Agapè

 

Aimer... Toute la nouveauté chrétienne est là. Cela commence avec Dieu lui-même. Car Dieu est amour. (1 Jean 4,8) Saint Augustin pourra résumer l’essentiel: Aime. Et après cela, fais tout ce que tu veux ! C'est tout ? Oui. Il suffit d'aimer. En même temps, c'est énorme ! Comme Dieu lui-même.

Ce mot si simple est présent partout, même là où il n'est pas prononcé. Tous les autres mots et tous les autres verbes en sont secrètement affectés, directement ou indirectement, pour ou contre. En même temps, il déborde tous les sens qu'on peut lui donner. Entre ‘aimer’ Dieu et ‘aimer’ le chocolat, entre ‘aimer’’ un être cher et ‘aimer’ un malheureux, que de nuances ! Entre les divers ‘amours’ que de différences ! Et souvent que d'oppositions !

Aimer, cependant, ne veut pas forcément dire aimer selon le Christ. Ce verbe doit ‘faire sa Pâque’ pour entrer dans une réalité nouvelle. La traversée d'un discernement...

Dès le début, pour dire ‘amour’, saint Paul et les Evangélistes, qui écrivent en grec, disposent essentiellement du mot
éros. Ce terme, loin d’être marqué négativement, désigne aussi l’amour le plus noble et même l’amour divin. Chose étonnante, ils évitent d'emblée ce mot comme s'il était impropre et impuissant à traduire la radicale nouveauté. Quitte à ressusciter un mot nouveau pour exprimer la réalité nouvelle de l'amour selon le Christ. Et ce mot nouveau, ce mot converti, c'est agapè.

Ce changement de nom est lourd d'un radical changement d'identité. Désormais le discernement s'impose entre l'amour païen et l'amour chrétien, entre éros et agapè. Il ne s'agit là en rien d'un clivage entre ce qui serait bien d'un côté et mal de l'autre. De mal, ici, il n'y en a pas. Il n'y a que ‘valeur’ des deux côtés. Mais valeurs différentes.

Le Christ vient introduire une rupture de salut dans le meilleur de l'homme !

Eros et agapè

La volumineuse et remarquable étude sur la différence entre les deux amours publiée par le théologien luthérien suédois Anders Nygeren n’a pas manqué d’inspirer notre propos.

Eros est merveilleux. Il aime ce qui est aimable. Il aime davantage ce qui est plus aimable. Il aime ce qui est bien parce que c'est bien. Il aime le meilleur parce que c'est le meilleur. – Agapè, lui, aime là où n'est pas encore l'aimable. Il aime un être avant même qu'il soit digne d'amour. C'est ainsi qu'il aime le pécheur. Par là, justement, il le fait aimable ! Il crée la valeur en aimant ce qui est sans valeur.

Eros est motivé. Il est raisonnable. Il aime ‘pour’. Il aime ‘à cause de’. Sa main gauche voudrait bien savoir ce que donne sa main droite. Et il se souvient. – Agapè, par contre, aime par débordement de bonté. Sans calcul et sans mesure. Il jaillit gratuitement là où on ne l'attend pas. Il donne autant aux ouvriers de la dernière heure. Scandaleusement paradoxal ? Comme la grâce !

Eros est grand. Il est sublime. Il fuit la misère. Il a la phobie de l'impur. Il monte. Du bas vers le haut, de la matière vers l'esprit, du relatif vers l'absolu, du monde vers Dieu... – Agapè, au contraire, descend. Il se compromet. Il se salit les mains. Par lui l'Absolu prend chair et vient habiter parmi les hommes. Il assume l'impur pour le sauver.

Eros est riche. Il est séduisant. Il est photogénique. Il est sortable. Ses forces sont mobilisables. Il est parti pour la gloire. – Agapè n'a que des haillons pour couvrir sa nudité. Il avance les mains vides, mendiant la miséricorde.

Eros est fort. Il est bien dans sa peau. Il a confiance en soi. Il a tout naturellement parti lié avec ce qui est puissant. – Agapè brûle de fièvre, malade de toutes les faiblesses du monde.

Eros veut construire la cité égalitaire. Il tire ses plans sur la planète. Il prévoit tout. Il materne tout. Il assure contre tout. – Agapè promeut des êtres qui n'ont pas peur de leur liberté.

Eros est heureux de convier le 'même' au banquet du 'même'. L'autre est invité à se dépouiller de sa différence. – Agapè aime l'autre comme 'autre'. Il promeut l'autre en tant qu'autre. Il le fait exister pour ce qu'il est en lui-même. La différence le comble.

Eros est centripète. Soucieux de sa propre puissance et de sa gloire. Il insiste sur son immortalité. – Agapè est excentrique à tous les sens du mot. Il n'a pas peur de perdre sa vie. Il sait mourir totalement pour ressusciter, autre, de façon radicalement nouvelle.

Eros est fier. Il s'arrange difficilement avec l'infidélité de l'autre. Le pardon lui semble impossible. Il peut seulement le confondre avec l'oubli ou la mise entre parenthèses. – Agapè, au contraire, fait surgir le pardon en avant, dans le dépassement du péché, comme nouvelle situation, comme toute nouvelle alliance, comme nouvelle création.

Agapè a la divine hardiesse de proclamer que même le péché peut être grâce et de chanter scandaleusement, comme dans la nuit de Pâques. Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur !

Agapè est l'amour crucifié. Agapè est l'amour ressuscité. Agapè est l'amour qui, à chaque instant, célèbre son mystère pascal.

Eros insiste sur la vie mais ne cesse de récolter la mort. – Agapè ne cesse de traverser la mort et connaît la vie.

Agapè réalise un merveilleux échange dans une sorte d'écosystème de la grâce où aucun mal n'est assez fort pour résister à son recyclage et où le bien se démultiplie d'une si miraculeuse façon.

Au fond Eros ne peut pas ne pas vouloir monter parce qu’il est fils du manque. Agapè, lui, descend parce qu’il est fils de plénitude.

Eros insiste sur la vie mais ne cesse de récolter la mort. – Agapè ne cesse de traverser la mort et connaît la vie. Agapè est l'amour crucifié. Agapè est l'amour ressuscité. Agapè est l'amour qui, à chaque instant, célèbre son mystère pascal.

Agapè noue dans la perfection le corps mystique du Christ. Il réalise un merveilleux échange dans une sorte d'écosystème de la grâce où aucun mal n'est assez fort pour résister à son recyclage et où le bien se démultiplie d'une si miraculeuse façon.

Aime. Tu possèdes alors en partage la surabondance. La mesure de ton amour mesure ton enrichissement. Et ta richesse, par mystérieuse solidarité de grâce, déborde de toi en t'enrichissant plus encore, pour enrichir le Corps tout entier.

C'est dans les profondeurs de ton ‘cœur’ que l'Agapè de Dieu est répandu et que ne cesse de vibrer concrètement en toi l'hymne à la Charité.

Hymne à Agapè

Quand je parlerais les langues des hommes et des anges,
si je n'ai pas Agapè,
je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit.
Quand j'aurais le don de prophétie
et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science,
quand j'aurais la plénitude de la foi,
une foi à transporter des montagnes,
si je n'ai pas Agapè, je ne suis rien.
Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes,
quand je livrerais mon corps aux flammes,
si je n'ai pas Agapè, cela ne me sert de rien.


Agapè est longanime.
Agapè est serviable.
Agapè n'est pas envieux.
Agapè ne fanfaronne pas.
Agapè ne se gonfle pas.
Agapè ne fait rien d'inconvenant.
Agapè ne cherche pas son intérêt.
Agapè ne s'irrite pas.
Agapè ne tient pas compte du mal.
Agapè ne se réjouit pas de l'injustice.
Agapè met sa joie dans la vérité.
Agapè excuse tout.
Agapè croit tout.
Agapè espère tout.
Agapè supporte tout.
Agapè ne passe jamais.
(1 Corinthiens 13:1-8)


La différence

Voici la dynamique spécifique d’
éros.

 


Agapè se manifeste en contrepoint.
 



Agapè descend et traverse tout le champ de la négativité
pour en faire un
espace de grâce.


L’ultime discernement

Au chapitre vingt-cinquième de l'Evangile selon saint Matthieu, il est question du discernement absolu lors de l'ultime bilan cosmique. Que restera-t-il finalement et définitivement de la grande aventure divine et humaine à travers l'espace et le temps ? Quelles valeurs, quelles créations, quels acquis, auront assez de poids pour traverser l'éternité ?

A la stupéfaction de tous, cela se trouvera tout en bas de la divine descente, dans les bas-fonds de la kénose. J'ai eu faim. J'ai eu soif. J'étais malade. J'étais en prison... J'étais dans la détresse. Tu es venu. Tu as partagé. Tu as soulagé. Là est né Agapè pour l'éternité.