Gratuité

 

L’outilpréhistorique de l’Acheuléen qu’on appelle ‘amande’ est d’emblée un caillou différent des autres galets trouvés dans la nature. Il fait signe. Il est signe de culture, signe d’humanité. Il a été incontestablement fabriqué en vue d’une utilité technique. Sa forme d’outil s’impose en quelque sorte de façon logique; elle s’explique, se justifie et se comprend en fonction de son utilité même. Cette forme pourrait n’être que cela. En fait elle est beaucoup plus. Cette forme en ‘goutte d’eau’ est harmonieuse. Elle est belle. Ce plus est là comme ça, pour rien, pour le plaisir, gratuitement.

Ce mystérieux plus est à partir d’un moins. Il vient dans la béance de l’utile, inutile. Il vient dans la négation. Il vient dans la différence. Il vient de surcroît. Il est gratuit, c’est-à-dire que sa valeur est ailleurs. L’humain ne se manifeste jamais sans cette dimension de gratuité par laquelle un autre plus émerge, dans la rupture, au creux d’une béance. Là où la logique ne boucle plus sa clôture mais laisse jubiler le logos. Dire autrement l’indicible. Poïésis. Grâce. Cette béance du monde, cette gratuité béante au cœur de la nécessité, désigne à sa manière l’universelle sacralité.