoïdie. Mais l'homme meurt d'un tel enfermement, car, à l'image de son Dieu, il est un être en relation. Un être en Alliance.

Tout péché contre l'homme est aussi un péché contre l'Esprit.

Ce n'est pas le cœur qui peut dire: “L'enfer, c'est les autres.” A moins qu'il soit perverti. Car l'Autre est grâce. Et avec Lui, tous les autres. La véritable rencontre interpersonnelle est créatrice de quelque chose d'infini. Cette singulière solidarité mystique ou diabolique dont le génie d'un Dostoïevski évoque si intensément la réalité. Dans le bien comme dans le mal. Jusqu'à l'enfer ou jusqu'à la Communion des saints.

Tu te mens à toi-même si tu te crois sans péché. Et tu mens à l'Esprit. Tu pèches contre la communion si tu refuses de t'asseoir à côté de l'autre au banquet d'Agapè. Nous expulsons le péché. Donc nous expulsons la miséricorde. Donc nous expulsons l'Amour. Donc nous expulsons Dieu.

Ce n'est pourtant qu'en reconnaisant lucidement notre mal qu'une métanoia est possible. Et partant un salut.



Nous avons péché

Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse. Et le cri profond de l'Esprit dans ses profondeurs encombrées.


Nous avons péché par hybris

Nous avons voulu devenir `maître et possesseur de la nature' après nous avoir érigés en maîtres et possesseurs du
sens. Nous nous sommes donc mis à développer l'outil avec frénésie. L'outil intellectuel et l'outil matériel en féconde interaction. Une mécanique qui grossit et s'emballe de façon exponentielle, gourmande de plus en plus de matières et d'énergies et produisant de plus en plus de `bien-être'. Cet outil se faisait vecteur de nos euphories. La foi au `progrès', la foi au progrès exponentiel, la foi au progrès infini, devenait notre nouveau Credo, inspirant les plus folles idéologies des progressismes de droite et de gauche.

Nous ne l'avons pas chanté longtemps, cet hymne à la gloire de notre possible infini. Très vite nous avons déchanté ! Pris au piège. Coincés par nos finitudes et nos impossibles. Affolés tel l'apprenti-sorcier ayant découvert la puissance de Prométhée en oubliant les limites de son possible.

N'avons-nous pas fait notre bonheur
d'un `outil' qui, loin de notre bonheur, ne tourne que pour le plaisir de tourner ? N'avons-nous pas profondément aliéné notre être à l'avoir et l'avoir à la consommation ? N'avons-nous pas enfermé le désir dans le cercle infernal du progrès pour le progrès, de la croissance pour la croissance, de la rentabilité pour la rentabilité, de l'accumulation pour l'accumulation, de l'exponentialité pour l'exponentialité... ? N'avons-nous pas réduit les fins de nos moyens aux moyens de nos fins ? N'avons-nous pas confondu le sens de l'histoire avec le non-sens que l'outil exponentiel a donné à `notre' histoire ?


Nous avons péché contre l'Ouvert

Nous pensions nos horizons illimités. Nous avons cru que, sans l'Autre, tout était possible. Nous avons déclaré `indépassable' l'horizon de nos idéologies. Mais la forêt n'est-elle pas justement l'horizon indépassable du chimpanzé ? Nous n'avons pas fini de mesurer l'étroitesse de notre pensée et des petites lueurs de nos lumignons que nous prenions pour les `Lumières'.

Nous avons oublié l'essentielle ouverture de tout système vivant. L'écosystème du sens encore plus que tous les autres. Obnubilés par nos prouesses et béats devant nos aménagements intérieurs nous avons oublié qu'il y a un `dehors' de notre caverne.

Nous nous sommes mis à boucler en
clôture notre espace d'humanité. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner exponentiellement nos possibilités dans l'enfermement de notre schizoïde autonomie, bouclant en un gigantesque feed back les sorties de notre système sur ses entrées.

Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.

Nous avons péché contre la Source chaude et le Puits froid. Insouciants des lois de l'énergie et de l'incontournable entropie de tout système clos. Comment, par exemple, faire fonctionner exponentiellement une dynamique infinie - le `progrès', tels que nous l'imaginions - à l'intérieur d'un espace fini ?

Ce n'est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu'il reste les prophètes et les témoins d'ailleurs. Mais inexorablement joue l'entropie. Mortelle.


Nous avons péché contre la Source

Un monde qui méprise les nappes phréatiques de ses sources en vient vite à être condamné à boire l'eau de ses citernes frelatées.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme schizoïde devenu 'suprême' revient maintenant la tâche surhumaine d'inventer inlassablement l'homme !

Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.


Nous avons péché contre le sens

C'est-à-dire contre le sens qui donne sens... Notre bulle s'est constituée en gigantesque système résonateur qui vibre de ses propres vibrations. Signifiés et signifiants, signes et référents, n'ont plus fondamentalement qu'une épiphénoménale `consistance' vibratoire.

Modulation d'amplitude ou modulation de fréquence, peu importe. Et nous sommes aujourd'hui particulièrement ingénieux à produire, à diversifier et à amplifier ces modulations. En leur essence, cependant, elles ne sont jamais que de purs phénomènes ondulatoires. Du bruit. Flatus vocis du moderne nominalisme !

Il faut au sens schizoïde un effet de masse pour se donner sa légitimité et l'illusion de consistance. Il n'est plus d'autre instance décisive que la sacro-sainte `opinion publique'. Une large quantité affectée et résonnante. Comme si la qualité ne pouvait plus être que par quantité accumulée. Comme si les manipulateurs-manipulés du Discours s'évanouissaient sans cette caisse de résonance du quantitatif résonnant disponible. Une voix ne peut plus trouver de justification que dans son écho.

On croit que le sens surabonde. En fait ce ne sont que des débris de sens qui prolifèrent. On se félicite d'une raison en croissance. En fait ce n'est qu'encombrement de `raisons' hétéroclites. On se réjouit d'une société qui devient transparente à elle-même. En fait c'est un désarroi qui porte le masque d'une sécurisante uniformité. On se vante d'avoir démystifié tous les absolus. En fait on ne cesse d'absolutiser des étiquettes. On se fait fort de n'avoir plus de tabous. En fait c'est le système tout entier qui fonctionne répressivement. On pense proférer une parole différente. En fait on se contente de moduler différemment - droite, gauche - un même Discours du 'même'. On vante les progrès de l'instruction. En fait on ne fait que faire face aux inadaptations. On parle de maturité grandissante. En fait on s'illusionne sur les manipulations et les détournements de sens. On s'extasie sur la créativité. En fait ne fonctionne qu'une mécanique de production et de consommation inflationniste de signifiants d'un jour.

Nous qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres de l'universel, nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances. Jusqu'où faudra-t-il traîner nos faméliques illusions pour, à nouveau, être touchés par la nostalgie des espaces paternels ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse. Et le cri profond de la nostalgie.


Nous avons livré l'humain aux maîtres du soupçon

Au moment même où l'homme a cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se lèvent les `maîtres penseurs' du soupçon. Les maîtres penseurs du soupçon n'ont pas fini d'annoncer la `mort de Dieu' que déjà les maîtres penseurs de l'absurde proclament la `mort de l'homme'...

L'homme, simple produit du hasard et de la nécessité ? Comme un texte incroyablement complexe écrit au hasard avec un alphabet chimique dans une langue sans significations mais aux règles strictes. Ces règles corrigent lentement et progressivement le texte écrit et réécrit inlassablement et mécaniquement durant des millions d'années. Un texte où les fautes de frappe, les erreurs de duplication ou de transmission se révèlent elles-mêmes fécondes dans la mesure où elles ne contredisent pas radicalement le texte en construction. De ce texte il est vain de chercher quelque signification en-dehors de l'insensé de sa stricte articulation elle-même.

Hasard et nécessité... C'est ce qui reste logiquement lorsqu'à l'être et à la pensée il n'est plus d'autre possibilité que de tourner en rond dans l'enclos. C'est-à-dire dans l'horizon indépassable de l'absolu `il y a'. Tous les matérialismes du monde ne peuvent pas ne pas se rejoindre dans une clôture initiale. L'ultime archè de toute chose, qu'il soit structure ou infime élément de structure, ne peut être qu'un absolu `il y a', sans raison précédente, sans plan préalable et surtout sans constructeur. Mais comme la réflexion part nécessairement d'un déjà-construit hautement complexifié au point de penser, il s'agit d'expliquer en descendante `tomie' jusqu'à l'insécable `a-tome' et à faire le pari que la montée s'est opérée par processus exactement symétrique mais inversé. C'est moins dans l'analytique descente que se reconnaissent les matérialismes que dans le pari sur une montante mécanique.

L'homme, un texte clos sur lui-même ? A la racine de l'humain, il n'y aurait plus qu'un `logos' brut sans pensée ni penseur, une règle sans législateur, un langage sans parole et, partant, sans locuteur. Que peut-il rester de l'homme, fils d'un tel verbe anthropogène ? Que peut-il rester du spécifique humain ainsi réduit à la radicale insignifiance de la structure fonctionnant pour fonctionner dans l'absolue finitude de la clôture ?

L'homme une passion inutile ? La soif démontre par la négative que la vie n'est pas morte. L'absurde, à sa manière, proteste encore de l'homme. Tant que crie la protestation la mort n'est pas. Mais que ce cri cesse pour ne plus laisser place qu'à une passion inutile, alors le tragique lui-même s'enlise dans le vide infini. Exit homo. L'homme est mort. Comme Dieu. Et à peine un siècle après lui. Mais n'est-ce pas dans la même logique des choses ?

L'homme, un faux-semblant ? Lorsqu'à l'homme est révélée son inanité radicale. Encore bien moins qu'une `passion inutile'. Un faux-semblant qui s'est pris au sérieux durant un court laps de temps et qui, aujourd'hui, se trouve amené à constater `lucidement' la radicale fausse-semblance de cette illusion.

La mort de l'homme... Au milieu de la profonde histoire du `même', l' `autre', à savoir l'homme, a dessiné sa figure. Pour un temps seulement. Avant d'être à nouveau ramené au `même' !

En archè nous avions un `Je suis'; il nous reste un `ça'. Nous avons troqué le mystère du Père contre la fiction d'Œdipe. Et celle-ci, à son tour, se révèle superflue. Invités à oublier de qui nous sommes fils. Devenus orphelins du néant. Car désormais nous n'avons plus besoin de père. Puisque `ça' marche tout seul !


Nous avons péché contre l'humain

Diviser pour régner... Vouloir devenir `maître et possesseur' a ses exigences. Les corps d'un côté. Les âmes de l'autre. Il est plus facile de manipuler un corps sans âme. Mais que peut-il rester à la pauvre âme toute seule sinon de s'éclipser dans les coulisses?

Pourquoi l'humain n'arrive-t-il pas à se réconcilier avec l'humain ? Pourquoi toutes nos idéologies optimistes finissent-elles par se retrouver si lamentablement dans les poubelles de l'histoire ? Une réponse sans cesse insiste. Et elle est seule à résister à sa négation. Elle crie la raison de l'échec et l'urgence d'une conversion. L'humain n'est pas à partir de lui-même, clos en lui-même.

Si vaste soit-il notre `oïkos' d'humanité, il n'est pas possible d'y donner cours à toutes les folies. Nous découvrons que notre monde n'est pas infini, que la nature ne se laisse pas violer impunément et que notre `maison' est sacrée.

L'humain ne dispose pas de son ultime englobant. Il est à partir de... Toujours, déjà, à partir de... A partir de l'Autre. Nous n'existons authentiquement `humains' que dans une maison en état de grâce. Cet englobant de l'humain peut-il être autre que Dieu lui-même ?


Nous avons péché contre le Verbe qui nous engendre humains

C'est aux antipodes d'une crise possible que `le' Discours s'était mis à fonctionner en autonomie. Depuis ses premiers balbutiements nominalistes, à travers ses jubilations renaissantes, jusqu'à sa puissance et sa gloire, ce n'était qu'euphorique certitude de croissance et de progrès à l'infini. Nouveau logos anthropogène, substitut schizoïde à la Parole, il s'est cru, comme elle, créateur d'humanité. Et plus qu'elle, créateur de sur-humanité.

Il reste à l'animal sacralisateur qu'est l'homme la panthéiste sacralisation des 'valeurs' schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des 'ismes'. Et les 'Maîtres Penseurs'. Le soupçon à l'infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les 'systèmes' totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d'Utopia... Ou Archipel du Goulag ?

Sans doute fallait-il ce recul historique qui est le nôtre aujourd'hui par rapport à nos errements pour commencer à sentir par expérience où nous mènent les illusions de notre verbe devenu schizoïde.


Nous avons péché contre l'énergie spirituelle

Crise de l'énergie... Il en est beaucoup question aujourd'hui. On pense à la matérielle. C'est l'énergie spirituelle qui est la plus menacée. On croit l'énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle.

L'énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d'imperceptibles fragments de démission accumulées, par d'innocentes minuscules démissions juxtaposées. Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l'illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le `on' qui démissionne. Donc aucun n'ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées.


Nous avons péché contre notre héritage d'humanité

Devenus prodigues... Et quelles richesses n'avons-nous pas ainsi gaspillées ? D'où, en effet, pouvait nous venir la dynamique derrière notre aventure exponentielle ? D'où pouvait nous venir la foi en une montée infinie ? D'où pouvait nous venir cette passion de l'aventure et du risque ? Sinon des exposantes paternelles ? En cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes, quelle accumulation de sens n'avons-nous pas réalisée ?

Ces gigantesques réserves de sens produites et accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction...

Grâce à cette vitalité sémantique, grâce à cette surabondance d'énergie spirituelle, il n'y a rien que nous n'osions entreprendre. Croyant trop facilement le sens infiniment disponible, nous nous laissions aller, insouciants et euphoriques, à le gaspiller toujours plus allègrement. Prodigues du patrimoine du Père !

Mais jusqu'où peut-on ainsi se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves avant d'atteindre le point mort du non-sens absolu ?


Nous avons péché contre les générations futures 

Gaspillant les précieuses réserves qui leur appartiennent aussi et les encombrant de nos déchets. N'avons-nous pas péché contre la `famille' humaine ? La machine de notre bonheur n'a tourné que pour quelques privilégiés, `au nez' de et souvent `sur le dos' des quatre cinquièmes sous-développés de l'humanité.


Nous avons péché contre l'Esprit

Notre péché contre l'écologie de la condition humaine est identiquement péché contre l'Esprit. Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de l'originel tentateur, toujours `prince de ce monde'. Rompez la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez `maîtres et possesseurs' de vos possibles. `Vous serez comme des dieux !'.

Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.

Aux commencements il n'en est pas ainsi puisque tout déborde de la surabondance d'Agapè. Aux aboutissements il n'en sera pas ainsi puisque tout harmonisera dans le plérôme du Christ. C'est dans l'entre-deux qu'urge une conversion. Face à notre péché, deient urgente la maîtrise de notre liberté.



Illusions

Notre
modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n'a pas encore pris la mesure exacte de ses illusions. Peut-être l'enfant prodigue n'a-t-il pas encore touché le fond de l'angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d'une fuite en avant se sentent moins sûres d'elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d'une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L'homme 'moderne' ne serait-il pas malade ? Malade d'un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l'admettre ?

Fatal enchaînement d'un refoulement, d'une schizophrénie et d'un enfermement. Le grand enfermement de l'homme sur l'homme. Fatale alternative à la métanoïa ! L'autistique raison close sur elle-même jusqu'à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la modernité se bat jusqu'au désespoir et jusqu'à l'absurde avec cette question radicale.

Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais l'homme est responsable de l'homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l'homme. Mais si l'homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera ? Comment l'homme pourra-t-il se justifier ? Il reste le refuge dans la sublime illusion de l'homme impeccable ou le réflexe infantile de rejeter la faute hors de soi.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme devenu 'suprême' revient la tâche d'inventer l'homme. La tâche de Sisyphe d'inventer inlassablement l'homme ! C'est à lui que revient alors la charge d'être créateur et fondateur radical de vérité, d'être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout !

Mais où commencer et où s'arrêter entre la belle 'idée' de l'Homme et le "réel" de l'humain trop humain ? Comment l'homme va-t-il se donner une généalogie ? Comment va-t-il se refaire une virginité ? Comment l'homme va-t-il se construire sa 'bulle' de survie ? Où va-t-il puiser le sens ? Il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention se mettre d'accord sur les conventions ?

Il reste à l'animal sacralisateur qu'est l'homme la panthéiste sacralisation des 'valeurs' schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des 'ismes'. Et les 'Maîtres Penseurs'. Le soupçon à l'infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les 'systèmes' totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d'Utopia... Ou Archipel du Goulag ? "Horizon indépassable" ? Mais la forêt n'est-elle pas l'horizon indépassable du chimpanzé ?

Seule 'transcendance' à cette immanence du possible schizophrène, la fuite en avant du progressisme scientiste ou les paradis artificiels de l'idée ou de la drogue ! Mais que signifie une révolution qui renvoie le même homme dans les mêmes clôtures ? Que signifie un 'Progrès' qui ne tourne qu'en bouclant sur elles-mêmes productions et consommations ? La cohérence la plus logique de la condition schizophrène ne serait-elle pas la démesure nihiliste ? Drame d'une démesure infiniment libérée prise au piège d'une clôture qui ne peut être jamais à sa mesure !

Mais cet âge ne peut pas et ne veut pas se poser de telles questions tant il est ébloui par le fonctionnement même de son propre mécanisme. Le fonctionnement du possible de l'homme en autonomie dans l'inconscience des conditions de possibilité de ce possible. Cet âge est ébloui par ses lampes artificielles qu'il prend pour LA lumière.

Mais peut-être commençons-nous à pressentir, aujourd'hui, comme une fracture de l'histoire où l'homme est appelé à expérimenter, fut-ce par l'absurde, que l'homme passe infiniment l'homme. Sans doute l'impasse n'est-elle pas fatale. Pourquoi cette même judéo-chrétienne dynamique qui ouvre les démesures n'ouvrirait-elle pas encore, comme toujours, l'infini espace de l'AUTRE ?


L'impossible démon de Maxwell

Il reste encore bien des illusions. Et, pour beaucoup d'esprits, l'évidence n'est pas encore évidente. C'est même incontestablement l'évidence la plus difficilement admissible par notre modernité. Comme si le mythe de la `lucidité' était le plus aveuglant de tous ! Les évidences, pourtant, se font criantes. Ainsi, la prétention moderne de “devenir maîtres et possesseurs de la nature" était logée et fonctionnait dans un système qui se prenait pour absolu. Mais, en fait, nous le découvrons aujourd'hui
englobé dans un plus large système qui ne peut que le relativiser.

Autre illusion mortifère. Nous avons cru que la dynamique du sens surgissait ex nihilo ou encore sortait de la cuisse de Jupiter par un simple tour de passe-passe intellectuel. Nous découvrons de plus en plus - le paradigme de notre écosystème matériel nous éclairant - que nos possibilités tiennent d'une plus englobante donation de sens.

Nous vivons dans l'illusion d'un `ouvert' grandissant que nous ne cessons de nous octroyer à nous-mêmes. Voyez la `liberté'. Sans règle. Sans contrainte. Sans bornes. Sans `maison'... Clocharde. `Ouverte' simplement pour la satisfaction d'elle-même et finalement pour rien d'autre qu'une profonde frustration. En nous bouclant sur notre possible clos sur lui-même, nous nous bouclons dans l'absurde. C'est en ouvrant l'espace de l'humain à l'infini de Dieu que s'ouvre grand un espace pour l'espérance.

Ici l'impossible
Démon de Maxwell doit céder sa place à l'Ange de la grâce.


Péché contre l'écosystème du sens


Notre péché contre l'écosystème `matériel' n'est encore que le corollaire de notre péché contre l'autre écosystème, le `spirituel', celui du sens. C'est-à-dire celui du
sens donnant sens.

Sous peine d'inanition spirituelle, il nous faut restaurer la `maison' du sens. Pour cela nous devons commencer par ne pas tricher avec les sources chaudes et les puits froids du souffle de notre verbe.

Le péché le plus grave contre l'écosystème du sens a été de nier son essentielle
ouverture. Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en clôture, comme une simple mécanique, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie auto productrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs donc de toute sa différence de potentiel, c'est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.

Une certaine modernité se constitue progressivement en bouclant le règne de l'humain sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en
clôture.

Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par auto-création même qu'il veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie. Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de ses accumulateurs non complètement déchargés et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se liquéfieraient dans le néant.

Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?


Pourquoi ça fonctionne encore

Ce n'est que pour un temps seulement que le système peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides! Mais inexorablement joue l'entropie. Mortelle.

Même l'absurde le plus radical, aujourd'hui, ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d'énergie sémantique. Elle ne peut que vouloir refouler ce sans quoi elle ne pourrait survivre et qui, pourtant, contredit si diamétralement ses présupposés. Car nos audaces d'aujourd'hui ne fonctionneraient pas sans cette formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours des siècles d'intense vie spirituelle de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qui étaient en fait les hivers écologiques où, imperceptiblement, sûrement, germaient les moissons à venir.


Tant que les réservoirs ne sont pas vides

Les réservoirs d'énergie spirituelle prennent une importance capitale dans le fonctionnement `systémique' du Souffle, entre Source chaude et Puits froid. Même si la Source chaude venait à perdre de son énergie, le moteur peut continuer à tourner, au moins durant un certain temps.
A condition que les réservoirs ne soient pas vides.

Aucun système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à plat. Le `système' humain moins que tout autre. C'est parce que ses réservoirs d'énergie spirituelle et de ressources d'humanité ne sont pas vides et restent malgré tout encore `branchés' sur la source chaude que l'humain est capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où le sens s'étiole et où l'absurde prolifère. Mais si les réserves s'épuisent ? Si les canaux sont laissés à l'abandon ? L'humain peut-il survivre indéfiniment coupé de sa source chaude ?

La méconnaissance de l'importance des réservoirs d'énergie spirituelle peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre autres, de croire à une `génération spontanée' du souffle là où c'est en fait l'énergie `accumulée', peut-être durant de longs siècles précédents, qui continue d'alimenter la différence de potentiel et d'empêcher ainsi - pour combien de temps ? - l'asphyxie.

Toute culture, collective ou personnelle, accumule des réserves de sens sous des formes très diverses et complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici quelques-unes. Ainsi la masse des `coutumes' et des `traditions' d'une famille ou d'un peuple. Les `valeurs' transmises de génération en génération. Les `monuments' laissés par l'histoire. Les `modèles' d'action et de comportement. Les `pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les `saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique. Les `paysages' qui inspirent...

Quelle réserve de sens ne constitue pas la `
nature' ? A la fois sein maternel, terre natale, havre de paix et de silence, permanence d'imperturbabilité, maîtresse de mesure et d'harmonie... Indifférente au stress et à l'éphémère. Capable de panser les blessures de l'existence. Réconciliée avec les grands rythmes de la vie.

Et que dire de nos enfants ? Si spontanément chez eux dans la maison du sens. En si naturelle proximité avec le sens originaire... N'est-il pas des moments où prendre un petit dans tes bras te fait vivre une intense communion avec le sens total et une infinie réconciliation avec l'univers ? Sans doute la plus formidable réserve de sens nous accompagne-t-elle dès avant notre naissance, “dès le ventre de la mère”, comme disent déjà les prophètes d'Israël

La schizoïdie moderne a cru s'épanouir en rompant les liens. En fait elle ne survit que grâce aux réservoirs qui ne sont pas vides et aux canaux qui ne sont pas complètement bouchés. Ne cesse d'opérer cette mystérieuse solidarité de grâce dans un monde où les uns ne peuvent jouer les prodigues que parce que d'autres restent `branchés'. La `communion des saints'... Il suffit qu'il n'en reste que quelques-uns. Mais sans doute sont-ils beaucoup plus nombreux qu'il n'y paraît aux petites lucarnes de nos médias.

Les sources sont rarement spectaculaires et les conduits le plus souvent souterrains. Les choses essentielles pour notre survie ne prennent réellement de l'importance à nos yeux que le jour où elles se font rares et menacent de manquer. Il n'est pas sûr que ce jour ne tarde... L'urgence se fait criante de nous préoccuper des authentiques ressources d'humanité. Il s'agit de retrouver nos sources et de recharger nos capacités. Disposer d'assez d'authentique humanité `en réserve' pour faire face aux désespérances.


L'homme peut-il se donner à soi-même sa source chaude ?

Ce qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à l'exception de la culture moderne, fonctionnaient ou continuent de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés: la tradition-transmission d'un donné signifiant et signifié important.

Toutes ces cultures fonctionnent en homéostasie avec l'écosystème du sens. Et jusqu'à leur déclin, la néguentropie signifiante défie victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens. Il s'agit ici non pas de tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque sorte le sens du sens, le sens de tout sens possible, la donation radicale du sens, le champ fertile du sens ou encore la "vitalité" du sens en général.

La schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité accède à elle-même boucle l'autonomie en clôture totale dans le grand enfermement de l'humain sur l'humain. Pour la première fois depuis que l'homme existe, le système anthropogène se met à fonctionner en stricte clôture. C'est-à-dire en se mettant à réchauffer continuellement lui-même la source chaude de son sens et de ses significations. Et partant à recharger aussi par lui-même et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques.

Cependant, jusques en ses extrémistes clôtures en finitude, la modernité ne cesse, effectivement, de participer, souvent malgré elle, et plus inconsciemment que consciemment, à quelque `transcendance'. Sans ce subterfuge elle ne saurait survivre longtemps sans succomber à l'asphyxie. Ainsi la rupture avec la source chaude n'est jamais consommée. Et surtout les accumulateurs ne sont jamais complètement déchargés.

Même l'absurde le plus radical ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d'énergie sémantique. Spécialement la judéo-chrétienne signifiance.

Plus qu'elle n'ose se l'avouer à elle-même, notre monde moderne fonctionne malgré tout, même par subreptice participation, sur une formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qu'une plus saine écologie du sens commence à nous faire reconsidérer aujourd'hui.



Pour une écologie du souffle

C'est lorsque l'air empeste que nous pensons à ouvrir nos fenêtres. C'est lorsque le souffle vient à manquer que nous nous souvenons qu'il y a un dehors. C'est lorsque nous étouffons sous les déchets que nous vient l'idée d'une écologie. Aujourd'hui, plus que jamais, urge quelque chose comme une écologie du souffle.


Le souffle vient à manquer

Place à l'homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles. Cela s'est amplifié en tonitruante revendication. C'est avec violence que nous nous sommes mis à chasser l'Esprit de Dieu, le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement. Jusqu'au moment où nous sentons le souffle nous manquer.

Jamais autant qu'aujourd'hui
, risquions-nous l'asphyxie spirituelle. Pourtant n'a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens `constitué' un espace ouvert à sa démesure.

Il lui manque le sens `constituant'. Le sens qui donne sens. Le sens qui proteste contre l'absurde. Le sens qui résiste au non-sens. Le sens qui ouvre les horizons. Le sens qui met en perspective. Le sens qui rassemble ce qui est dispersé et disperse ce qui s'agglutine. Le sens qui libère les `pourquoi ?' de l'angoisse. Le sens qui affecte d'un `plus' le verbe être. Le sens qui crève les cercles vicieux. Le sens qui fait que les raisons se tiennent et s'entretiennent. Le sens qui lit entre les lignes. Le sens qui met en transparence. Le sens qui ne perd pas l'humour.


Un souffle fragile

On croit l'énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle. Et plus vulnérable. Enfermé, il se vicie rapidement.

Nous perdons le sens au point de nous complaire dans le sens insensé. Voyez nos `Maîtres Penseurs' qui se battent à occuper si verbeusement l'avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des prétendus `lendemains qui chantent' et qui ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les petits esprits qui ne doutent pas des `horizons indépassables' de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des `poubelles de l'histoire' qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...


Mécanismes démissionnaires

L'énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d'imperceptibles fragments de démissions accumulées, par d'innocentes minuscules démissions juxtaposées.

Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l'illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le "on" qui démissionne. Donc aucun n'ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées.

Imagine un instant qu'atteintes par la contagion s'éteignent les voix rebelles de l'Esprit et se taise le petit reste des protestataires du sens. Combien de temps, penses-tu, le monde survivrait-il ?


Avortements sémantiques

En un monde où les détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs lucidités démystificatrices et sûrs de leurs incertitudes. En un monde où les significations, ayant perdu les références, tournent en rond, piégées en leur nominaliste tautologie. En un monde où les référentiels eux-mêmes se mettent à flotter au gré des conventions voire des modes...

Mille et une raisons du soupçon militent aujourd'hui en faveur des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande conjuration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s'étale un consensus de démission.

Il est vrai que la déroute spirituelle s'arrange à caresser nos démissions dans le sens du poil. Ces épidermiques connivences avec l'actualité garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le vent devient l'impératif catégorique de nos déracinements.
Si la faillite du sens est d'actualité, il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la liquidation.


Fils de la différence

Le souffle est
fils de la différence. Il 'fonctionne' entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le souffle est puissant

Source chaude. L'Esprit est là avant que tu puisses avoir la moindre idée. Comme le soleil est là avant le premier germe de vie sur terre. Source chaude. Un processus énergétique n'a lieu qu'entre une `source chaude' et un `puits froid'. Il faut cette différence de potentiel. La source chaude de tes énergies spirituelles, c'est l'Esprit de Dieu. Tu peux ignorer ta source chaude. Elle, elle ne t'ignore pas. Sous peine de mort !

Pourquoi, alors que les corps sont multiples et divers, alors que les expériences sont indéfiniment variées à travers l'espace et le temps, alors que les goûts et les désirs prennent mille tournures, oui, pourquoi les `esprits', tous les esprits, sont-ils en si grande communion — même derrière des désaccords de surface — avec un essentiel constituant ? D'où peuvent venir à notre esprit ses extraordinaires possibilité ? D'où lui viennent la fondamentale insatisfaction devant ce qui n'est pas éternel et infini ? D'où lui viennent son fondamental besoin de chercher toujours en avant de lui-même ? D'où lui viennent ses élans de générosité ? Toutes les philosophies du monde balbutient autour de ce mystère. Les réponses qu'elles peuvent donner restent, hélas !, trop souvent prisonnières des tautologies.

Là où notre esprit est incapable de rendre raison de lui-même nous savons, par don d'intelligence, par Révélation, d'où il vient et d'où lui viennent ses merveilleuses possibilités. Du Souffle divin qui lui insuffle vie depuis les origines en créant l'homme à son image et à sa ressemblance. Tu peux dès lors revenir dans la caverne. Tu n'y seras plus comme auparavant. A présent tu sais. L'Esprit, trouble-fête des évidences cavernales, t'inspire une autre parole. Tu seras prophète.

Puits froid. Laissée à elle-même, toute chose succombe à l'entropie qui marque la fatale déperdition d'énergie.

Au fur et à mesure que la pollution sémantique obscurcit la lumière à sa source, au fur et à mesure que les réserves de sens s'épuisent et que les accumulateurs se déchargent, l'exponentiel système de production et de consommation de signifiant et de signifié se grippe. Il fait malgré lui l'expérience des limites. Il prend obscurément conscience d'un grand enfermement. L'exponentielle démesure du possible de l'homme se voit piégée. Les idéologies de la modernité sont acculées à la faillite.

Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut Dieu.


Ecosystème

Notre souffle doit retrouver son écologie. Il faut envisager celle-ci dans sa totalité. C'est-à-dire le
logos dans l'oïkos. C'est-à-dire la raison invitée en notre maison. Non pas l'idée un peu fade récupérée en faciles idéologies ici et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus grand défi lancé à notre temps. On pense d'abord aux simples possibilités de survie matérielle. Les possibilités de survie d'authentique humanité sont encore beaucoup plus menacées.

Un rappel est ici nécessaire. L'écosystème est le système des systèmes. L'habitacle total englobant l'incroyable multiplicité et diversité des systèmes dans leur emboîtement interactif. La `maison' - oikos en grec - qui loge tous les systèmes de notre terre en unité interdépendante et en interaction. L'écosystème.

Le principe de fonctionnement de cette gigantesque complexité n'est pas plus difficile à saisir que celui du plus élémentaire des systèmes. Là encore il suffit de connaître la fonction, les entrées et les sorties. Sa fonction = vivre. Ses entrées et ses sorties: la `source chaude' et le `puits froid' de la différence de potentiel de ses flux énergétiques. Avec, à sa frontière, un peu en aval et en amont de la source chaude et du puits froid, les réservoirs, les accumulateurs et les possibilités de recyclage.

Rien ne `tourne' sans différence de potentiel et que toute vie n'est qu'entre une `source chaude' d'apport d'énergie et un `puits froid' d'utilisation et de déperdition d'énergie.
Les différents systèmes s'emboîtent, chaque fois intégrés dans un système plus englobant. Chaque système accapare des flux positifs et rejette des flux négatifs. La différence se solde toujours négativement. Un système englobé ne peut tourner que sur des réserves et des possibilités de recyclage de son système englobant. Un système ne peut donc fonctionner en clôture que jusqu'à un certain point. En va-t-il différemment du système des systèmes, de notre écosystème?


Paradigme

Les réalités spirituelles se comprennent à travers le paradigme des réalités naturelles et matérielles. Il faut commencer par réfléchir sur ce qu'est un écosystème et comment il est menacé de mort lorsque lui est refusée l'ouverture.

L'écosystème est clos par rapport aux
éléments. C'est dire qu'il fonctionne avec une quantité finie de possibilités matérielles. L'écosystème doit équilibrer son bilan. Par contre il est ouvert par rapport à l'énergie. Entre source chaude de l'énergie résiduelle du `Big Bang' et puits froid du `Fond Noir' de l'espace il y a une différence de potentiel. C'est elle qui fait fonctionner l'écosystème. A l'entrée il y a l'énergie reçue par le soleil, par la gravité et par l'énergie interne du globe. A la sortie il y a l'énergie dégradée en chaleur irrécupérable. Entre les deux, l'énergie utilisée. Les processus géologiques, biologiques et climatologiques fonctionnent dans l'interaction systémique de l'atmosphère, de l'hydrosphère, de la lithosphère et de la biosphère.

Le flux d'énergie est irréversible mais inépuisable (jusqu'à la fin du monde!). Par contre, les éléments chimiques sont en nombre fini et leur recyclage est limité par le temps. Le recyclage est la base du fonctionnement de l'écosystème et de la régulation de son équilibre. Grâce à ce principe d'économie une quantité finie de matière est destinée à un renouvellement indéfini et à une créativité sans fin. En d'autres termes, l'écosystème s'interdit toute `folie'.

La biosphère fonctionne en interaction avec les grands réservoirs dynamiques que sont l'atmosphère, l'hydrosphère et la lithosphère. La régulation interactive entre les différentes `sphères' est d'une incroyable complexité. Les régulateurs jouent à des rythmes très variables. Les grands réservoirs limitent les variations brusques grâce à leur `effet tampon'. Tout concourt à l'équilibre homéostatique du système.


L'écosystème du sens

Il s'agit ici du système total du sens. Non pas de tel ou tel sens particulier, non pas de telle ou telle culture particulière, mais du sens absolu, c'est-à-dire du sens du sens. L'écosystème du sens est la grande maison du sens, la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain.

Tout se passe, en effet, comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.

L'écosystème du souffle est la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain. Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son déclin un système culturel fonctionne grâce à son
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.

Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Egalement avec des accumulateurs sémantiques bien chargés comme la tradition, la religion, l'éducation, la sagesse commune, les monuments de l'art et de l'esprit... Jusqu'à son déclin un système culturel fonctionne grâce à son ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.


Ecologie

Elle vient lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des possibilités d'approvisionnement et de recyclage de notre terre. Elle vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures et nos ouvertures. Elle vient dissiper nos illusions. Elle vient nous faire prendre conscience des frontières et des limites. Elle vient nous rappeler que le `dedans' n'est possible que par le `dehors'. Elle vient briser nos chaînes et nous presser à sortir de la caverne.

Quelle valeur a l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués et les sources polluées par nos maîtres penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources d'eau jaillissantes pour la vie éternelle” !



Urgences

L'urgence des urgences est donc manifeste. Notre monde ne retrouve sa dynamique spirituelle qu'à travers une authentique `écologie du Souffle'. Sous peine d'inanition spirituelle nous devons commencer par ne pas tricher avec les sources chaudes et les puits froids du souffle de notre verbe.

Nos urgences sont à la mesure des provocations que le monde, aujourd'hui, nous lance. Prendre la mesure de nos enfermements. Dénoncer et contester les clôtures de nos cavernes. Crier la différence. Ouvrir un espace à l'Esprit. Témoigner de l'Autre.

Ouvrir un espace pour l'Espérance. Lui ouvrir le grand oïkos. C'est-à-dire toute la maison de l'humain. C'est-à-dire la maison de tout l'humain.


Témoins de l'Espérance

Notre monde se meurt. Il faut à ce monde spirituellement anémique des prophètes qui témoignent de l'ouvert infini du sens et, partant, de l'espérance. Notre monde résiste à sa transfiguration. Il faut des miroirs qui lui renvoient la splendeur qu'il refuse. Le Souffle venu d'ailleurs ne peut que nous déranger. Sommes-nous prêts à risquer nos sécurités d'immanence et nos certitudes installées ?


Résister


On croit l'énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle. L'énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d'imperceptibles fragments de démission accumulées, par d'innocentes minuscules démissions juxtaposées. Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l'illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le `on' qui démissionne. Donc aucun n'ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées. Restent finalement les démissions institutionnalisées.


Indocilité

Jamais monde ne fut plus critique. Et jamais autant n'urge une critique de la critique. Face à ce monde qui pardonne tout à ceux qui le suivent bêtement il est urgent de cultiver le devoir d'indocilité. Imagine un instant qu'atteintes par la contagion, s'éteignent les voix rebelles et se taise le petit reste des protestataires du sens. Combien de temps, penses-tu, le monde survivrait-il ?


Dieu est Dieu

Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut le Souffle de Dieu. Il lui faut la grande Différence verticale. Là où s'étale l'in-différence, il est urgent de redonner voix à cette grande Différence.


A la verticale

Nous rêvons trop souvent d'une humanité qui soit totalement réconciliée avec la totalité du monde et de l'humain. En même temps nous lui refusons ses dimensions de transcendance. Combien de fois ne nous dispersons-nous pas du côté des futilités horizontales ? Il s'agit de nous centrer sur l'essentiel. Et l'essentiel est vertical.


Respect de l'homme

Il s'agit avant tout du respect du mystère de notre divine humanité. La dimension profonde de notre condition est théologale. Il faut commencer par sauver le regard sur l'humain. Non pas en accumulant données sur données mais au contraire en dépouillant. Ici les vides sont plus pertinents que les pleins. Les réponses s'inscrivent en creux. Le sens advient à travers les béances. A l'image et à la ressemblance de la théologie négative se fait pressante une anthropologie négative.


Devoir

Nous cultivons une singulière pudibonderie par rapport à nos `devoirs'. Nos `droits', eux, occupent le tout de nos revendications. Mais connaissez-vous un seul conflit qui n'ait commencé par cette insistance sur son (bon) droit ?


Le Souffle

C'est une chose étonnante que de découvrir même au creux de notre désarroi un souffle qui atteste avec force le mystère de l'Autre en nous-mêmes. Il suffit de pousser le vide assez profond. Mais nos encombrements ne sont-ils pas trop massifs ? Et nos alibis trop bétonnés ?


L'Esprit

Le grand méconnu. Mais nous-mêmes, nous connaissons-nous tellement mieux ? La méconnaissance du mystère du Saint Esprit coïncide avec la méconnaissance de notre mystère d'humanité. Et cette coïncidence n'est pas fortuite. Car nous sommes ultimement de même famille.


Respecter notre héritage

Nous croyons le sens inépuisable. En fait ce sont les gigantesques réserves de sens accumulées au cours de siècles de communion au Souffle de Dieu que nous brûlons de façon insensée. Mais peut-on impunément se permettre de jouer avec le sens ?


Humilité


Comme humus. Comme terre. Il faut devenir `terrien'. Le `terrien spirituel' se méfie de l'idéologue. Il sent les racines. Il a l'instinct du sol. Il se mesure à la résistance des éléments. Le terrien spirituel a longuement appris à planter avant de récolter. Il a le sens des lentes germinations hivernales et des patientes maturations. Il sait qu'il suffit d'une minute de grêle pour anéantir l'effort d'une année, d'un moment de folie pour déchirer ce qui a été précieusement tissé durant des siècles. Il recommence toujours avec opiniâtreté. Il accepte de semer dans les larmes avec l'espoir de moissonner en chantant. Il garde l'humour. Sa parole est fruit de silence.


Intériorité

Paradoxe de notre modernité. A l'extérieur nous nous ouvrons sur un monde infini alors que notre espace intérieur s'est rétréci en finitude. Un monde de plus en plus complexe et de plus en plus intéressant appelle notre émerveillement et ne rencontre que les limites de nos disponibilités pour l'étonnement. Plus que jamais urge, aujourd'hui, la nécessité de libérer les dynamiques spirituelles de l'humain. Il faut donner de l'espace à l'intériorité humaine.


Cœur

L'intelligence n'est qu'outil. C'est le `cœur', encore si proche de la source, qui comprend l'essentiel. N'est-ce pas lui, le coeur, qui selon l'admirable expression de Pascal a des raisons que la raison ne connaît pas ?


Gratuit

Homo faber ne cesse de s'enorgueillir de ses outils et de ne valoriser que ce qu'il fabrique. Il oublie que l'essentiel ne se fabrique pas. Le sens ne se fabrique pas. Il se donne. Il se donne, inutile et inutilisable, gratuitement. Il est grâce. Nous ne l'accueillons qu'en retrouvant une très grande humilité. Il faut retrouver l'émerveillement. Le monde est plus grand que le monde. Il y a du sens qui traverse les siècles. Du sens nous vient d'ailleurs. Et nous le reconnaissons si profondément nôtre.


Sources

Quelle valeur a l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs essentielles, nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués et les sources polluées par nos maîtres penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces `sources d'eau jaillissantes pour la vie éternelle' !


Source chaude

Le sens — le sens du sens — ne vient pas du Discours dominant. Le sens ne vient ni par consonance, ni par résonance, ni par amplification. Il nous vient d'une Source chaude.


Sagesse

Elle s'appelle Sophie. Sophia. Sagesse. Elle est l'épouse bien-aimée du Logos. C'est elle qui t'inspire la fidélité. Dans la nature, tous les systèmes tendent vers l'homéostasis, c'est-à-dire vers l'équilibre. Equilibre entre entrées et sorties. Equilibre entre flux positifs et flux négatifs. Cela se réalise `naturellement'. Dans l'espace du spécifique humain il n'en va pas ainsi. L'équilibre n'est pas donné. Mais il peut se conquérir. Il faut pour cela lucidité et courage. Cela s'appelle sagesse.


Relativiser le relatif

Ce que nous appelons pudiquement la crise ne fait que commencer. Au bout d'une éphémère aventure de `progrès' seulement ! Et après que le fonctionnement de l'outilité d'abondance n'ait profité qu'à un petit quart de l'humanité ! Qu'en sera-t-il dans deux siècles ? Dans vingt siècles ? Dans cinq cent siècles ?


Dissidence

Mille et une raisons du soupçon militent en faveur des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande conjuration anonyme se ligue contre le sens du sens. Et largement s'étale un consensus de démission. Si la faillite du sens est d'actualité il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle
dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la liquidation. Plus que jamais notre temps a besoin de prophètes. Est prophétique une Parole qui refuse l'horizon englobant du Discours Dominant. Est prophétique une Parole qui ose être dissonante dans la grande consonance résonante.


Penser autrement

Nous sommes condamnés à inventer le futur. Donc à oser penser autrement. Le véritable ordre mondial sera en rupture ou ne sera pas. Une telle audace n'est possible qu'en commençant par refuser l'aliénation mentale que représentent les idéologies du progressisme telles que nous les avons héritées des deux siècles passés. Cela fait mal. Mal au cœur qui, comme chacun sait, se trouve à gauche. La `gauche' dans les pays industrialisés se contente de dénoncer les injustices `régionales' sans condamner radicalement l'injustice globale. Et pour cause ! Cela impliquerait la condamnation de la cause fondamentale de cette injustice qui n'est autre que l'exponentialité du système d'outilité. Mais condamner cette exponentialité n'est-ce pas condamner en même temps la raison qui rend possible le discours de cette même gauche ? Que veut dire, par exemple, `progrès social' que nous n'arrivons pas à penser autrement que dans la dynamique de l'exponentiel qui est justement source d'injustice ? Que veut dire `moins de travail' et `plus de salaire' qui n'a aucun sens ailleurs que dans une aire qui a monopolisé le travail et concentré un maximum de capital ? Un socialisme qui ne pense pas et n'agit pas aux dimensions du globe, avec tout ce que cela implique, ne peut être qu'une caricature. Là encore les révisions s'annoncent douloureuses.


Penser humain


Penser `homme' avant `progrès' ou `croissance' ou `expansion'. C'est le plus gigantesque défi de notre maintenant historique. La question de l'
homme. Le nouvel ordre mondial ne pourra qu'être humain. Très radicalement doit se poser la question: qui, de l'homme ou de l'outil, doit être englobant ou englobé ? Mais n'est-ce pas précisément cette question qui risque de nous renvoyer du côté des impasses, là où les humanismes s'enferment dans leurs clôtures d'immanence ? Les broyés du système, cependant, ne cessent de crier l'homme à l'homme. Quand est-ce que les privilégiés de notre globe qui jouissent des bienfaits de l'outil exponentiel vont-ils se mettre à penser d'abord `homme' ? L'enrichissement infini pour tous étant impossible, il n'est de justice possible qu'à travers l'acceptation d'une mesure.


Notre 'maison' d'humanité

T
oute la maison de l'humain. La maison de tout l'humain. La tentation est grande de ne considérer la maison de l'humain que dans son état de nature. Or elle n'est pleinement accomplie que dans son état de grâce.


Redéfinir nos besoins


Donc maîtriser notre désir. Déchirantes révisions ! L'optimisme engendré par le discours bien-portant de l'homme (bourgeois) bien portant, fonctionnant dans la fermeture athée et matérialiste de cette `transcendance' immanentisée qu'est le `progrès', se retrouve finalement renvoyé du côté d'un désolant pessimisme. Trois siècles à peine après ses premiers balbutiements ! Un état où peut régner le principe `à chacun selon ses besoins' est physiquement impossible ! A moins de redéfinir les `besoins'. Mais comment ? Et au nom de quoi ?


Le péché contre l'écologie de la grâce

Il est identiquement péché contre l'Esprit. Un péché contre la vérité de notre condition humaine. Ce péché se confond avec le péché du monde. C'est, en effet, par péché que la nature se constitue en autonomie opposée à la grâce. Lorsqu'elle se boucle sur elle-même et qu'elle résiste à sa transparence. Lorsqu'elle refuse de se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit se révéler à travers elle. Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de l'originel tentateur. Rompez la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez `maîtres et possesseurs' de vos possibles. “Vous serez comme des dieux !”. L'histoire, depuis, ne cesse de se le répéter à elle-même. Et cette redondance donne la clé de bien des mystères de notre état.


Puits froids

Ils ne font peur qu'à l'entropie. Agapè ne les craint pas. Nos puits froids ne s'opposent pas à la grâce. Au contraire. Qui d'autre oserait clamer “ felix culpa” la nuit de Pâques ? Il y a toujours plus d'Agapè que de péché. Excepté le péché contre la vérité d'Agapè, c'est-à-dire contre l'Esprit. Soudain tu entrevois et cela te renverse. Tu découvres que le puits froid lui-même est englobé par Agapè. Et plus étonnant encore, tu devines que s'il n'y avait pas d'entropie il ne pourrait y avoir Agapè.


Néguentropie

L'absolue victoire sur l'entropie s'appelle Agapè. Agapè descend. Non par nécessité mais par libre gratuité. Par grâce. Lui, la source chaude, va se compromettre avec le puits froid. Il descend jusqu'au fond des négativités. Il descend plus bas que le puits froid, l'englobe, l'étreint, et le rend brûlant. Il n'y a plus de différence entre `froid' et `chaud', puisque tout devient ardent. Néguentropie absolue, Agapè seul est capable de sauver radicalement. Il ne cesse de descendre tant que reste possible une descente. Lui seul peut tout sauver. Descendre. Descendre toujours. Traverser le champ du scandale de part en part. Pour en faire l'espace de la grâce.