Vers l’expérience du fin fond

 

Il est à craindre qu’ici nos évidences contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la radicale finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Le ‘ça désire’ des pulsions biologiques. Le ‘ça parle’ des structures aveugles. Le ‘ça fonctionne’ des absurdes mécaniques. Telle n’est pas, fondamentalement, l’évidence chrétienne pour qui l’humain n’est pas ‘bouché’ en ses profondeurs mais infiniment ouvert. Béant sur un fond sans fond. 

Cette béance, loin d’être une simple vue de l’esprit, est une réalité d'expérience.
 Et beaucoup de chemins peuvent y mener. L’expérience du ‘sublime’, par exemple. 

Il est des récits qui vous laissent littéralement ‘sans parole’. Tout ce qu’on pourrait y ajouter ne ferait que les banaliser. Ils touchent au ‘sublime’, c’est-à-dire à ce qui est au-delà de toute limite.

Ce ‘sublime’ provoque en nous un retentissement profond. Et c’est dans ce retentissement que nous touchons expérimentalement le fin fond du ‘cœur’.

On pourrait citer ici beaucoup de ces récits. Souvent, cependant, une trop grande familiarité avec le texte ou le contexte risque de court-circuiter le choc. Nous en avons donc retenu un qui vient d’un autre espace culturel, celui du Grand Véhicule bouddhiste et de sa spiritualité des bodhissattvas.


Un certain Maitrakanyaka, riche négociant,
s’était embarqué pour un long voyage d’affaires.
Il fit naufrage et aborda sur une île.

Avant son départ il eut le malheur de frapper sa mère
qui voulait l’empêcher de partir si loin.

Mais c’était aussi un homme généreux.
N’avait-il pas distribué trente-deux pièces d'or
aux pauvres et aux monastères ?

Aussi fut-il invité dans trente-deux merveilleux châteaux
par de belles princesses, filles de ses aumônes.

Après cela il arrive en un lieu d’horreur où il aperçoit
un homme au crâne rongé par un cerceau de fer rougi.

“Mais qu’as-tu donc fait, malheureux ?”
“J’ai commis un grand crime
et je suis condamné à rester ici
jusqu’à ce qu’un criminel tel que moi vienne me remplacer.
Mais je désespère.
Aucun homme, certainement,
n’a jamais frappé sa mère comme je l’ai fait.”

Alors Maitrakanyaka se souvient de son forfait.
Aussitôt le bandeau de feu s’incruste sur sa tête.

La douleur est insupportable.
Mais il a cette prière sublime:
“Qu’aucun homme ne soit jamais assez malheureux
pour venir me remplacer !”

A l’instant même ce vœu le sauve.


A la lecture de ce récit et de sa finale, quelque chose en nous ‘remue’ très profondément. Ce n’est ni simplement physiologique, ni simplement psychologique, ni simplement rationnel. Ou peut-être, oui, tout cela ensemble avec une exposante ! Le fin fond du ‘cœur’ avec sa béance sur un autre ordre.

Il n’y a plus de ‘denier mot’. On se trouve exposé dans l’infini ouvert de la gratuité. La ‘distance infinie’ voire ‘infiniment plus infinie’ dont parle Pascal...