Relégués dans l'insignifiance



Vous êtes le sel de la terre.
Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?

Vous êtes la lumière du monde.
On n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau.
(Matthieu 5,13-15)


Le constat de Jésus est obvie. La terre est insipide. Non pas, certes, en elle-même mais par
manque de sel. Le monde est obscur. Non pas en lui-même mais par manque de lumière.

Vous êtes le sel de la terre. Le sel ? Peut-il être autre chose que la saveur qui empêche la terre de devenir insipide ? Saveur ou sapience, c'est-à-dire le sens qui donne sens face au non-sens, face à l'absurde, face à la désespérance. Et c'est aux disciples du Christ, c'est-à-dire aux chrétiens, qu'est confiée cette mission. Quelle prétention ! Oui, à moins que le sel n'ait commencé par les saler eux-mêmes. Car le sens du sens ne leur advient que par don gratuit. Ils ne sont pas les producteurs mais les porteurs d'une donation qui vient d'ailleurs et qui en même temps les dépasse. Ils sont dépositaires d'une exigeante mission sur terre. Ce sel, entre leurs mains, risque aussi de se dégrader. Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?

Vous êtes la lumière du monde.
Cela ne veut pas dire: vous êtes lumineux ! La lumière dont vous êtes témoins et porteurs n'est pas votre lumière. Elle vient d'ailleurs. Vous ne la faites briller qu'à travers la transparence de votre humilité. Mais ne la cachez pas. On n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau.


Parabole

Il faut ici relire l'allégorie de la
caverne de Platon. Cette caverne symbolise avec beaucoup de pertinence la terre qui manque de sel et le monde qui manque de lumière. C'est-à-dire notre univers clos dans son “horizon indépassable” selon l'expression de Sartre, le grand spécialiste de nos enfermements.


Un terrible soupçon

La réalité vraie est-elle seulement ce que les hommes expérimentent dans l'espace `naturel' qui est le leur depuis leur naissance ? Une si radicale question ne peut se dire qu'à la limite. Platon, au Livre Septième de la République, parle donc à travers une allégorie. Agoreuo-allos. Une parole qui s'ouvre pour crier un `ailleurs' sur la place publique.


Cela commence par une étrange mise en scène

Il faut imaginer une demeure souterraine en forme de caverne. Des hommes sont enchaînés là depuis leur naissance, le dos tourné contre l'unique entrée d'où vient la lumière. De solides liens les empêchent de bouger et de tourner la tête. Ils ne peuvent donc voir que devant eux.

La lumière vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée et le long de cette route est construit un petit mur pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquels ils font voir leurs merveilles.

Il faut maintenant se figurer le long de cette route, derrière ce mur, des porteurs d'objets divers. Ces porteurs parlent ou se taisent et leurs voix se répercutent en écho. Seuls les objets qu'ils portent dépassent le mur. Leurs ombres se projettent au fond de la caverne. Il faut encore imaginer ces cavernicoles s'entretenir entre eux. De quoi peuvent-ils bien parler ?

Quelle étrange mise en scène ! Et qu'ils sont étranges ces prisonniers! Eh bien, ils nous ressemblent !


Détachez un de ces prisonniers

Qu'arrivera-t-il si l'on délivre un de ces prisonniers de ses chaînes et qu'on le délivre de son ignorance ? Détachez-le. Vous le ferez souffrir. Cet éblouissement lui sera intolérable! Les ombres qu'il voyait tout à l'heure ne lui paraîtront-elles pas plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant? Et que dire de la lumière elle-même? Ne se plaindra-t-il pas de ces violences?

Se souvenant de sa première caverne, de la sagesse que l'on y professait et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité. Ayant connu la différence, ne se réjouirait-il pas du changement ? Ne plaindra-t-il pas ses anciens compagnons ?

Toute cette vanité des honneurs, des louanges et des récompenses qu'on se décernait alors. Pour celui qui saisissait de l'œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble et qui, par là, était le plus habile à deviner leur apparition...

Sera-t-il jaloux de ces distinctions et de ces honneurs? Comment ne préférerait-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue au service d'un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ?


Retour dans la caverne

Il faut encore imaginer cet homme redescendre dans la caverne et s'asseoir à son ancienne place. N'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ? Imaginons-le entrer à nouveau en compétition pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans l'état où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis.

Ne prêtera-t-il pas à rire à ses dépens? Ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée? Et donc que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter!


Symbolique

La
caverne représente notre espace humain avec ses limites et dans sa clôture. L'homme y est enchaîné par les nécessités `naturelles' de sa condition. Son regard et sa manière d'être sont conditionnés par les multiples contraintes qui lui viennent de naissance et, ensuite, par acquis: ses possibilités physiques et physiologiques, son héritage culturel, son éducation, les réflexes naturels et acquis, ses habitudes mentales, le mimétisme social... L'illusion d'une caverne infinie oblitère les chances du dehors.

Les
ombres sont l'alibi du `réel' lorsqu'il n'y a plus d'autre réel. Elles révèlent et cachent en même temps. Elles témoignent de la lumière à condition de voir au-delà. Dans les limites de la caverne leur évidence s'impose. La lumière au loin n'est pas visible immédiatement car elle éblouit. Elle est la raison invisible des reflets.

Ainsi donc la réalité de la fiction peut-elle être pour l'homme plus réelle que le réel ! Il ne reste aux cavernicoles que la `réalité' virtuelle qui occupe l'essentiel de leur temps. `Métro, boulot, dodo' comme on dira un jour. Toute une palette d'activités `sérieuses'. Des concours, des examens et des promotions avec leur cortège de diplômes et de médailles.

Peuvent-ils avoir le moindre doute sur ce qui leur paraît être le `réel' ? Manquant de toute référence à l'
autre, ce même s'impose à eux comme un absolu. Il est seul à faire la loi sans la différence.

Qu'on libère un de ces prisonniers. Il y faudra la force. On le fera souffrir. Il se plaindra. Tant proteste la nature. Aussi bien la première que la seconde. C'est pourtant le prix à payer pour découvrir la pertinence du
dehors et de passer de l'obscurantisme à la lumière.


L'humain n'a pas fini de sortir de la caverne

L'humain n'a pas fini de faire son exode. Aujourd'hui encore. Aujourd'hui plus que jamais. Il est vrai que nous l'avons aménagée, la caverne de notre monde moderne. Elle a été immensément élargie. Eclairée désormais à l'électricité, sonorisée avec puissance et haute fidélité et dotée de mille facilités, elle est devenue encore plus confortable. Le jeu des ombres s'est perfectionné. On n'en perd pas le moindre détail sur les petits écrans de la télévision. Les media s'amusent à orchestrer et à amplifier les débats des cavernicoles...

Notre si vaste caverne résonne d'une multitude de discours accordés à sa résonance. C'est-à-dire en accord avec le Discours qu'en ses profondeurs notre monde ne cesse de se tenir à lui-même. Essentiellement le Discours bien-portant de l'homme bien-portant.

Maître dans la caverne. Maître de la caverne. Le Discours fonctionne dans l'
horizon indépassable de la caverne. Il représente la logique la plus pertinente de la caverne. Il s'identifie à la bonne conscience de la caverne. Il est promoteur du consensus de la caverne. Il fait la loi dans la caverne. Il est garant des euphories de la caverne. Il est détenteur des secrets de la caverne. Il meuble l'imaginaire de la caverne. Il porte les lumières de la caverne. Il instruit les magiciens des fictions de la caverne. Il donne voix aux ténors des polyphonies de la caverne. Il dicte les chroniques de la caverne. Il garantit le succès aux jeux et concours de la caverne. Il inspire les propagandistes des utopies de la caverne...

L'autre Parole venue d'ailleurs n'a que peu de chances de se faire entendre au milieu de ces voix assurées et entendues. Elèverait-elle la voix que sur le champ elle se ferait expulser avec violence. Cette voix trouble-fête des euphories de la caverne! Cette mauvaise conscience de la caverne a l'air ridicule dans la caverne. D'ailleurs a-t-elle tellement de choses à dire dans le concert de la caverne? N'est-elle pas plutôt perdante aux jeux et concours de la caverne?

Et pourtant elle sait...

On n'a pas fini de livrer sournoisement à la dérision les témoins d'ailleurs, prophètes de l'Alliance avec l'Autre. Car la sophistique de la caverne n'a jamais aussi bien fonctionné qu'en nos jours. Et jamais les dissidents ne furent plus impitoyablement expulsés.


C'est ce retour qui nous intéresse ici

Comment ne pas penser au Christ, archétype de l'humanité, qui revient dans notre condition cavernale pour nous libérer de notre
obscurantisme originel et nous ouvrir à la vérité ?

Déjà ce n'était pas par lui-même, armé des seuls lumignons de la caverne, que le prisonnier aurait trouvé le courage pour sa folle aventure. Il fallait pour cela une force venue d'ailleurs. Quelque chose comme une
révélation.

Le prisonnier libéré, après avoir découvert la vraie raison des choses, revient donc dans la `bulle` de ses anciennes habitudes. Il y retrouve ses compagnons, son rôle et ses fonctions. Mais il ne s'y retrouve plus lui-même. Qu'il le veuille ou non, il reste en même temps `ailleurs'. Il n'entre plus dans le jeu aussi allègrement qu'auparavant. Il ne brille plus aux jeux et concours. Il risque sans cesse de devenir la risée des tenants du clair-obscur.

Mais en même temps son retour est
critique. Car désormais il connaît la différence. Il sait.

Ton retour dans la caverne te laisse ridicule trouble-fête dans le petit monde des certitudes naturelles. Bien plus, tu risques la mort. Car la moyenne ne pardonne jamais à l'unique de l'avoir quittée pour la vérité. Te voilà `alter' absolu.


Relégués dans l'indifférence

Vous n'avez rien à dire sur la place publique. Restez dans votre sacristie. Loin de la scène où se jouent les pertinences. Voilà ce qu'
on ne cesse de faire entendre aux chrétiens. Il fut un temps où cet ostracisme conduisait aux galères ou sous la guillotine. Aujourd'hui on se veut plus `civilisé. On laisse remiser la foi chrétienne dans le `privé'.


Refoulement

Derrière cette proscription qui refuse son nom, il faut soupçonner un mouvement irrationnel. Quelque chose, entre conscience et inconscient, comme un
refoulement. Ce qui est indifférent n'est pas refoulé. Plus grande est la différence, plus grand risque donc d'être le refoulement.

Ce subtil refoulement n'existe que sur fond d'obscure culpabilité. On ne refoule pas l'agréable. On refoule ce qui gêne. Or le christianisme est suprêmement gênant, aujourd'hui plus que jamais. Car, témoin de la verticale
ouverture, il représente — inconsciemment bien entendu — la critique la plus pertinente de l'enfermement de notre modernité et la dénonciation la plus radicale de l'obscurantisme de cet enfermement.

Le christianisme est donc refoulé comme on refoule une mauvaise conscience. Mais face au refoulement d'un mensonge inconscient, où trouver le salut sinon dans la Lumière ?