Le Souffle vient à manquer


Place à l'homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles. Cela s'est amplifié en tonitruante revendication. C'est avec violence que nous nous sommes mis à chasser l'Esprit de Dieu, le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement. Jusqu'au moment où nous sentons le souffle nous manquer.

Jamais autant qu'aujourd'hui, risquons-nous l'asphyxie spirituelle. Pourtant n'a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens `constitué' un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens `constituant'. Le
sens qui donne sens.

Nous perdons le sens au point de nous complaire dans le sens insensé.

Voyez nos `Maîtres Penseurs' qui se battent à occuper si verbeusement l'avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des prétendus `lendemains qui chantent' et qui ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les petits esprits qui ne doutent pas des `horizons indépassables' de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des `poubelles de l'histoire' qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...


Illusions

Nos temps modernes, encore trop éblouis par leurs propres prouesses, n'ont pas encore pris la mesure exacte de leurs illusions. Peut-être l'enfant prodigue n'a-t-il pas encore touché le fond de l'angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d'une fuite en avant se sentent moins sûres d'elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d'une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L'homme 'moderne' ne serait-il pas malade ? Malade d'un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l'admettre ?

Fatal enchaînement d'un refoulement, d'une schizophrénie et d'un enfermement. Le grand enfermement de l'homme sur l'homme. Fatale alternative à la métanoïa ! L'autistique raison close sur elle-même jusqu'à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la modernité se bat jusqu'au désespoir et jusqu'à l'absurde avec cette question radicale.

Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais l'homme est responsable de l'homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l'homme. Mais si l'homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera ? Comment l'homme pourra-t-il se justifier ? Il reste le refuge dans la sublime illusion de l'homme impeccable ou le réflexe infantile de rejeter la faute hors de soi.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme devenu 'suprême' revient la tâche d'inventer l'homme. La tâche de Sisyphe d'inventer inlassablement l'homme ! C'est à lui que revient alors la charge d'être créateur et fondateur radical de vérité, d'être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout !

Mais où commencer et où s'arrêter entre la belle 'idée' de l'Homme et le "réel" de l'humain trop humain ? Comment l'homme va-t-il se donner une généalogie ? Comment va-t-il se refaire une virginité ? Comment l'homme va-t-il se construire sa 'bulle' de survie ? Où va-t-il puiser le sens ? Il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention se mettre d'accord sur les conventions ?

Il reste à l'animal sacralisateur qu'est l'homme la panthéiste sacralisation des 'valeurs' schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des 'ismes'. Et les 'Maîtres Penseurs'. Le soupçon à l'infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les 'systèmes' totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d'Utopia... Ou Archipel du Goulag ? "Horizon indépassable" ? Mais la forêt n'est-elle pas l'horizon indépassable du chimpanzé ?

Seule 'transcendance' à cette immanence du possible schizophrène, la fuite en avant du progressisme scientiste ou les paradis artificiels de l'idée ou de la drogue ! Mais que signifie une révolution qui renvoie le même homme dans les mêmes clôtures ? Que signifie un 'Progrès' qui ne tourne qu'en bouclant sur elles-mêmes productions et consommations ? La cohérence la plus logique de la condition schizophrène ne serait-elle pas la démesure nihiliste ? Drame d'une démesure infiniment libérée prise au piège d'une clôture qui ne peut être jamais à sa mesure !

Mais cet âge ne peut pas et ne veut pas se poser de telles questions tant il est ébloui par le fonctionnement même de son propre mécanisme. Le fonctionnement du possible de l'homme en autonomie dans l'inconscience des conditions de possibilité de ce possible. Cet âge est ébloui par ses lampes artificielles qu'il prend pour LA lumière.

Mais peut-être commençons-nous à pressentir, aujourd'hui, comme une fracture de l'histoire où l'homme est appelé à expérimenter, fut-ce par l'absurde, que l'homme passe infiniment l'homme. Sans doute l'impasse n'est-elle pas fatale. Pourquoi cette même judéo-chrétienne dynamique qui ouvre les démesures n'ouvrirait-elle pas encore, comme toujours, l'infini espace de l'AUTRE ?


Nous avons péché contre le sens

C'est-à-dire contre le sens qui donne sens... Notre bulle s'est constituée en gigantesque
système résonateur qui vibre de ses propres vibrations. Signifiés et signifiants, signes et référents, n'ont plus fondamentalement qu'une épiphénoménale `consistance' vibratoire.

Modulation d'amplitude ou modulation de fréquence, peu importe. Et nous sommes aujourd'hui particulièrement ingénieux à produire, à diversifier et à amplifier ces modulations. En leur essence, cependant, elles ne sont jamais que de purs phénomènes ondulatoires. Du bruit. Flatus vocis du moderne nominalisme !

Il faut au sens schizoïde un effet de masse pour se donner sa légitimité et l'illusion de consistance. Il n'est plus d'autre instance décisive que la sacro-sainte `opinion publique'. Une large quantité affectée et résonnante. Comme si la qualité ne pouvait plus être que par quantité accumulée. Comme si les manipulateurs-manipulés du Discours s'évanouissaient sans cette caisse de résonance du quantitatif résonnant disponible. Une voix ne peut plus trouver de justification que dans son écho.

On croit que le sens surabonde. En fait ce ne sont que des débris de sens qui prolifèrent. On se félicite d'une raison en croissance. En fait ce n'est qu'encombrement de `raisons' hétéroclites. On se réjouit d'une société qui devient transparente à elle-même. En fait c'est un désarroi qui porte le masque d'une sécurisante uniformité. On se vante d'avoir démystifié tous les absolus. En fait on ne cesse d'absolutiser des étiquettes. On se fait fort de n'avoir plus de tabous. En fait c'est le système tout entier qui fonctionne répressivement. On pense proférer une parole différente. En fait on se contente de moduler différemment - droite, gauche - un même Discours du 'même'. On vante les progrès de l'instruction. En fait on ne fait que faire face aux inadaptations. On parle de maturité grandissante. En fait on s'illusionne sur les manipulations et les détournements de sens. On s'extasie sur la créativité. En fait ne fonctionne qu'une mécanique de production et de consommation inflationniste de signifiants d'un jour.

Nous qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres de l'universel, nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances. Jusqu'où faudra-t-il traîner nos faméliques illusions pour, à nouveau, être touchés par la nostalgie des espaces paternels ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'
anamnèse. Et le cri profond de la nostalgie.


Nous avons livré l'humain aux maîtres du soupçon

Au moment même où l'homme a cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se lèvent les `maîtres penseurs' du soupçon. Les maîtres penseurs du soupçon n'ont pas fini d'annoncer la `mort de Dieu' que déjà les maîtres penseurs de l'absurde proclament la `mort de l'homme'...

L'homme, simple produit du hasard et de la nécessité ? Comme un texte incroyablement complexe écrit au hasard avec un alphabet chimique dans une langue sans significations mais aux règles strictes. Ces règles corrigent lentement et progressivement le texte écrit et réécrit inlassablement et mécaniquement durant des millions d'années. Un texte où les fautes de frappe, les erreurs de duplication ou de transmission se révèlent elles-mêmes fécondes dans la mesure où elles ne contredisent pas radicalement le texte en construction. De ce texte il est vain de chercher quelque signification en-dehors de l'
insensé de sa stricte articulation elle-même.

Hasard et nécessité... C'est ce qui reste logiquement lorsqu'à l'être et à la pensée il n'est plus d'autre possibilité que de tourner en rond dans l'enclos. C'est-à-dire dans l'
horizon indépassable de l'absolu `il y a'. Tous les matérialismes du monde ne peuvent pas ne pas se rejoindre dans une clôture initiale. L'ultime archè de toute chose, qu'il soit structure ou infime élément de structure, ne peut être qu'un absolu `il y a', sans raison précédente, sans plan préalable et surtout sans constructeur. Mais comme la réflexion part nécessairement d'un déjà construit hautement complexifié au point de penser, il s'agit d'expliquer en descendante `tomie' jusqu'à l'insécable `a-tome' et à faire le pari que la montée s'est opérée par processus exactement symétrique mais inversé. C'est moins dans l'analytique descente que se reconnaissent les matérialismes que dans le pari sur une montante mécanique.

L'homme, un texte clos sur lui-même ? A la racine de l'humain, il n'y aurait plus qu'un `logos' brut sans pensée ni penseur, une règle sans législateur, un langage sans parole et, partant, sans locuteur. Que peut-il rester de l'homme, fils d'un tel verbe anthropogène ? Que peut-il rester du spécifique humain ainsi réduit à la radicale insignifiance de la structure fonctionnant pour fonctionner dans l'absolue finitude de la clôture ?

L'homme une passion inutile ? La soif démontre par la négative que la vie n'est pas morte. L'absurde, à sa manière, proteste encore de l'homme. Tant que crie la protestation la mort n'est pas. Mais que ce cri cesse pour ne plus laisser place qu'à une passion inutile, alors le tragique lui-même s'enlise dans le vide infini. Exit homo. L'homme est mort. Comme Dieu. Et à peine un siècle après lui. Mais n'est-ce pas dans la même logique des choses ?

L'homme, un faux-semblant ? Lorsqu'à l'homme est révélée son inanité radicale. Encore bien moins qu'une `passion inutile'. Un faux-semblant qui s'est pris au sérieux durant un court laps de temps et qui, aujourd'hui, se trouve amené à constater `lucidement' la radicale fausse semblance de cette illusion.

La mort de l'homme... Au milieu de la profonde histoire du `même', l' `autre', à savoir l'homme, a dessiné sa figure. Pour un temps seulement. Avant d'être à nouveau ramené au `même' !

En archè nous avions un `Je suis'; il nous reste un `ça'. Nous avons troqué le mystère du Père contre la fiction d'Œdipe. Et celle-ci, à son tour, se révèle superflue. Invités à oublier de qui nous sommes fils. Devenus orphelins du néant. Car désormais nous n'avons plus besoin de père. Puisque `ça' marche tout seul !


Nous avons péché contre l'humain

Diviser pour régner..
. Vouloir devenir `maître et possesseur' a ses exigences. Les corps d'un côté. Les âmes de l'autre. Il est plus facile de manipuler un corps sans âme. Mais que peut-il rester à la pauvre âme toute seule sinon de s'éclipser dans les coulisses?

Pourquoi l'humain n'arrive-t-il pas à se réconcilier avec l'humain ? Pourquoi toutes nos idéologies optimistes finissent-elles par se retrouver si lamentablement dans les poubelles de l'histoire ? Une réponse sans cesse insiste. Et elle est seule à résister à sa négation. Elle crie la raison de l'échec et l'urgence d'une conversion. L'humain n'est pas à partir de lui-même, clos en lui-même.

Si vaste soit-il, notre `oïkos' d'humanité, il n'est pas possible d'y donner cours à toutes les folies. Nous découvrons que notre monde n'est pas infini, que la nature ne se laisse pas violer impunément et que notre `maison' est sacrée.

L'humain ne dispose pas de son ultime englobant. Il est
à partir de... Toujours, déjà, à partir de... A partir de l'Autre. Nous n'existons authentiquement `humains' que dans une maison en état de grâce. Cet englobant de l'humain peut-il être autre que Dieu lui-même ?


Nous avons péché contre le Verbe qui nous engendre humains

C'est aux antipodes d'une crise possible que `le' Discours s'était mis à fonctionner en autonomie. Depuis ses premiers balbutiements nominalistes, à travers ses jubilations renaissantes, jusqu'à sa puissance et sa gloire, ce n'était qu'euphorique certitude de croissance et de progrès à l'infini. Nouveau logos anthropogène, substitut schizoïde à la Parole, il s'est cru, comme elle, créateur d'humanité. Et plus qu'elle, créateur de surhumanité.

Il reste à l'animal sacralisateur qu'est l'homme la panthéiste sacralisation des 'valeurs' schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des 'ismes'. Et les 'Maîtres Penseurs'. Le soupçon à l'infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les 'systèmes' totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d'Utopia... Ou Archipel du Goulag ?

Sans doute fallait-il ce recul historique qui est le nôtre aujourd'hui par rapport à nos errements pour commencer à sentir par expérience où nous mènent les illusions de notre verbe devenu schizoïde.


Nous avons péché contre l'énergie spirituelle

Crise de l'énergie... Il en est beaucoup question aujourd'hui. On pense à la matérielle. C'est l'énergie spirituelle qui est la plus menacée. On croit l'énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle.

L'énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d'imperceptibles fragments de démission accumulées, par d'innocentes minuscules démissions juxtaposées. Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l'illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le `on' qui démissionne. Donc aucun n'ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées.


Enfants prodigues

Combien de temps encore le fils prodigue de notre Occident moderne voudra-t-il garder les cochons avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ?

D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse. Et le cri profond de l'Esprit dans ses profondeurs encombrées.


Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père:
Père, donne-moi la part d'héritage qui me revient.'
Et le père fit le partage de ses biens.

Peu de jours après,
le plus jeune a rassemblé tout ce qu'il avait,
et partit pour un pays lointain
où il gaspilla sa fortune
en menant une vie de désordre.

Quand il eut tout dépensé,
une grande famine survint dans cette région,
et il commença à se trouver dans la misère.
Il alla s'embaucher chez un homme du pays
qui l'envoya dans ses champs garder les cochons.
Il aurait bien voulu se remplir le ventre
avec les gousses que mangeaient les porcs,
mais personne ne lui donnait rien.

Alors il réfléchit:
Tant d'ouvriers chez mon père
ont du pain en abondance,
et moi je meurs de faim !
Je vais retourner chez mon père,
et je lui dirai:
“Père j'ai péché contre le ciel et contre toi.
Je ne mérite plus d'être appelé ton fils.
Prends-moi comme l'un de tes ouvriers.”

Il partit donc pour retourner chez son père.

(Luc 15,11-20).
 

On connaît la suite de cette parabole. Nous aimerions sans doute nous retrouver en compagnie de l'aîné. Mais de toutes façons Dieu ne semble pas lui donner raison.


Une fois l'Alliance rompue...

Les choses peuvent-elles tourner autrement qu'après l'originelle rupture ?
Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu'ils étaient nus. Reste la honte ou l'exhibitionnisme. Notre temps opte le plus souvent pour le deuxième terme de l'alternative.

Le `péché du monde' reste scandale pour la raison. Pourtant la raison ne fait que balbutier devant sa réalité.
L'homme est plus inconcevable sans ce mystère, écrit Pascal, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. Comment rendre raison de ce mal mystérieux qui atteint si sournoisement notre culture ? Un mal sans doute beaucoup plus inquiétant que les diagnostics courants ne voudraient l'admettre. Quelque chose comme une psychose de la culture ! Avec ses symptômes autistiques et schizophrènes. Ce mal est-il innocent ? Est-il sans faute ? Est-il sans péché ?


L'enclos

La façon la plus rationnelle de garder les cochons est de commencer par enfermer ces bêtes parfois turbulentes derrière une clôture. Bouclant la boucle de l'homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d'humanité. De façon autogène. Sans l'Autre. En autonomie. Sans l'Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Là nous nous sommes donné un monde de possibilités simplement phénoménales. Ce monde se caractérise sans doute par une extraordinaire multiplicité d'espaces riches et différenciées. Cette multiplicité, pourtant, ne fait que s'éparpiller dans le
même espace englobant. De cet espace est expulsé tout ce qui est `de trop' dans l'enclos. C'est-à-dire l'essentiel. La mort. Le mal. Le péché. La grâce. La transcendance. L'accident. Le gratuit. Le mystère...

L'enclos suscite les `maîtres penseurs' à sa mesure. C'est-à-dire lucides seulement jusqu'à l'
horizon indépassable de la clôture. Lorsque manque le sens qui donne sens toutes les logorrhées sont possibles. Il suffit de discourir... Courir de ci, de là. Mais, attention, pas au-delà des limites de l'enclos. On court ainsi jusqu'à l'étourdissement face aux questions essentielles.

Le grand enfermement.
Spécificité de notre modernité ! Un Michel Foucault en a marqué les contours. Du côté des prisons. Du côté des hôpitaux psychiatriques. De tant et de tant de côtés ! Ce besoin perfectionniste de classer et de mettre en cage. Aux beaux jours du Moyen Age le fou avait droit de cité parmi les hommes à part entière. Le débile cohabitait avec les autres enfants de la maison. Le malade, même à l'hôpital, restait entouré des siens. On logeait les morts au cœur du village. Mais le grand enfermement n'est pas seulement de nature sociologique. Ce sont les âmes qu'il fallait parquer. Ce sont les esprits, toujours rebelles, qui devaient se façonner aux limites étroites de l'enclos.


Garder les cochons...

Nous nous retrouvons enfemés dans l'enclos. Mais n'est-ce pas dans un monde merveilleux que nous nous sommes enfermés ? Un monde où `vivre' se conjugue avec tant et tant de facilités. Jaillissement d'inventions et de découvertes. Conquêtes scientifiques. Prouesses techniques. Perfectionnement de l'outil producteur. Abondance des biens de consommation. Extension des réseaux de communication. Amélioration des conditions de travail et des possibilités de loisirs. Progrès du pouvoir d'achat, de la médecine et de l'espérance de vie. Création d'équipements pour l'âme et pour le corps. Surabondance d'informations. Foisonnement des productions artistiques et culturelles. Pléthore d'assurances contre tous les risques imaginables...

Fils prodigue... La prodigalité n'est sans doute pas un si grand péché. Il lui arrive même plus d'une fois d'être vertu. Ici, cependant, il ne s'agit pas de n'importe quel prodigue. Il s'agit du
fils. Il s'agit même du cadet, sans doute le préféré. Le bien qu'il gaspille n'est sien qu'en alliance. C'est d'abord un bien de famille qu'il dilapide. Et, ce faisant, c'est un lien d'alliance qu'il rompt. Faut-il parler d'enfant gâté ? Les fils savent rarement le prix de la fortune familiale et le travail qu'elle a coûté aux pères. Comme si l'abondance était due et allait de soi. Aux moments d'euphorie, leur gaspillage est à la mesure de leur insouciante irresponsabilité. Ils ne commencent à peser le prix des ressources que lorsqu'elles se mettent à manquer.

C'est d'un bien de famille immense que les fils de l'Occident, et à travers eux tous les fils de la modernité du globe, sont héritiers. Pris de vertige devant leurs prouesses, ils l'ont oublié. Croyant que leurs ressources et leurs énergies, matérielles déjà, spirituelles surtout, étaient leurs comme la chose la plus `naturelle' du monde. Il faut sans doute les défaillances et les échecs pour commencer à comprendre que loin d'être naturelles ces ressources nous viennent par héritage.


Déjà un soupçon

Trop éblouie par nos prouesses, nous n'avons pas encore pris la mesure exacte de notre impasse. Peut-être l'enfant prodigue n'a-t-il pas encore touché le fond de l'angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement euphoriques et les dérobades d'une fuite en avant se sentent moins sûres d'elles. Elles se trouvent même un peu ridicules devant la montée d'une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L'homme 'moderne' ne serait-il pas malade ? Malade d'un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l'admettre ?

Fatal enchaînement d'un refoulement, d'une schizophrénie et d'un enfermement. Le grand enfermement de l'homme sur l'homme. L'autistique raison close sur elle-même jusqu'à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théologique et ontologique nouer la schizoïdie ? Notre temps se bat jusqu'au désespoir et jusqu'à l'absurde avec cette question radicale.

Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais c'est à l'homme seul que revient la charge d'être créateur et fondateur de vérité, d'être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout ! Désormais l'homme est responsable de l'homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l'homme.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme schizoïde devenu 'suprême' revient maintenant la tâche surhumaine d'inventer inlassablement l'homme ! Mais où commencer et où s'arrêter entre la belle 'idée' de l'Homme et le `réel' de l'humain trop humain ? Comment l'homme va-t-il se trouver une généalogie ? Comment va-t-il pouvoir se refaire une virginité ? A quelle source va-t-il puiser le sens ?

Désormais il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention (au singulier) se mettre d'accord sur les conventions (au pluriel) ?

Livré aux maîtres du soupçon... Quelle image de soi peut bien avoir l'enfant prodigue en essayant de se mirer dans les flaques troubles de son enclos ? Voici quelques reflets de lui-même que lui renvoient les Maîtres du soupçon. Cela prend des formes aiguës au tournant de notre siècle. Après le divin, voici l'humain soupçonné. Dans ses hauteurs et dans ses profondeurs.


Alors il réfléchit

Au moment même où l'homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se levaient les `maîtres penseurs' du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n'avaient pas fini d'annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l'absurde annonçaient la mort de l'homme.

Beaucoup s'installent maintenant dans ce champ de ruines, tentés par la désespérance. D'autres, moins nombreux et plus lucides, découvrent que les déserts sont faits pour être traversés. C'est la foi en l'Exode qui fait la différence.

C'est
par l'absurde que l'enfant aimé du Père, devenu prodigue, expérimente maintenant qu'il est fait pour autre chose que pour garder les cochons.

Aujourd'hui, en cette fracture de l'histoire, n'est-ce pas
par l'absurde que nous commençons à pressentir avec une évidence croissante que l'homme passe infiniment l'homme ?


Père, j'ai péché

De l'enclos des cochons peut s'élever un cri authentique. Le seul
libérateur. Car l'homme révélé divin par grâce ne refuse pas cette grâce sans faire la bête. Lorsque l'homme se détourne de la Source de son être et de son sens, fatalement lui reste une étendue d'absurde. Il faut savoir prendre la mesure de ce contraste pour jauger la distance qui sépare la perspective schizoïde sur l'homme de l'originelle vision chrétienne. En réciprocité d'Alliance le Père dit: Tu es mon fils. A l'instant même ton je t'est donné. Tu dis: Tu es mon Père. A travers l'abîme des profondeurs humaines se donne le vertical vis-à-vis. L'archéologique et absolu `Je Suis'. Source de l'être et du sens. Bien plus, Père.