L'écosystème spirituel



Pourquoi les civilisations meurent-elles ? La raison ne doit pas être différente de celle qui préside à la mort de n'importe quel système vivant. Elle peut s'énoncer de façon très simple.
Un vivant meurt lorsqu'il se ferme et, en se fermant, succombe à son entropie.


Paradigme

Les réalités spirituelles se comprennent à travers le paradigme des réalités naturelles et matérielles. Il faut commencer par réfléchir sur ce qu'est un écosystème et comment il est menacé de mort lorsque lui est refusée l'ouverture.

Tout se passe, en effet, comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient.

Notre péché contre l'écosystème `matériel' n'est encore que le corollaire de notre péché contre l'autre écosystème, le `spirituel', celui du sens. Celui du
sens donnant sens.

Il s'agit ici du système
total du sens. Non pas de tel ou tel sens particulier, non pas de telle ou telle culture particulière, mais du sens absolu, c'est-à-dire du sens du sens. L'écosystème du sens est la grande maison du sens, la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain.

Sous peine d'inanition spirituelle, il nous faut restaurer cette `maison' du sens. Pour cela nous devons commencer par ne pas tricher avec les sources chaudes et les puits froids du souffle de notre verbe.


Fils de la différence

Le souffle est fils de la différence. Il `fonctionne' comme toute réalité énergétique
entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le souffle est puissant.

Comment cette différence de potentiel entre
source chaude et puits froid se traduit-elle concrètement dans l'existence humaine ? Le puits froid de notre souffle mine en quelque sorte, en permanence, nos énergies spirituelles. Il est présent de mille façons. Ainsi la lassitude. Le vieillissement. Le doute, L'oubli. La routine, et bien d'autres encore, sans oublier les péchés capitaux qui monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute humanité individuelle ou collective. L'orgueil. L'envie. La colère. L'avarice. La luxure. L'intempérance. La paresse. L'entropie au cœur de l'humain.

Face au puits froid, le surplombant en quelque sorte, se tient la
source chaude de nos énergies spirituelles. Ses manifestations sont elles aussi infinies. La foi. La certitude. La lucidité. L'espérance. La paix. La joie. Agapè. La générosité. L'inspiration. La conversion. L'enthousiasme... Cette source chaude peut-elle être ultimement ailleurs qu'en Dieu ? Tu peux certes vivre en ignorant ta source chaude. Elle, elle ne t'ignore pas. Sous peine de mort !


La dégradation de l'énergie

Pourquoi le `mouvement perpétuel' est-il impossible ? Pourquoi un système ne peut-il fonctionner indéfiniment dans sa clôture ? En 1850, Carnot et Clausius ont énoncé le second principe de la thermodynamique. Depuis nous savons que toute énergie - et qu'est-ce qui n'est pas `énergie' dans notre univers ? - est soumise à son inexorable dégradation. Une sorte de `faille originelle' dans l'être même de notre monde.


Entropie

En prenant forme calorifique - passage obligé de toute énergie qui se fait `utile' - l'énergie ne peut plus jamais revenir en sa forme première. Elle perd une partie de sa capacité d'effectuer du travail. Cette dégradation est irréversible. Cela veut dire concrètement qu'un système clos, où l'énergie est obligée de se recycler pour ainsi dire en `vase clos', tend vers un équilibre thermique qui signifie sa mort. Cette dégradation s'appelle `entropie'.

L'entropie affecte le temps d'un indice de dégradation, de dispersion et de mort. Tout effort de création et de développement se paye en entropie. Aucun système ne peut se régénérer dans sa clôture. L'ensemble de notre univers considéré comme un super système clos va progressivement se désorganisant jusqu'à sa mort inéluctable. Clausius l'étendra à l'ensemble de l'univers considéré comme un super système clos qui va, progressivement, se désorganisant jusqu'à sa mort inéluctable.

Laissée à elle-même, toute chose succombe à l
'entropie qui marque la fatale déperdition d'énergie. Au fur et à mesure que la pollution sémantique obscurcit la lumière à sa source, au fur et à mesure que les réserves de sens s'épuisent et que les accumulateurs se déchargent, l'exponentiel système de production et de consommation de signifiant et de signifié se grippe. Il fait malgré lui l'expérience des limites. Il prend obscurément conscience d'un grand enfermement.


Néguentropie

L'entropie est `naturelle' descente. N'y a-t-il pas de `remontée' ? Pour désigner une telle contrepartie de l'entropie on a forgé le concept de `
néguentropie'. Celle-ci, cependant, contrairement à l'entropie, ne va pas de soi. Elle est tâche laborieuse.

Comment vaincre l'entropie ? Le savant Maxwell invente pour cela un `
démon'. Soit un récipient dans lequel règne l'équilibre thermique, c'est-à-dire l'entropie maximale. Il faut diviser ce récipient en deux parties, appelées respectivement `chaude' et `froide', grâce à une séparation étanche munie seulement d'un clapet. Le démon doit surveiller l'agitation au hasard des molécules et ouvrir chaque fois le clapet pour laisser passer dans la partie `chaude' une molécule rapide qui se présenterait du côté `froid' et pousser dans la partie `froide' une molécule lente qui se présente du côté `chaud'. Peu à peu toutes les molécules lentes se trouvent dans la partie `froide' et toutes les molécules rapides, dans la partie `chaude'.

Rétablir une telle différence de potentiel signifierait incontestablement la victoire sur l'entropie. Mais quel serait le prix d'un tel travail ? En vertu du second principe de la thermodynamique la dépense d'énergie nécessaire serait supérieure à celle qu'on gagnerait! Imaginons cependant ce démon infatigable et d'un dévouement sans limite. Soit. Seulement l'existence même d'un tel être est d'une extrême improbabilité! Et, dut-il exister, pour produire de la néguentropie à l'intérieur du système clos que constitue le récipient, le démon ne pourrait pas ne pas créer de l'entropie en-dehors de lui, c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le système `récipent-démon-environnement' reste piégé. Il ne peut échapper à l'entropie.

En fait, pour produire de la néguentropie à l'intérieur du système clos que constitue le récipient, le démon crée nécessairement de l'entropie en-dehors de lui, c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le système récipent-démon-environnement ne peut pas ne pas sacrifier à l'entropie.


Illusions

Il reste encore bien des illusions. Et, pour beaucoup d'esprits, l'évidence n'est pas encore évidente. C'est même incontestablement l'évidence la plus difficilement admissible par la modernité. Comme si le mythe de la `lucidité' était le plus aveuglant de tous ! Les évidences, pourtant, se font criantes. Ainsi, la prétention moderne de “devenir maîtres et possesseurs de la nature" était logée et fonctionnait dans un système qui se prenait pour absolu. Mais, en fait, nous le découvrons aujourd'hui
englobé dans un plus large système qui ne peut que le relativiser.

Autre illusion mortifère. Nous avons cru que la dynamique du sens surgissait ex nihilo ou encore sortait de la cuisse de Jupiter comme la chose la plus `naturelle' du monde. Nous prenons une plus grande conscience - le paradigme de notre écosystème matériel nous éclairant - que nos possibilités tiennent d'une plus
englobante donation de sens.

Nous vivons dans l'illusion d'un `ouvert' grandissant que nous ne cessons de nous octroyer à nous-mêmes. Voyez la `liberté'. Sans règle. Sans contrainte. Sans bornes. Sans `maison'... Clocharde. `Ouverte' simplement pour la satisfaction d'elle-même et finalement pour rien d'autre qu'une profonde frustration. En nous bouclant sur notre possible clos sur lui-même, nous nous bouclons dans l'absurde. C'est en ouvrant l'espace de l'humain à l'infini de Dieu que s'ouvre grand un espace pour l'espérance. Ici l'impossible
Démon de Maxwell doit céder sa place à l'Ange de la grâce.


Nous avons péché contre l'Ouvert

Nous pensions nos horizons illimités. Nous avons cru que, sans l'Autre, tout était possible. Nous avons déclaré `indépassable' l'horizon de nos idéologies. Mais la forêt n'est-elle pas justement l'horizon indépassable du chimpanzé ? Nous n'avons pas fini de mesurer l'étroitesse de notre pensée et des petites lueurs de nos lumignons que nous prenions pour les `Lumières'.

Nous avons oublié l'essentielle ouverture de tout système vivant. L'écosystème du sens encore plus que tous les autres. Obnubilés par nos prouesses et béats devant nos aménagements intérieurs nous avons oublié qu'il y a un `dehors' de notre caverne.

Nous nous sommes mis à boucler en
clôture notre espace d'humanité. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner exponentiellement nos possibilités dans l'enfermement de notre schizoïde autonomie, bouclant en un gigantesque feed back les sorties de notre système sur ses entrées.

Nous nous voulions
maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.

Le péché le plus grave contre l'écosystème du sens a été de nier son essentielle
ouverture. Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en clôture, comme une simple mécanique, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie auto productrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs donc de toute sa différence de potentiel, c'est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.


Impossible clôture

Nous ne cessons de vouloir boucler le règne de l'humain sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en
clôture. Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par autocréation même qu'il veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie. Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de ses accumulateurs non complètement déchargés et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se liquéfieraient dans le néant.

Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?


Nous avons péché contre la Source chaude et le Puits froid

Insouciants des lois de l'énergie et de l'incontournable entropie de tout système clos. Comment, par exemple, faire fonctionner exponentiellement une dynamique
infinie — le `progrès', tels que nous l'imaginions — à l'intérieur d'un espace fini ?

Ce n'est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu'il reste les prophètes et les témoins d'ailleurs. Mais inexorablement joue l'
entropie. Mortelle.

Un monde qui méprise les nappes phréatiques de ses sources en vient vite à être condamné à boire l'eau de ses citernes frelatées.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme schizoïde devenu 'suprême' revient maintenant la tâche surhumaine d'inventer inlassablement l'homme !

Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.


L'homme peut-il se donner à soi-même sa source chaude ?

Ce qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à l'exception de la culture `moderne', fonctionnaient ou continuent de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés: la tradition transmission d'un donné signifiant et signifié important.

Toutes ces cultures fonctionnent en homéostasie avec l'écosystème du sens. Et jusqu'à leur déclin, la néguentropie signifiante défie victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens. Il s'agit ici non pas de tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque sorte le sens du sens, le sens de tout sens possible, la donation radicale du sens, le champ fertile du sens ou encore la "vitalité" du sens en général.

La schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité accède à elle-même boucle l'autonomie en clôture totale dans le grand enfermement de l'humain sur l'humain. Pour la première fois depuis que l'homme existe, le système anthropogène se met à fonctionner en stricte clôture. C'est-à-dire en se mettant à réchauffer continuellement lui-même la source chaude de son sens et de ses significations. Et partant à recharger aussi par lui-même et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques.

Cependant, jusques en ses extrémistes clôtures en finitude, la modernité ne cesse, effectivement, de participer, souvent malgré elle, et plus inconsciemment que consciemment, à quelque `transcendance'. Sans ce subterfuge elle ne saurait survivre longtemps sans succomber à l'asphyxie. Ainsi la rupture avec la source chaude n'est jamais consommée. Et surtout les accumulateurs ne sont jamais complètement déchargés.

Même l'absurde le plus radical ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d'énergie sémantique. Spécialement la judéo-chrétienne signifiance.

Plus qu'elle n'ose se l'avouer à elle-même, notre monde moderne fonctionne malgré tout, même par subreptice participation, sur une formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qu'une plus saine
écologie du sens commence à nous faire reconsidérer aujourd'hui.


L'impossible Démon de Maxwell

Il reste encore bien des illusions. Et, pour beaucoup d'esprits, l'évidence n'est pas encore évidente. C'est même incontestablement l'évidence la plus difficilement admissible par notre modernité. Comme si le mythe de la `lucidité' était le plus aveuglant de tous ! Les évidences, pourtant, se font criantes. Ainsi, la prétention moderne de “devenir maîtres et possesseurs de la nature" était logée et fonctionnait dans un système qui se prenait pour absolu. Mais, en fait, nous le découvrons aujourd'hui
englobé dans un plus large système qui ne peut que le relativiser.

Autre illusion mortifère. Nous avons cru que la dynamique du sens surgissait ex nihilo ou encore sortait de la cuisse de Jupiter par un simple tour de passe-passe intellectuel. Nous découvrons de plus en plus — le paradigme de notre écosystème matériel nous éclairant — que nos possibilités tiennent d'une plus
englobante donation de sens.

Nous vivons dans l'illusion d'un `ouvert' grandissant que nous ne cessons de nous octroyer à nous-mêmes. Voyez la `liberté'. Sans règle. Sans contrainte. Sans bornes. Sans `maison'... Clocharde. `Ouverte' simplement pour la satisfaction d'elle-même et finalement pour rien d'autre qu'une profonde frustration. En nous bouclant sur notre possible clos sur lui-même, nous nous bouclons dans l'absurde. C'est en ouvrant l'espace de l'humain à l'infini de Dieu que s'ouvre grand un espace pour l'espérance.

Ici l'impossible
Démon de Maxwell doit céder sa place à l'Ange de la grâce.


Pourquoi survivons-nous quand même ?

Plus qu'elle n'ose se l'avouer à elle-même, notre monde moderne fonctionne malgré tout, même par subreptice participation, sur une formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qu'une plus saine écologie du sens commence à nous faire reconsidérer aujourd'hui.

Même l'absurde le plus radical, aujourd'hui, ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d'énergie sémantique. Elle ne peut que vouloir refouler ce sans quoi elle ne pourrait survivre et qui, pourtant, contredit si diamétralement ses présupposés. Car nos audaces d'aujourd'hui ne fonctionneraient pas sans cette formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours des siècles d'intense vie spirituelle de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qui étaient en fait les hivers écologiques où, imperceptiblement, sûrement, germaient les moissons à venir. Cette extraordinaire énergie de l'espace occidental dont nous nous sommes faits les enfants prodigues...

Ce n'est que pour un temps seulement que le système peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides! Mais inexorablement joue l'entropie. Mortelle.

La schizoïdie moderne a cru s'épanouir en rompant les liens. En fait elle ne survit que grâce aux réservoirs qui ne sont pas vides et aux canaux qui ne sont pas complètement bouchés. Ne cesse d'opérer cette mystérieuse solidarité de grâce dans un monde où les uns ne peuvent jouer les prodigues que parce que d'autres restent `branchés'. La `communion des saints'... Il suffit qu'il n'en reste que quelques-uns. Mais sans doute sont-ils beaucoup plus nombreux qu'il n'y paraît aux petites lucarnes de nos médias.


Réservoirs d'énergie spirituelle

Les sources sont rarement spectaculaires et les conduits le plus souvent souterrains. Les choses essentielles pour notre survie ne prennent réellement de l'importance à nos yeux que le jour où elles se font rares et menacent de manquer. Il n'est pas sûr que ce jour ne tarde... L'urgence se fait criante de nous préoccuper des authentiques ressources d'humanité. Il s'agit de retrouver nos sources et de recharger nos capacités. Disposer d'assez d'authentique humanité `en réserve' pour faire face aux désespérances.

Les réservoirs d'énergie spirituelle prennent une importance capitale dans le fonctionnement `systémique' du Souffle, entre Source chaude et Puits froid. Même si la Source chaude venait à perdre de son énergie, le moteur peut continuer à tourner, au moins durant un certain temps.
A condition que les réservoirs ne soient pas vides.

Aucun système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à plat. Le `système' humain moins que tout autre. C'est parce que ses réservoirs d'énergie spirituelle et de ressources d'humanité ne sont pas vides et restent malgré tout encore `branchés' sur la source chaude que l'humain est capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où le sens s'étiole et où l'absurde prolifère. Mais si les réserves s'épuisent ? Si les canaux sont laissés à l'abandon ? L'humain peut-il survivre indéfiniment coupé de sa source chaude ?

La méconnaissance de l'importance des réservoirs d'énergie spirituelle peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre autres, de croire à une `génération spontanée' du souffle là où c'est en fait l'énergie `accumulée', peut-être durant de longs siècles précédents, qui continue d'alimenter la différence de potentiel et d'empêcher ainsi - pour combien de temps ? - l'asphyxie.

Toute culture, collective ou personnelle, accumule des réserves de sens sous des formes très diverses et complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici quelques-unes. Ainsi la masse des `coutumes' et des `traditions' d'une famille ou d'un peuple. Les `valeurs' transmises de génération en génération. Les `monuments' laissés par l'histoire. Les `modèles' d'action et de comportement. Les `pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les `saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique. Les `paysages' qui inspirent...

Et puis, ne cesse d'opérer cette mystérieuse solidarité de grâce dans un monde où les uns ne peuvent jouer les prodigues que parce que d'autres restent `branchés'. La `communion des saints'... Il suffit qu'il n'en reste que quelques-uns. Mais sans doute sont-ils beaucoup plus nombreux qu'il n'y paraît aux petites lucarnes de nos médias.


Devenus prodigues de notre héritage d'humanité

Et quelles richesses n'avons-nous pas ainsi gaspillées ? D'où, en effet, pouvait nous venir la dynamique derrière notre aventure exponentielle ? D'où pouvait nous venir la foi en une montée infinie ? D'où pouvait nous venir cette passion de l'aventure et du risque ? Sinon des exposantes paternelles ? En cet
Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes, quelle accumulation de sens n'avons-nous pas réalisée ?

Ces gigantesques réserves de sens produites et accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction...

Grâce à cette vitalité sémantique, grâce à cette surabondance d'énergie spirituelle, il n'y a rien que nous n'osions entreprendre. Croyant trop facilement le sens infiniment disponible, nous nous laissions aller, insouciants et euphoriques, à le gaspiller toujours plus allègrement. Prodigues du patrimoine du Père !

Mais jusqu'où peut-on ainsi se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves avant d'atteindre le point mort du non-sens absolu ?


Contre l'Esprit

Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de l'originel tentateur, toujours `prince de ce monde'. Rompez la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez `maîtres et possesseurs' de vos possibles. `Vous serez comme des dieux !'.

Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.

Aux commencements il n'en est pas ainsi puisque tout déborde de la surabondance d'Agapè. Aux aboutissements il n'en sera pas ainsi puisque tout harmonisera dans le plérôme du Christ. C'est dans l'entre-deux qu'urge une
conversion.